Travailler en institution de soin psychiatrique

Travailler en institution de soins c'est se retrouver ici et maintenant. Ce n'est pas oublier qui on est ailleurs, mais ne plus être réellement disponible pour enclencher une projection externe.

Une fois immergé dans l'espace de soins, même s'il y a eu des « pauses », ce courrier ou ce coup de fil qui paraissait si urgent avant la prise de service n'arrive plus à s'imposer et sera sans cesse différé. Les soucis, les sentiments liés à la vie personnelle sont toujours là, mais décalés.Les soucis, les sentiments liés à la vie personnelle sont toujours là, mais décalés. Ici et maintenant c'est aussi une histoire d'histoires. C’est là et maintenant que j'entre en interaction avec l'histoire en cours dans l'unité de soins et que ma présence va interagir aussi avec les histoires personnelles des gens qui hantent ces murs.

Interagir consciemment!

Pour interagir consciemment, ou tendre à le faire, il faut maintenir une concentration dense et permanente sur la sémiologie spécifique de cet espace social. Activité, odeurs, bruits, positionnement de chacun, paroles, sourires, cris, conversations, l'intégration de l'ensemble des stimulis raconte l'histoire de la structure, la réimplante dans le présent et permet à la complexité des histoires singulières d'exister à portée dans une mémoire sans cesse rafraîchie de la vie institutionnelle. Comme les cathédrales servant de support mnémotechniques aux étudiants du moyen âge. Mais là il ne s'agit pas de ressortir du par cœur, il s'agit de vivre dans un espace hautement socialisé.

Sortir du carcan de la très moderne "distance soignante" ?

Répondre à la Fernand Raynaud, la distance soignante c’est « une certaine distance », ou alors façon Guiness la plus grande est de trois cent mille kilomètres et reliait par radio Neil Armstrong sur la lune et son toubib en Floride, la plus courte est le massage, à moins que l'on considère qu'une aiguille IM aille plus profond.

La distance soignante est celle à laquelle tout-e soignant-e se place pour s'observer dans sa pratique institutionnelle. Acteur-trice et observateur-trice simultanément.

Quand elle est nulle, vous êtes en plein contre transfert, quand elle est immense on peut encore se demander si vous êtes vraiment là.

Entre les deux il y a des équilibres. On peut s'observer debout ou assis, juché sur un tabouret ou vautré dans un fauteuil, au chevet d’une personne, en train de bavarder au fumoir,…. Mais aussi être conscient de ses affects. C’est là que se joue réellement la dimension soignante.

Le mobilier et le confort de cet espace relationnel dépendent beaucoup en l'espèce du travail sur soi accumulé dans une carrière. Vieux comme je suis, il m'arrivait même de m'observer en écoute flottante. Mes collègues appelaient ça la sieste.

L'élite moderne pour nos managers c'est la nonne, bonne, conne symbolique, que l'on refusait de devenir en 88. Taillable, corvéable et instrumentalisable à souhait. Etre méritant dans cet univers en pleine décomposition sociale c'est être zélé dans ces trois dimensions. Alors que c’est le contraire qui fait de nous des soignant-es, nous refusons d’être des robots sans âme dont la cuirasse est une blouse blanche. Nous revendiquons le fait de ressentir, d’avoir des émotions, et c’est cela qui fait de nous des soignants. Mais c’est compliquée, c’est pourquoi les soignant-es sont des professionnel-les et l’institution en est, est censée, ou en fut  la garantie. L’institution est au mieux malade, au pire perverse aujourd’hui.

Il peut sembler plus rentable économiquement et à court terme de balancer des personnels en situation de soin sans expérience, sans ou avec une formation tronquée ou minimale, de les traiter comme de simple instruments devant appliquer des procédures et des protocoles plutôt que de les considérer comme des êtres intelligents et sensibles. Cela permet de faire l’économie d’accompagner la construction psychique de l’être soignant, cela permet de faire l’économie de formations sur soi, de régulation, de travail de deuil, de supervision, de dynamique d’équipe…

Le résultat ce cette perversion institutionnelle fait que l’inconscient des soignant-es, pourtant soumis-es  à rude épreuve est laissé en jachère. Chacun se démerde avec ses affects, pire encore peut être sanctionné ou subir des remontrances d’en ressentir. Alors chacun-e se débrouille pour  pouvoir les métaboliser.

Pourtant une démarche de soins n'existe qu'à travers la capacité collective des soignant-es d'analyser un ensemble de problématiques et de sensations et donc de posséder un savoir autre que technique. Le rôle propre n'existe qu'à ce prix, il fait que nous restons humains et combien nous sommes fragiles quand nous sommes seul-es.

 

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