La part des choses ?

Une députée se fait gifler par un quidam, c’est un déferlement de commentaire sur la violence de cette société et sur la perte de respect. Une ministre du travail est mise en difficulté pour avoir spéculé sur une charrette de licenciement qu’elle a elle-même ordonnée, DRH de l’entreprise ayant licenciée, elle se dit blessé par le fait que cela soulève une vague de protestations.

A écouter ou lire les médias en ce début de mois d’aout il est difficile de s’y retrouver dans la façon dont les « informations » sont mises en lumière.

Une députée se fait gifler par un quidam et c’est un déferlement de commentaires sur la violence de cette société et sur la perte de respect. Ledit quidam prend dans la foulée un mois de prison. Une ministre du travail est mise en difficulté pour avoir spéculé sur une charrette de licenciement qu’elle a elle-même ordonnée alors qu’elle était DRH de l’entreprise ayant licenciée et elle se dit blessée par le fait que cela soulève une vague de protestations.

Spéculer sur les licenciements…

Ce n’est pas un fait nouveau que les actions d’une entreprise qui licencie évoluent à la hausse dans leur cotation.  Ce n’est pas une interprétation de gauchiste de l’écrire, c’est un fait. Le délit d’initié, comme son nom l’indique, est un délit. Qui est mieux placée, initiée, qu’une DRH d’entreprise multinationale que le plan de licenciement qu’elle va mettre en œuvre va avoir un effet spéculatif. Cela déjà heurte la morale, sinon la loi. Mais que cette même personne devenue ministre du travail, avec la bénédiction de grandes centrales syndicales, se dise blessée que l’affaire soit exposée, là on dépasse les limites de l’outrecuidance ou de l’inconscience sociale. Cette ministre se targue par ailleurs d’avoir été une bonne DRH soucieuse des salariés et d’avoir promue une protection sociale transnationale à « ses » salariés. Ou du moins ce qu’il en restait. Et c’est là que le bât blesse.

On se croirait revenu au 19ème siècle, à l’époque de la charité, à l’époque où les travailleurs étaient exploités pour leur « force de travail », où ils n’étaient ni plus ni moins que du minerais exploité au même titre que du charbon ou du fer par les maîtres de forges. A l’époque ou le droit du travail, les droits humains, n’existaient qu’en fonction de la richesse et du pouvoir, des propriétaires des moyens de production ou du capital, ou des deux. Il y avait ceux qui possédaient, les autres n’étaient rien, ne possédaient rien, rien que des esclaves libres de se faire exploiter ou pas, leur seule richesse étant cette « force de travail » mobilisable au profit de quelques privilégiés.

Est-il nécessaire de rappeler la fusillade de Fourmies, celle de Chicago,  les morts de la Commune et les dizaines de milliers d’autres causés par des rapports sociaux où une caste détenait le pouvoir, pensait tout régler par la charité, leur soi-disant souci des autres, qui n’était qu’un moyen comme un autre, méprisant du reste de l’humanité, de se donner bonne conscience. Et bien sûr dès que les choses tournaient mal, les mercenaires des forces publiques étaient là pour rétablir l’ordre au prix de morts et de blessés par dizaines.

Alors Madame la Ministre du travail, je ne vais pas pleurer sur la blessure de votre bonne âme de bourreau social, je ne peux que me désoler de votre étroitesse de vue et, par contre, avoir une compassion sans bornes pour les 900 licenciés de Danone et leur famille. Et si ce n’est pas le fait de la morale que vous démissionniez que ce soit celui de la loi qui vous l’impose.

D’une affaire à l’autre…

De ce qui précède on peut mieux en déduire le lien entre les deux informations ici analysées. Comment ne pas comprendre qu’à distendre le lien social il ne se rompe. Ce serait être sourd et aveugle à ce que nous enseigne l’histoire. Ce serait « vivre dans un rêve » comme le dit M Gattaz en parlant du mandat de Macron. Comment nier qu’à détruire le lien social, alors qu’agir en politique c’est au contraire tisser du lien social, le risque de subir en retour de la violence émerge. Ce n’est pas en poussant des cris d’orfraies, en la réprimant ou en la stigmatisant qu’on la résout.

