Sous-traitance, privatisation, réforme des statuts… Des éboueurs parlent

Les métiers de la collecte du déchet tendent de plus en plus à être privatisés et associés à l'activité du transport. Ali, attaché logistique chez TAIS Véolia Propreté et Bobby, éboueur dans le 6e arrondissement de Paris, évoquent les menaces qui pèsent sur leurs conditions de travail, leurs acquis sociaux, et leurs possibilités de s'unir pour lutter.

Quelles sont aujourd'hui les enjeux qui vous mobilisent dans le secteur privé, chez TAIS Veolia Propreté ?

Ali : TAIS Veolia Propreté est une entreprise spécialisée dans la collecte et le traitement des déchets industriels en IDF. Actuellement, le projet c’est d’externaliser la partie "collecte". Cela consiste à faire effectuer les mêmes prestations, mais sous d’autres conventions collectives. On sort de la convention collective des activités du déchet pour entrer dans la convention collective du transport routier, ce qui n’est pas notre métier. D'où une hausse du temps de travail, une baisse de la rémunération horaire, la hausse des seuils de contingents d’heures supplémentaires, la destruction d’un collectif de travail... Depuis un an, on connaît une crise sanitaire qui a mis en lumière nos métiers, notre travail, que nous n’avons pas arrêté. Alors qu’on attend de la reconnaissance, on nous externalise et on nous met dans la convention d’un autre secteur ! La convention nationale des métiers du déchet nous donne un cadre de travail adapté, elle nous protège. La convention du transport n’a pas du tout été écrite pour nos métiers.

Si vous transportiez des colis Amazon, plutôt que des déchets industriels, la protection serait la même ?

Ali : Par exemple.

Pourtant, vous êtes soumis.es à des risques plus importants…

Ali : On est soumis.es à des risques chimiques, des risques infectieux, liés à la co-activité, aux troubles musculo-squelettiques… On commence le travail au milieu de la nuit, on est exposé.es à l’insalubrité et la poussière. On fait de la manutention, on charge et on décharge… Il y a beaucoup de spécificités liées au déchet, nos métiers ne peuvent pas être réduits à des métiers du transport.

Quelles sont vos revendications, dans un tel contexte ?

Ali : Un statut unique des activités du déchet, qui comprendrait le public et le privé. Parce que nous sommes dans le même champ professionnel, et dans les faits, nous sommes sans cesse baladé.es d’une entreprise à l’autre, du public au privé. On a eu une journée de grève le 4 mars contre l’externalisation, puis il y a eu des négociations avec les organisations syndicales pour des mesures d’accompagnement : inciter les salarié.es à sortir de l’entreprise de gré à gré, avec des indemnités supralégales. C’est un « plan de départ volontaire » avec des incitations financières. Malgré notre mobilisation, j’ai le sentiment que les choses étaient déjà pliées dès le départ. Le clivage privé/public va encore s’accentuer. Pourtant, qu’on soit du privé ou du public, on se considère tou.tes comme fournissant un service public, essentiel.

Quel impact a ce clivage public/privé sur les mobilisations?


Bobby : On ne se croise pas, on n’a aucun moment ensemble, on a des statuts et des conditions de travail qui diffèrent de plus en plus… A la base, Paris, ce n’était que du service public. A la fin des années 1980, suite à une grève, la mairie s'est mise à privatiser. Aujourd’hui, il y a quatre entreprises, donc 5 acteurs différents, seulement pour Paris ! Cette division permet d’affaiblir les forces, mais elle est dissimulée : les éboueur.ses du privé qui collectent à Paris ont les mêmes tenues que nous, ont des camions estampillés « Mairie de Paris ». Les nôtres sont verts, écrits en blanc, les leurs blancs, écrits en vert, mais c’est les mêmes ! Je parle souvent à des riverain.es, qui ne savent pas que cette scission existe...

Veolia est en train de fusionner avec Suez. Ali, peux-tu nous parler de cette OPA ?

Ali : Je peux vous faire part de nos craintes pour l’activité du déchet. Suez a 35 % du marché, Veolia autant. Leur regroupement va créer des positions dominantes, ce que la Commission de la concurrence ne manquera pas de pointer ; le nouveau groupe devra donc céder des activités. On craint que les salarié.es se retrouvent dans d’autres entreprises low-cost, qui ne respectent pas les accords professionnels…

 

 © Jeanne Guien © Jeanne Guien

Y a-t-il des conséquences de l'externalisation sur les normes environnementales ? Ces différentes manières de sortir de la convention des métiers du déchet vont-elles rendre la collecte moins rigoureuse ?

