La France ne pille pas "440 milliards d'euros aux Africains à travers le franc CFA"

Non, la France ne pille pas chaque année "440 milliards d'euros aux Africains à travers le franc CFA"

Non, la France ne pille pas chaque année «440 milliards d'euros aux Africains à travers le franc CFA»

Par Vincent Coquaz 29 janvier 2019

Photo de billets de Francs CFA, prise le 12 septembre 2017.Photo de billets de Francs CFA, prise le 12 septembre 2017. Photo ISSOUF SANOGO. AFP

Une intox virale qui remonte à 2014 à propos d'un «impôt colonial» a refait surface à l'occasion de critiques portées par des hommes politiques italiens contre la France. Elle repose sur une confusion autour du fonctionnement du franc CFA, par ailleurs très critiqué.

Question posée le 29/01/2019

Bonjour,

Votre question a été reformulée, la voici en intégralité : «Bonjour, j’ai lu dans une tribune de Médiapart qu'«un journal économique allemand accuse la France de piller chaque année 440 milliards d’euros aux Africains à travers le Franc CFA.» Pourriez-vous nous en dire plus sur ce mécanisme lié au franc CFA, cela est-il exact ? Si oui, qui perçoit la ressource et pour quel montant ? Je vous remercie pour votre travail !»

Vous faites référence à cet article publié le 25 janvier 2019 sur Le Club de Mediapart. Il ne s’agit pas d’une tribune publiée par Mediapart (contrairement à ce que la mise en page peut laisser penser) mais d’un post de blog. Comme il est indiqué sur le site d’investigation, «tout abonné à Mediapart» dispose en effet «d’un espace où il peut publier des billets».

Ce post de blog mentionne un «journal économique allemand», le Deutsche Wirtschafts Nachrichten, qui accuse la France de «piller chaque année 440 milliards d’euros aux Africains à travers le Franc CFA», dans un article qui remonte à 2015. Ce «journal», littéralement «Les Nouvelles économiques d’Allemagne» en français, est en réalité un site d’information qui s’était à l’époque attiré les critiques de plusieurs médias allemands, tels que le Spiegel ou Netzpolitik, qui lui reprochaient des sujets souvent hystérisés ou surdramatisés.

La source de leur révélation sur ce prétendu impôt colonial versé par les pays africains à la France ? Un article de 2014 publié par le site d’info Silicon Africa (et supprimé depuis). On retrouve cette accusation d’un «impôt colonial» sous des formes diverses et variées sur une multitude de sites ou de comptes Twitter et YouTube depuis 2014.

Intox virale qui remonte à 2014

Comme l’expliquait Libé Désintox (ancêtre de CheckNews) début 2017, il s’agit en fait d’une intox virale, qui ressurgit à intervalle régulier, basée sur une confusion autour du fonctionnement du franc CFA, par ailleurs très critiqué.

L’article de Silicon Africa, à l’origine de cette rumeur, opérait une confusion entre ce prétendu «impôt colonial» et une des règles du fonctionnement du franc CFA, monnaie utilisée au Cameroun, au Tchad ou en Côte d'Ivoire par exemple. Cette règle prévoit que les deux banques centrales africaines qui la gèrent déposent 50% de leurs réserves de change auprès du Trésor français.

Ainsi, ces deux banques centrales «disposaient en 2005 de plus de 3 600 milliards de francs CFA auprès du Trésor français», expliquait Le Monde en 2015. Soit un stock d’environ 72 milliards d’euros. Rien à voir donc avec un flux de «500 milliards de dollars» ou «440 milliards d’euros» versés au Trésor français «chaque année» comme le prétendait le site Silicon Africa ou le site d’information allemand.

Surtout, il ne s’agit pas d’un impôt versé par les pays africains à la France, mais bien d’un dépôt, dont les intérêts leur sont reversés. Ainsi, comme l’expliquait au Monde l’économiste Kako Nubukpo, ancien ministre togolais de la Prospective, par ailleurs très critique du modèle du franc CFA, «rien n’empêche les pays concernés d’en faire usage pour accompagner leur croissance».

Gage de stabilité monétaire pour ses défenseurs, le modèle du franc CFA n’en reste pas moins très critiqué. Carlos Lopes, économiste bissau-guinéen et secrétaire exécutif de la commission de l’ONU pour l’Afrique, jugeait par exemple l’année dernière qu’il y a quelque chose «qui cloche avec le franc CFA» : «Aucun pays au monde ne peut avoir une politique monétaire immuable depuis soixante et onze ans.» Même constat pour Nubukpo, l’économiste togolais, pour qui «la parité fixe entre le franc CFA et l’euro» pénalise fortement le développement économique des pays concernés. Outre les récriminations d’ordre économique, l’ancien ministre se montre tout aussi critique sur l’existence même de la monnaie : «La question de la souveraineté qui sous-tend ce débat est plus que légitime. Car il est inconcevable que 55 ans après les indépendances, les pays de la zone franc continuent d’avoir une monnaie physiquement fabriquée en France, d’avoir leurs réserves de change déposées auprès du Trésor public français.»

C’est d’ailleurs un mélange de ces deux arguments qu’ont utilisé deux responsables politiques italiens pour fustiger la politique africaine de la France. Le vice-Premier ministre, Luigi Di Maio, et l’autre figure de proue du M5S, Alessandro Di Battista, ont en effet accusé le franc CFA et à travers lui la France «d’appauvrir l’Afrique» et donc d’aggraver la crise migratoire. Et c’est d’ailleurs à l’occasion de ces accusations que l’intox sur l’impôt colonial est revenue sur le devant de la scène.

En résumé. Une intox virale qui remonte à 2014 à propos d’un impôt colonial a refait surface à l’occasion de critiques portées par des hommes politiques italiens contre la France. Cette intox repose sur une confusion à propos du système du franc CFA. Bien que critiqué par certains économistes ou hommes politiques aussi bien européens qu’africains, celui-ci n’a rien à voir avec un «impôt de 440 milliards d’euros» versé chaque année à la France, puisqu’il s’agit uniquement d’un dépôt de réserves de change.

LIRE LA SUITE : https://www.liberation.fr/checknews/2019/01/29/non-la-france-ne-pille-pas-chaque-annee-440-milliards-d-euros-aux-africains-a-travers-le-franc-cfa_1706075


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