Hommage au Colonel César Philippe Bikinkita, ancien ministre de l'Intérieur du Congo

Élève consciencieux et studieux mais aussi très appliqué, discipliné et ordonné, il est donc admis, en 1967,  au concours d’entrée à la prestigieuse école Saint Cyr Coëtquidan. En 1969, il est diplômé de Saint Cyr, promotion Lieutenant-Colonel Brunet de Sairigné (1967-1969).  Il est de la même promotion que Jean-Louis Georgelin, ancien chef d’état major des armées françaises...

HOMMAGE A L'ANCIEN MINISTRE DE L'INTERIEUR DU CONGO, CESAR PHILIPPE BIKINKITA

colonel-philippe-bikinkita
Une nouvelle venant de la ville de Liverpool nous est tombée dans nos oreilles, comme une pluie de glace en plein été dévastant nos corps déjà meurtris. Philippe Bikinkita nous a quitté dans la première heure du samedi 21 août 2021 dans cette ville anglaise du Royaume-Uni. Une ville qui porte le suffixe Pool, en référence à sa région natale du Pool.  Il est décédé sans avoir remis ses pieds sur la terre du Congo qui l’a vu naître car condamné par contumace et à rester en exil suite à la guerre du 5 juin 1997. Aussi, sans avoir revu la rivière “Mboté” qui arrose sans pause de bonnes doses de son eau vitale ce chapelet de villages qui peuplent la contrée de Mayongongo sur le chemin de fer Congo-océan dont Kari- kari, son village natal, est l’un des centres d’attraction.

Deux ans avant la fin de la Deuxième Guerre mondiale, plus précisément en 1943, naquit Philippe Bikinkita de MBemba MBoua et de Mpamissa Moutombo. Très tôt, il rejoint Bernard Bakana Kolélas, son aîné, et ce dernier va l’emmener partout où il va exercer son activité professionnelle, principalement dans le district de Boko et Brazzaville.

Après qu’il ait  décroché brillamment son baccalauréat en 1963 , il suit les cours de droit, de 1963 à 1965 à la FESAC (Fondation d’Enseignement supérieur en Afrique centrale) qui deviendra l’Université de Brazzaville. Il dispense parallèlement des cours d’anglais dans les collèges de la capitale. C’est dans ce contexte qu’il va rencontrer celle qui deviendra son épouse. Dans la même période, il prend part à une formation pré-militaire organisée au Congo. C’est donc à juste titre qu’il bénéficiera, en 1965, d’une bourse d’études supérieures en France pour faire une carrière militaire. C’est la ville de Poitiers qui aura ce privilège de l’accueillir, de 1965 à 1967, pour les prépas littéraires d’entrée dans les Grandes écoles françaises.

Élève consciencieux et studieux mais aussi très appliqué, discipliné et ordonné, il est donc admis, en 1967,  au concours d’entrée à la prestigieuse école Saint Cyr Coëtquidan.

En 1969, il est diplômé de Saint Cyr, promotion Lieutenant-Colonel Brunet de Sairigné (1967-1969).  Il est de la même promotion que Jean-Louis Georgelin, ancien chef d’état major des armées françaises, actuellement retraité et en charge de la reconstruction de la cathédrale Notre-Dame de Paris.

De 1969  à 1970, il entreprend une formation à l’Ecole d’application d’infanterie de Montpellier suivie de celle d’instructeur parachutiste à  l’école des troupes aéroportées (ETAP) de Pau. Il est aussi instructeur commando diplômé du Centre national d’entrainement commando (CNED) de Mont-Louis. 

La soif d’apprendre qui l’habite pousse Philippe Bikinkita à engranger des diplômes civils. C’est ainsi qu’il est détenteur d’un diplôme d’interprète militaire anglais-espagnol- français, de deux  licences en droit et en anglais, d’une licence, d’une maîtrise et d’un DES en histoire.

Philippe Bikinkita a eu une riche carrière professionnelle. Aussitôt de retour dans son pays natal, il est affecté à Pointe-Noire. Il y sera commandant de cette zone militaire avant d’être appelé à Brazzaville, en 1977, pour occuper les fonctions de Directeur Général de la Sécurité Publique. Ensuite radié des effectifs de l’armée congolaise et emprisonné pour des faits dont il ne sera même pas jugé, il sera libéré 4 ans après.  A la faveur de la Conférence Nationale Souveraine qui prend place en 1991 au Congo, il sera par la suite réhabilité.

Au plan politique, après un passage au RDD, parti politique de Jacques Joachim Yhombi , il va intégrer le Mcddi de Bernard Bakana Kolélas où il va animer le Cabinet politique de ce dernier. Il sera Ministre d’État, Ministre de l’Intérieur sous le Président Pascal Lissouba. La guerre du 5 juin 1997 va donc le pousser en exil. Il va vivre dans un premier temps à Abidjan, en Côte D’Ivoire, et ensuite ira s’installer au Royaume-Uni plus, précisément dans la ville de Liverpool.

Philippe Bikinkita, mon oncle paternel et mon grand frère, avec cette double casquette, il était les deux pour moi.

En effet, il m’a confié un jour qu’il se considérait comme le premier enfant de son frère Bernard Bakana Kolélas. Il m’a expliqué qu’il a vu arriver “Ya Jacqueline” ma chère maman dans le foyer conjugal à Mantaba dans le District de Boko –Région du Pool. Et donc le jeune couple l’avait comme seul garçon dans leur ménage. “ Ya Jacqueline”, c’est ainsi qu’il appelait affectueusement l’épouse de Bernard Bakana Kolélas.

