Rue Général Gallieni : Un raciste invétéré

En Martinique, l'histoire de la colonisation demeure un sujet de tensions mémorielles, et la vérité historique s’écrit en dialogue avec la société, de manière ouverte et complexe, c'est un vrai champ de mines.Un débat complexe mais indispensable. La question coloniale appelle encore à la prudence et c’est peu dire que les historiens qui s’y risquent pèsent leurs mots.

Le général Galieni Le général Galieni
Le sujet est inflammable d'autant qu'il se révèle en dialogue avec la société martiniquaise d'aujourd'hui en prise avec cette complexe et interminable quette identitaire. Certains diront que l'histoire est écrite par les vainqueurs, et pour qu'elle soit acceptable on nous a raconté des histoires dans l'Histoire. C’est ce qui semblent être dénoncé entre autres par une partie de la jeunesse, cette contradiction flagrante entre d’une part les principes de liberté d’égalité de fraternité, et d’autre part les pratiques coloniales qui perdurent entachées par une vision raciale.
L'histoire de Martinique, beaucoup d'historiens martiniquais y travaillent, rompant avec cette vision monolithique et s’efforcent de redonner toute sa complexité au passé. Elle n’est plus confinée dans l’espace créé par le colonisateur, ses horizons légitimes lui sont restitués. L’histoire de Martinique n'est plus considérée comme un simple détail de l’histoire de France, les hommes et les femmes qui l’ont subie gagnent le droit à leur histoire.
Ainsi la perception de nos ancêtres est dégagée des stéréotypes qui les condamnaient à ne les voir que dans une seule dimension, celle des vaincus et des dominés. 
On s’aperçoit que non seulement ces femmes et ces hommes réduits en esclavage ont inventé de multiples façons de résister à la pression coloniale mais aussi que ces hommes et ces femmes ont entretenu des relations parfois complexes avec le colonisateur, voire qu'ils et elles auraient influé d’une manière ou d’une autre sur la politique coloniale.
La question est essentielle dès lors que l’on estime que la connaissance du « terrain » local, aussi savante soit-elle, ne suffit pas à comprendre ce que fut la colonisation et que celle-ci ne doit plus être regardée exclusivement depuis la "métropole". Il ne s’agit pas seulement de mieux comprendre le fait colonial en lui-même, mais également de passer par lui pour revisiter l’histoire de France.

Un nouveau marqueur
Le 22 mai 2020 s’ouvre une ère nouvelle sur ce regard que nous avons sur la construction du monde. Pour exprimer le rejet d’une histoire dont ils se sentent étrangers, un groupe de personnes a « déboulonné » et détruit en partie les statues de Victor Schoelcher, tant à Fort de France que dans la commune de Schoelcher en Martinique
Trois jours après, le 25 mai 2020, l’assassinat de Georges Floyd par des policiers provoquent une vague de protestations violentes à Minneapolis aux Etats Unis. En moins d’une semaine le monde entier s’enflamme et s’empare d’une dénonciation radicale du racisme dans la société.
La conjugaison de ses deux événements a ouvert un débat planétaire sur le racisme et sur les symboles représentatifs encore existants dans plusieurs villes du monde. Plusieurs statues d’esclavagistes notoires ont été vandalisées, cassées déboulonnées jetées à la rivière, des manifestations sont organisées partout dans le monde contre le racisme dénonçant parallèlement les violences policières souvent à l’origine de faits violents de racisme.

Comme si ça ne suffisait pas
Plusieurs gouvernements ont rapidement réagi en anticipant la dépose de plusieurs statues c’est le cas notamment en Angleterre, en Espagne et ailleurs. La ville de bordeaux a fait le choix de l’éducation en installant des plaques explicatives. HBO suspend la diffusion du film « autant en emporte le vent » le temps de rédiger des notes explicatives restituant le film dans son contexte. Ces démarches éducatives semblent être une bonne approche, par ce qu’il ne s’agit pas d’effacer le passé, mais de le connaitre pour le comprendre.
Le monde semble ouvrir les yeux sur ces injustices, qui ont fait dire à Christiane Taubira à propos de l’Homme noir « Sa place dans le monde, elle n’est pas discutable, elle n’est pas discutable parce qu’il porte sur ses épaules la construction du monde ».
En Martinique terre qui a connue l’esclavage, terre arrosée par le sang de nos ancêtres, terre qui a abrité « génocideur », esclavagistes, tortionnaires et bourreaux de nos ancêtres, ces mêmes bourreaux trônent encore sur cette terre, soit par des monuments soit des noms de rue à leur gloire.
Ces monuments sont là sans explications, sans indications des faits et méfaits de ses guillotineurs. C’est ainsi que le nom du Général Galliéni est donné à une des rues de la capitale dont les responsables successifs semblent méconnaître les horreurs coloniales qui jalonnent la carrière de cet officier.

Voilà son curriculum vitae
Joseph Galliéni, originaire d’Italie, est né en 1849 à Saint-Béat (Haute-Garonne). Sorti sous-lieutenant de Saint-Cyr en 1870, il opta pour l’infanterie coloniale.
Commandant en Martinique de 1883 à 1886, il repart au Mali pour consolider l’implantation française et se livrant à de terribles représailles à l’encontre des résistants.
Il prend une part active à l'expansion et à la consolidation de l'Empire, notamment en Afrique, au prix de méthodes dont la brutalité culmine avec le massacre des Menalamba à Madagascar.
Promu général, il est nommé gouverneur de Madagascar où il arrive le 15 septembre 1896. Il y restera jusqu’en 1905.
D’emblée, le Général Galliéni instaure le travail forcé, arrête et fait déporter la reine, et surtout réprime sauvagement la résistance malgache à l’occupation française avec une brutalité inouïe : en 8 ans, 500 000 Malgaches sont tués, sur une population de 3 millions. Certains historiens parlent de 700 000 morts.
Plus tard, en ricanant, Galliéni reconnaîtra avoir eu « la main un peu lourde ».
Galliéni, raciste invétéré, fait établir une cartographie des « races » pour diviser et organiser le territoire.
Rentré en France en 1905, Galliéni est couvert d’honneurs. Il sera gouverneur militaire de Paris en 1914.
Lors de sa mort, en 1916, Galliéni a eu droit à des funérailles nationales. Il a été nommé maréchal de France à titre posthume en 1921.
C’est insupportable !

Jeff Lafontaine

source du curriculum vitae : http://une-autre-histoire.org/joseph-gallieni/

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.