Une gifle qui tombe, des milliers qui se perdent…

Bien sûr que je ne soutiens pas ce geste, quelle qu’en soit la raison, qu’elle qu’en soit la victime ou l’auteur, il ne résout rien. La violence aveugle ne résout rien, la violence, individuelle ne résout rien, encore faut-il se poser la question de « qu’est-ce que la violence » ? Qu’est-ce qui génère la violence ?

La politique vient du « sens du vivre ensemble », étymologiquement technique du vivre ensemble. Les personnes qui s’investissent en politique, du moment qu’elles défendent des intérêts particuliers, parcellaires, ne font pas de la politique, cela s’appelle du lobbying. Ce n’est plus de la politique c’est la réduire à de la relation d’influence.

Comment dès lors s’étonner qu’à défendre des intérêts particuliers on suscite des tensions, pose question. Plus ces intérêts particuliers profitent à un petit nombre et sont cause de souffrance, violence, à l’encontre d’une majorité, plus le risque de violence est grand.

Par ailleurs les décideurs, qu’ils soient politiques ou entrepreneuriaux ne se posent pas la question de la violence subie par leur subordonnés suite à leurs décisions. Il y a là quelque chose d’obscène, certes une députée ne devrait pas se faire gifler, mais la bronca médiatique qui s’ensuit est obscène.

Est-ce que les médias s’émeuvent des milliers de soignants qui subissent la vindicte, et souvent le passage à l’acte violent, des usagers en souffrance dans un dispositif qui ne répond plus aux besoins de la population du fait de décisions politiques ?

Est-ce que les médias s’émeuvent des guichetiers de services publics qui subissent la vindicte, et souvent le passage à l’acte violent, des usagers en souffrance dans un dispositif qui ne répond plus aux besoins de la population du fait de décisions politiques et managériales ?

Est-ce que les grands patrons d’entreprises s’émeuvent du sort des salariés qui subissent la vindicte, et souvent le passage à l’acte violent, des clients mécontents de s’être fait grugés par la vente d’un produit qui ne répond pas à leur attente du fait de décisions économiques ?

Dans un monde où les besoins sociaux ne sont plus satisfaits, où le client est pris pour un pigeon, où les exécutants eux-mêmes servent de tampon entre la population et des décideurs hors d’atteinte, comment peut-on s’étonner que la violence émerge,  à part imaginer régner sur des moutons décérébrés.

Est-ce que les millions d’habitants qui crèvent de faim dans des pays dont les ressources sont exploités par des pays plus riches, dominants économiquement et militairement émeuvent ceux qui orientent les politiques ? Est-ce que les suicides de salariés en poste ou licenciés émeuvent ceux qui les managent ? Est-ce que les familles brisées par les conditions sociales aujourd’hui émeuvent les politiques ? Faut croire que non, sinon comment expliquer que dans un même temps on baisse le minima sociaux et augmente les exonérations fiscales sur les grandes fortunes ?

Quelle violence avant qu’il ne soit trop tard ?

La collusion entre les politiques et les pouvoirs économiques et financiers est aujourd’hui rendue à un point tel qu’il devient difficile d’imaginer un changement sans violence. Ce n’est certes pas celle d’un passage à l’acte isolé qui résoudra quoi que ce soit.

Celle j’appelle de mes vœux est pacifique. A l’exemple d’une grève générale interprofessionnelle qui est une forme de violence à l’encontre des « patrons » de la finance et de l’industrie, mais c’est une violence qui ne blesse personne, c’est une violence pacifique qui exprime le désir de changer la façon dont la société est organisée.

Que l’effort consenti par le plus grand nombre à s’impliquer dans le fait d’organiser et de faire vivre les services publics, dans le fait de produire des biens et des services, dans le fait de procurer des ressources alimentaires est un effort partagé pour le bien-être de tous.

Sans compréhension rapide des dirigeants de ce simple fait il est évident que les tensions sociales déboucherons su des violences aveugles, plus pacifiques du tout.

Et si se faire déchirer une chemise, entarter ou prendre un œuf ou une tomate sur la tête c’est violent pour nos politiques ils devraient se souvenir qu’à d’autres époques dont ils semblent nostalgiques les dirigeants se sont retrouvés sans tête sur laquelle recevoir un peu de farine ou un œuf.

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