«Laissés pour compte»: des éboueurs franciliens surexposés face au Covid-19

A l'heure du confinement et du télétravail, les éboueu.r.se.s restent en activité, sans bénéficier des équipements nécessaires. Face au danger, Dominique, éboueur chez Veolia, et Eduardo, balayeur à la ville de Paris, racontent comment les valeurs du service public sont récupérées par le secteur privé, incitant le personnel à faire son «devoir» sans le protéger ni du virus, ni de la précarité.

Comment ça s'est passé le travail pour vous ces derniers jours ? Vous êtes toujours au travail, ou vous avez cessé l'activité ?

Eduardo : Je suis éboueur à la ville de Paris, je fais du balayage ou du lavage de chaussée. Moi, je ne travaille plus : je suis placé en autorisation d'absence, on a des mesures restrictives comme le reste de la population. Mais pour les collègues qui sont en collecte d'ordures ménagères ou en débardement de marchés alimentaires, puisque les marchés alimentaires continuent à fonctionner, eux sont en obligation de venir travailler. A mon sens, et de ce que j'ai su grâce à mes collègues avec qui j'ai discuté au téléphone, toutes les mesures de sécurité pour les agents ne sont pas respectées : trois par cabine dans le camion, non équipé.e.s de tenues réglementaires, travaillant comme si de rien n'était, dans le public comme dans le privé. C'est purement scandaleux.

Dominique : Je travaille pour Veolia, je suis rippeur. J'étais toujours au travail jusqu'à encore ce matin. Du fait qu'on fait partie d'un service, disons, public, d'utilité publique, on nous a sollicité.e.s pour rester en activité.

Et pourtant, Dominique, vous travaillez pour un service privé ?

D. : Oui.

Les conditions ont-elles changé ? Des mesures de sécurité, de propreté particulières?

D. : On nous a dit de bien nous laver les mains, de rester à un mètre... C'est un protocole de Parlement : concrètement, on n'a pas de gel, ni de masque, ni de gants. Quand on part sur nos lieux de collecte, on est dans un camion, confiné.e.s à trois dans une cabine. On ne sait pas si on a le coronavirus, on est proches, on ne sait pas et on n'a pas de protection, et ça fait peur, dans le contexte actuel...

E. : Je suis sorti faire des courses au marché à côté de chez moi, les éboueu.r.se.s n'avaient ni masque ni gant.

On vous dit de vous laver les mains pendant les collectes... Mais où ?

D. : En temps normal, au café, quand on s'arrête pour prendre notre pause. Mais maintenant que les cafés et les brasseries sont fermés, on n'a aucun endroit pour pouvoir se laver les mains, se désinfecter. Ce matin, notre responsable d'exploitation nous a dit qu'il y avait des gels hydroalcooliques : il n'y avait que 14 petits flacons, et 15 masques, pour 130 salarié.e.s ! Par contre, on nous a bien stipulé qu'il fallait prendre les gels, les utiliser et après les rapporter à l'agence...

...Vous devez vous les passer entre vous ?

D. : Oui, parce qu'il n'y en pas, donc ils les gardent, ils les réquisitionnent pour l'usage de la collecte. Il y a même certains camions qui sont réutilisés l'après-midi, sans être lavés, ils ne sont pas désinfectés. C'est pareil pour les locaux. Il n'y a aucune procédure d'hygiène qui est mise en place pour ça, quoi... C'est : "allez-y avec votre courage, et advienne que pourra".

Vous avez le sentiment d'être envoyé.e.s au casse-pipe ?

D. : C'est ça. On est conscient de la gravité de la situation, qu'il y a une pénibilité pour les gens, pour la nation. Mais on voudrait un minimum de protection, on a des familles derrière, on n'est pas tranquille. Tout le monde reste chez soi, nous on part au travail, on ne sait pas ce qu'on peut rapporter à la maison...

Avez-vous vu pu exercer votre droit de retrait ?

D. : Ce matin, on a fait un droit de retrait. On nous a fait remplir un listing et une  déclaration de mise en danger. Après ça, le responsable d'exploitation n'a pas voulu nous donner une attestation, puisqu'on ne prenait pas le service ; c'est un petit peu du chantage. Et quand on leur expose nos peurs, nos craintes et nos revendications, ils essaient de dédramatiser et nous expliquent que les masques sont en priorité pour les médecins et personnels de santé. Ce qui est vrai, mais à partir du moment où on demande à un service de continuer, j'estime que ce doit être dans de bonnes conditions ! Et là, on nous dit : "c'est rien, ne vous inquiétez pas, ça reste pas sur les sacs, pas sur les objets (1), allez travailler".

Les éboueurs au travail, ce matin, aux alentours de 6h15, dans le 18e arrdt de Paris © Jeanne Guien Les éboueurs au travail, ce matin, aux alentours de 6h15, dans le 18e arrdt de Paris © Jeanne Guien


Êtes-vous souvent confrontés à ce genre d'attitude dans les négociations, vous qui êtes déjà, en temps habituel, exposés à des risques sanitaires, vous qui voyez l'âge de la retraite s'éloigner de plus en plus en ce moment ?

D. : Sincèrement, je connais très peu de gens qui, après la retraite, sont encore en vie. C'est un métier qui épuise l'être humain. Les charges, le froid, la pluie, ça joue sur les os... Même si ça s'est amélioré, on est obligé de pleurer, de quémander, pour avoir des conditions de travail décentes. Il faudrait plus de moyens : le président Macron  a dit qu'on a tou.te.s un effort à jouer pour cette cause, je pense que c'est aux grosses sociétés comme Veolia de faire ce qu'il faut pour donner de bonnes conditions de travail et une pérennité pour tou.te.s ses salarié.e.s.

