Christopher Small, Musiquer : la musique comme expérience

«La musique n’est pas du tout une chose, mais une activité», nous dit Christopher Small. S’il préfère utiliser le verbe «musiquer», c’est qu’il veut libérer l’analyse de l’expérience musicale de la tyrannie de l’œuvre. Celle-ci est au service de la performance, non l’inverse.

Christopher Small, Musiquer : le sens de l'expérience musicale, traduit de l'anglais par Jedediah Sklower, préface d'Antoine Hennion , Éditions de la Philharmonie, "La rue musicale", 2019

Lire le prélude de l'ouvrage sur le site de Volume ! la revue des musiques populaires.

Christopher Small, Musiquer Christopher Small, Musiquer
« La musique n’est pas du tout une chose, mais une activité », nous dit-dans ce texte : pour advenir, une performance musicale requiert tout un ensemble de médiations, et pour pouvoir être investie de significations, elle tisse et figure tout un ensemble de relations, entre tous les participants, entre ceux-ci et leurs idéaux, leur environnement physique ou encore le monde surnaturel. Musiquer, c’est « explorer, affirmer et célébrer », ces relations lors d’une performance musicale, quelle qu’en soit la silhouette et la nature.

Christopher Small part d’un dilemme personnel : la musique symphonique occidentale, avec laquelle il a grandi, qu’il a étudiée, interprétée et appréciée pendant de longues années, incarne un type de musiquer qui est fondamentalement contraire aux valeurs auxquelles il aspire, comme amateur, interprète, pédagogue et citoyen. Tout ou presque dans le musiquer symphonique représente et perpétue un type d’ordre et de relations fondé sur l’idéologie autoritaire du génie, la sacralité figée de la partition inaltérable, la ségrégation des compétences. Le cadre de ce type de concerts opère une série de partages : entre le moment de la performance et celui de l’échange social, entre les différents statuts hiérarchiques des musiciens, entre ceux-ci et les auditeurs. Ne peuvent authentiquement prendre part à la performance que ceux qui ont une compréhension experte de l’œuvre – et encore, à condition de rester immobile et silencieux. À travers cette critique, il ne s’agit pas de disqualifier la forme symphonique, mais de prendre conscience des relations sociales et imaginaires dessinées par son contexte d’interprétation ainsi que par son soubassement matériel et culturel, et s’ouvrir ainsi à d’autres manières de musiquer, d’autres cérémonies et d’autres pédagogies, où la participation et l’épanouissement de tous ne sont pas des hérésies.

 

Prélude : musique et musiquer

Dans une salle de concert, deux mille personnes prennent place, et un profond silence s’installe. Une centaine de musiciens accordent leurs instruments. Le chef d’orchestre lève sa baguette et, après quelques instants, la symphonie commence. Pendant que l’orchestre joue, chaque membre du public écoute, seul, l’œuvre d’un grand compositeur mort.

Dans un vaste supermarché, des enceintes emplissent l’espace de mélodies rassurantes qui enveloppent clients, caissiers, employés de rayon et gérants, pour les rassembler autour d’un même objectif : acheter et vendre.

2Dans un grand stade s’élèvent cinquante mille voix qui acclament, cinquante mille paires de mains qui applaudissent. Un éclat de lumière colorée et un fracas de batterie et de guitares électriques accueillent l’apparition scénique d’une vedette de musique pop. Sa présence sur scène en chair et en os promet une expérience d’un tout autre genre que ses disques et ses clips vidéo. Le tumulte est si puissant qu’il recouvre les premières minutes de sa performance.

Un jeune homme descend une rue, un walkman vissé aux oreilles, l’isolant de son environnement. Sa tête est pleine d’une musique qu’il est le seul à entendre.

Un saxophoniste conclut son solo improvisé d’une cascade de notes brodées autour d’une vieille mélodie populaire. Il s’essuie distraitement le front d’un mouchoir de poche et, au milieu des applaudissements, hoche la tête en signe de reconnaissance. Le pianiste attaque le thème du morceau.

Un organiste joue la première mesure d’un hymne bien connu, et les fidèles se mettent à chanter, mêlant leurs voix dans un semblant d’unisson.

Lors d’un rassemblement en plein air, le corps droit, cinquante mille personnes, hommes et femmes, entonnent un chant patriotique, tout en faisant un salut militaire. Leurs voix s’élèvent jusqu’à un dieu qu’ils implorent pour qu’il restaure la grandeur de leur nation. Des spectateurs les observent et en tremblent de peur.

Dans un opéra, une soprano, portant une longue perruque blonde et une robe blanche striée de rouge, atteint le paroxysme d’une scène dite « de folie », et s’effondre pathétiquement. Sa mort musicale ne déclenche pas de larmes, mais des vivats qui traversent tout l’auditorium, suivis d’un tonnerre d’applaudissements et de piétinements, pendant que le rideau descend. Quelques instants plus tard, ramenée à la vie, elle apparaîtra devant le rideau pour recevoir son hommage. Son ovation s’accompagnera d’une pluie de roses tombée des balcons.

Le matin, une femme au foyer refait les lits en fredonnant les paroles d’une vieille chanson.

Tant d’environnements différents, tant de manières d’organiser les sons pour qu’ils signifient quelque chose : à tout cela on donne le nom de musique. Qu’est-ce donc que cette chose que l’on appelle la musique, qui donne tant de plaisir aux êtres du monde entier et dans laquelle ils investissent tant de passion et de ressources ? La question a été posée de nombreuses fois au fil des siècles, et depuis au moins la Grèce antique, savants et musiciens ont tenté d’en expliquer la nature et le sens, et de découvrir le principe de sa puissance extraordinaire au sein de l’humanité.

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