Si ça continue faudra qu’ça cesse !

Décembre 2004, l’aboutissement tragique d’une prise en charge corrompue par la dégradation de la dynamique du dispositif de Secteur survenu à Pau cette année-là nous a  obligé à comprendre plusieurs phénomènes.

Face à la dégradation progressive et continue de l’environnement du soin en psychiatrie, culturel, économique, social et philosophique nous pensions à cette époque qu’un accident grave était inéluctable et que, quand il surviendrait, cela mettrait le feu aux poudres et que les soignants se révolteraient. Bien au contraire, c’est la sidération qui a prévalue. Pire l’onde de choc provoquée et savamment récupérée par la politique de la peur a abouti quatre ans plus au discours de Sarkozy à l’hôpital Erasme à inaugurer l’ère du bétonnage de la psychiatrie.

A cette époque nous étions impuissants à fédérer les luttes qui éclataient ici et là et imaginions qu’un fait divers, que nous ne souhaitions pas mais qui nous semblait inéluctable, allait fédérer les luttes. La tension était bien là, mais le cours de l’histoire s’est dévié vers l’édification de ce que nous voulions empêcher. L’exploitation médiatique de faits-divers dramatiques par Sarkozy, a impulsé le « grand renfermement » comme le prévoyait Lucien Bonafé, inaugurant le « bétonnage » de la psychiatrie et la mise en œuvre de la politique sécuritaire par son discours à Erasme le 2 décembre 2008.

Aujourd’hui cette même tension est palpable et ce vers quoi la psychiatrie est entrainée révolte ses acteurs. Les incidents, les accidents s’enchaînent, le mal être professionnel et la maltraitance institutionnelle s’installent, les révoltes se succèdent une fois de plus sans se fédérer. Mais le monde a changé, régressé d’une certaine façon, la violence est banalisée dans le discours ambiant.

Nous savons que seule la volonté est à même de fédérer les luttes. Et seule la raison est en capacité de nourrir cette volonté. Notre raison s’alimente du simple fait de savoir que l’on pourrait faire autrement. Nous avions conscience en 2004 que soigner en psychiatrie ça ne ressemblait pas à une liste de protocoles, ni à empiler des mesures sécuritaires, l’assèchement du contenu anthropologique formations spécifiques et l’idéologie de l’instrumentalisation des comportements ont permis de maintenir l’illusion que la nouvelle orientation politique fonctionnait. Cette illusion est confrontée aujourd’hui au retour en force de la conscience. Et c’est porteur d’espoir. Quelle que soit l’époque, la conscience des soignants et la réalité clinique sont inéluctablement en conflit avec toute forme de pensée qui réduirait la pensée et le corps à des données chimiques et mécaniques. Chacun de nous est une personne, une histoire singulière.

Il n’incombe qu’à celle et ceux qui se révoltent aujourd’hui que le malaise qui est à l’origine de la prise de conscience du caractère insupportable de la situation de comprendre qu’il faudra toute les ressources collectives de cette addition de singularité, qu’il faudra ouvrir le partage de cette conscience pour qu’une lutte susceptible d’infléchir ce réel pervers dans lequel nous sommes englués aboutisse.

Partager la conscience de la nécessité de la lutte collective pour que cette dégradation continue cesse.

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