Philippe Bikinkita m’a vu naître dans ce village de Mantaba où mon père Bernard Bakana Kolélas exerçait les fonctions d’infirmier-chef du dispensaire de la localité. Et depuis, nous avions grandi ensemble, ainsi je puis me considérer à juste titre comme un témoin privilégié de sa vie de jeunesse dans les quartiers Moungali et Bacongo. Il était amoureux du ballon rond et du jeu de dames. Je l’ai vu taper au muana foot sur les terrains poussiéreux du stade “yougos” qui se situaient là où l’on construit actuellement le deuxième module du Marché Total de Bacongo débaptisé Bernard Kolélas. Il y’avait quatre ou cinq terrains de muana foot juxtaposés et qui furent un réservoir de talents qui ont fait le bonheur du football congolais, donnant naissance à de vieilles gloires. Je citerai Germain Dzabana Jadot, Léopold Foundoux Moulélé, Mananga l’enfant de l’homme, MBemba Thorex, Batiaka Mayo, Filankémbo Lipopo, Bitambiki Ben, Wamba la Josée, Bihani Sivori dit muana 15 ans, la liste est longue.

Philippe Bikinkita faisait partie effectivement  du petit monde de ces talents qui nous émerveillaient chaque dimanche matin au stade “Yougos”.  Il jouait dans Réal Santos qui était l’équipe de notre quartier qui englobait le centre sportif de Makélékélé , l’école des filles et le Bar Tahiti de Bacongo. Il était aussi amoureux du jeu de dames dont les compétitions se déroulaient sur la place mythique qui élait localisée sur l’avenue Matsoua, non loin du marché Total de Bacongo. Mon instituteur du CE2 de l’école laïque de Bacongo, actuellement Nkéoua Joseph, y prenait aussi part.  

Je me souviens que chaque fois que Philippe Bikinkita battait mon instituteur au jeu de dames, le soir à la maison j’étais couvert de railleries de sa part, il aimait me taquiner.

Philippe Bikinkita fut une exception humaine, très doué à l’école, il fut aussi un artiste au football, au jeu de dames et à la musique, car il était une virtuose à la flûte, à la trompette.

Je lui ai rendu visite, avec mon épouse, il y a quelques jours dans sa ville de Liverpool, ayant appris la nouvelle qu’il était souffrant. Nous nous sommes empressés de sauter sur le premier train à la gare de Birmingham, notre ville de résidence, et pendant 1 h 54 qu’avait duré ce voyage, alors que je contemplais le beau paysage qui défilait devant mes yeux, se disputaient dans mon esprit au même moment des nombreux souvenirs de vie commune avec mes parents qui ont quitté cette terre des hommes, des images indélébiles.  

Je priais du fond de mon coeur afin que leurs âmes qui se reposent en paix apportent la guérison et intercèdent aussi pour les malades dont Philippe Bikinkita.

Mon frère Axel Bikinkita était venu nous prendre à la gare de Liverpool et nous conduisit directement au domicile à bord de sa voiture. Aussitôt arrivés dans la maison, maman Eugénie, son épouse nous invita à monter dans la chambre pour voir Philippe Bikinkita. Ainsi je pénétrais dans cette chambre dont la modestie reflétait la nature intérieure moulée d’intégrité et de spiritualité de l’homme. Une atmosphère de sérénité absolue régnait dans la pièce, lui était couché sur son lit approprié du malade qui faisait face au lit ordinaire du couple. Je m’approchais et je prenais sa main, la serrais contre la mienne en lui disant “Bonjour Tata et tiens bon” et je m’asseyais juste en face, sur l’autre lit. Un coup d’oeil aux alentours me faisait découvrir deux grosses photos encadrées de son beau père “ feu Pépé Badila” et de son deuxième fils feu Frank Bikinkita planquées sur les murs. Pour rappel, Frank Bikinkita était le deuxième enfant de Philippe Bikinkita et de maman Eugénie, très brilliant élève, il était titulaire d’une licence en mathématiques appliqués de l’Université Marien NGouabi de Brazzaville et d’un diplôme d’ingénieur en Informatique de l’école de Rouen en France. Il s’était installé depuis de longues années dans la ville de Montréal au Canada d’où il était tombé malade. Il était décédé le 17 novembre 2015 dans la ville de Draveil à l’âge de 47 ans et inhumé en France la même année.

Comme les bonnes infirmières étaient entrées dans la chambre pour leurs consultations du jour , nous étions descendus au salon pour leur laisser le temps de travailler.

Après leur départ, nous sommes remontés dans la chambre. Cette fois-ci, il avait fait l’effort de s’asseoir sur son fauteuil accolé au mur et placé entre les deux lits. D’évidence, cette position lui était plus confortable. Nous avions causé en dépit du mal qui le rongeait, faisant le tour de quelques faits ayant marqué sa vie de jeunesse que lui et moi avions vécus ensemble. Un passage en revue de ses matchs au muana foot sur les terrains du stade “Yougos”de Bacongo, et de son ami Germain Dzabana Jadot qui nous rendait souvent visite à la maison sur son vélo moteur ”solex”, ses parties au jeu de dames sur la place mythique de l’avenue Matsoua, à Bacongo, c’était émouvant.

Je quittais cette pièce en lui disant au revoir avec un sentiment mitigé : d’une part la tristesse d’avoir échangé, peut être, avec lui pour la dernière fois et d’autre part l’espoir de me convaincre que le Dieu vivant fera ses miracles de guérison sur lui.

Adieu Tata. Paix à ton âme, que la terre te soit légère

Requiescatin domus aurea!

Vital Kolélas-kouka, ton cher neveu qui ne t’oubliera jamais.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L’auteur·e a choisi de fermer cet article aux commentaires.