Macron a aussi dit à la télévision qu' on a besoin du service public, qu'il y avait des choses qui devaient rester "communes". Il faisait référence à l'hôpital, il n'a pas mentionné les travailleu.r.se.s du déchet, pourtant exposé.e.s, mais...

D. : ... Peut-être que certains ont profité de ces mots-là pour inciter les autres à continuer le travail. J'ai conscience qu'il y a un service à faire, on ne peut pas laisser ça dehors, faire proliférer les microbes. Mais les conditions sont mal faites, j'ai l'impression qu'on est laissé pour compte... C'est ça qui est regrettable et blasant.

E. : La mise en avant du service public par une personne qui a tout fait pour le détruire, ça me fait doucement rigoler. C'est un mensonge sur pieds, cet homme-là ! On sait pertinemment qu'ils les utilisent sciemment, parce qu'il a besoin des services publics en ce moment, mais qu'a-t-il fait, sinon détruire l'hôpital public ? Notre mission de service public nous donne des obligations, des devoirs, on n'est pas des fainéant.e.s comme les gens peuvent le penser, et le disent. Il y a une mission à faire fonctionner, et elle est faite par des agents qui travaillent dans de mauvaises conditions.

Comment la mobilisation du secteur peut-elle se maintenir, dans ce contexte ?

E. : On reste en contact entre militant.e.s, je discute avec les gens rencontrés ces derniers mois, mais on ne peut pas se réunir, réagir. Le discours du président Macron, j'ai bien entendu : c'est "suspendre", et non retirer, la réforme des retraites. Il faudra rester mobilisé.e.s pour la suite, la vie et le combat ne vont pas s'arrêter là.

Vous avez l'impression qu'il y a plus de déchets, dans ce contexte social exceptionnel ?

D. : Oui, oui, ça j'ai eu l'occasion de le voir. Les gens sont confinés, mangent chez eux, on le ressent. Par rapport aux restaurants, par contre, on sera allégé. Bon, c'est jamais fixe, les 15 premiers jours les gens ont leur salaire, mais là on commence à monter un petit peu en charge.

Les gardiens et gardiennes d'immeuble travaillent toujours ?

D. : Oui, j'en ai vu, mais par contre avec des gants ou des masques. Après, c'est chaque syndic, chaque société d'OPHLM qui fait ses directives. Mais quand vous voyez des riverain.e.s qui vous disent, avant l'appel au confinement : "pourquoi vous ne portez pas de masque, pourquoi vous vous protégez pas ?" et que la seule chose que vous pouvez dire c'est : "pour l'instant, on n'en a pas", ça fait peur. Si, par malheur, on a un enfant asthmatique, avec un problème grave, ou un parent diabétique, ça ne pardonne pas.

A propos de vos enfants, leur garde a-t-elle été évoquée pendant votre travail ?

D. : On nous a transmis le papier du gouvernement, mais pour autant que je sache ça n'a jamais été évoqué. On nous a vraiment mis en condition telles que : "il y a une crise, une pandémie qui est là, c'est à vous d'être les acteurs sur le terrain, à vous de ramasser les déchets quoi qu'il arrive, quoi qu'il en coûte, par contre on n'a pas de masque, pas de moyens, faites votre travail". Grosso modo, c'est ça qui a été dit.

Les éboueurs au travail, ce matin, aux alentours de 6h15, dans le 18e arrdt de Paris © Jeanne Guien Les éboueurs au travail, ce matin, aux alentours de 6h15, dans le 18e arrdt de Paris © Jeanne Guien

Finalement, il y a une énorme crise sanitaire, mais vous êtes confronté.e.s aux insuffisances habituelles de votre métier... Un métier à risques, qui semble déjà en crise.

D. : C'est ça. Ce matin, plusieurs personnes voulaient exercer leur droit de retrait. Dix-huit l'ont fait, mais d'autres qui voulaient le faire sont finalement parties en collecte, et ne l'ont pas fait, par peur. Parce que ce sont des intérimaires, ils ont peur de ne plus avoir de travail, de ne plus être appelés en mission. En fait, ça tient un peu les gens comme ça : on est des matricules, on fait ce qu'on a à faire, on est laissé pour compte par rapport à tout ça.

E. : Pour moi, rien ne change, c'est toujours un peu la même chose, si ce n'est qu'on est confronté à ce problème de corona. J'espère simplement qu'il n'y aura pas de morts chez nous. Les gens ne méritent pas de mourir parce qu'ils sont au travail, c'est horrible.

Vous avez des collègues qui sont tombé.e.s malades ?

E. : On m'a dit qu'un collègue encadrant a été mis en coma artificiel, j'attends encore des nouvelles de lui.

Vous voulez ajouter quelque chose ?

D. : J'espère que nous aurons de meilleures conditions de travail pour aider les français.e.s, aider nos compatriotes. Force et courage pour ceux qui sont dans le devoir de travailler.

E. : Bonne journée, et bon courage à tou.te.s.

 

(1) : Cette assertion est fausse. A ce jour, nous savons que les bactéries du covid-19 restent entre 3 et 4 heures sur les surfaces sèches, et davantage sur les surfaces humides.

Interviews réalisées le 18 mars 2020 pour l'émission Zoom Ecologie, diffusée sur Fréquence Paris Plurielle (106.3 FM) le 19 mars à 20h30, présentée par Culture Poub. Certains prénoms ont été modifiés.

Pour écouter l'interview en intégralité : https://zoom-ecologie.net/

Pour apporter votre soutien aux éboueurs : diffusez cette information et soutenez la grève du 31 mars, ainsi que la suite de leur mouvement social. A ce sujet, voir cet article.

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