Bobby : Si on en juge à ce qui s’est passé dans toutes les entreprises où il y a eu des privatisations et des scissions comme ça, à chaque fois, le service a été dégradé. Quand il y a une logique d’optimisation, ça impacte la qualité du transport, du traitement, le temps passé sur chaque site… Cela vaut aussi pour les centres d’enfouissement, où on trouve plusieurs personnes bossant pour plusieurs entreprises différentes.

Ali : Dans les centres d'enfouissement, les travailleur.ses chargé.es du terrassement ont été en partie externalisé.es, vers le secteur et la convention du BTP. Pourtant, ils et elles font partie de ce secteur du déchet, de la chaîne de l’économie circulaire.

Dans le public, quelles sont vos inquiétudes ?

Bobby : La loi de transformation de la fonction publique revient sur notre statut, sans vraiment le dire. Par le passé, vues la particularité et la pénibilité de nos métiers, on a obtenu des jours de congé et des RTT en plus. Avec cette nouvelle loi, on nous rajouterait en tout 8 jours de travail, gratuitement. Pourtant, on travaille toujours autant, de nuit, en horaires décalées, les jours fériés… Cette loi veut aussi limiter la participation des représentants syndicaux dans les instances de négociation. On sait ça depuis deux ans. On a lutté lors du mouvement contre la réforme des retraites, puis il y a eu le covid. On ne sait pas quand ça va être appliqué, une grosse intersyndicale se met en place pour lutter de nouveau. La mairie reste silencieuse, malgré nos interpellations. Nous nous sommes rassemblé.es en février et en mars devant l’Hôtel de Ville pendant les conseils de Paris. C'est d'autant plus inquiétant que le volume des poubelles jaunes augmente, qu'il y a de plus en plus d’emballages… Le Conseil de Paris a voté la mise en place de plus de bennes à couvercle jaune, mais n’a pas annoncé d’embauches !

La mairie de Paris communique sur le fait qu’elle recycle davantage, et de nouveaux types d'emballages. Qu’observes-tu, de ton côté ? Est-ce qu’on trie plus, ou est-ce qu’on consomme plus ?

Bobby : La mairie avait annoncé que le contenu de la poubelle déchets ménagers (couvercle vert) baisserait à mesure que le contenu de la poubelle recyclage (couvercle jaune) augmenterait. Or, nous qui sommes sur le terrain, on voit bien que ce n’est pas le cas. Les ordures ménagères diminuent un petit peu, mais pas tant que ça. Par contre, tous les papiers emballages augmentent : les produits sont de plus en plus emballés, les gens commandent de plus en plus sur Internet, il y a de plus en plus de déchets, malgré le tri…

Comment pouvez-vous faire remonter ces observations ?

Bobby : Dans le public, on se heurte à un mur. On est divisés en plein de petits ateliers, il y a de multiples strates intermédiaires, on n'arrive jamais à faire remonter quoi que ce soit.

Tout se passe comme si votre expertise sur la consommation, l’écologie, était invisibilisée. Vous êtes pourtant aux avant-postes des problèmes environnementaux...

Bobby : ... Complètement! Mais on n’est pas consulté.es. Et c’est le cas aussi pour d’autres métiers, comme les égoutier.es, qui ont beaucoup d’idées sur la production d’énergie, la gestion des flux, et qui le travaillent au niveau syndical. Nous, les éboueur.ses, nous vivons déjà 10 ans de moins que la moyenne des ouvrier.es en France ; les égoutier.es vivent 17 ans de moins… On voudrait nous faire travailler plus longtemps, alors qu’on meurt déjà de notre travail !

Il y a aussi tout un pan de la communication municipale sur les déchets qui se concentre sur "l'incivilité des parisien.nes" : qu'en pensez-vous ?

Bobby : Pour ma part, je n'ai aucun problème avec les riverain.es. Je pense que cette communication vise à masquer les véritables responsables de la dégradation de nos métiers, qui ne sont pas les riverain.es, mais nos directions.

Entretien réalisé le 25 mars 2021 pour l'émission Zoom Ecologie sur Fréquence Paris Plurielle 106.3 FM. Podcast en ligne ici : https://zoom-ecologie.net/

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