Martinique : l’émancipation une escroquerie idéologique.

Tout portait à croire que l’autonomie gagnait l’acceptation de la population, notamment avec la célèbre phrase de Pierre Aliker « Les meilleurs spécialistes des affaires martiniquaises sont les martiniquais eux-mêmes ».

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Même si les besoins de proximité sont nombreux et complexes, les maires semblent satisfaire leur électorat dans le cadre des missions que leur confère le cadre institutionnel. Les routes, les établissements scolaires, l’aide sociale, etc…, bref la répartition des charges entre l’Etat et les communes est assurée de manière acceptable. Les maires ne se font pas élire sur des projets politique d’émancipation, être un bon gestionnaire est tout ce qu’on leur demande. La réélection en cascade de nombre d’entre eux semble le prouver. 

Les promesses
S’agissant des collectivités majeures (conseil général, conseil régional, actuellement CTM, et des parlementaires), leurs dirigeants majoritairement de gauche sont aussi leaders des partis qui dominent la vie politique de Martinique. Ce personnel politique s’est régulièrement fait élire sur des promesses non tenues de changement, d’aménagement ou d’évolution de statut, de reconquête d’identité, de responsabilité, d’émancipation politique, de reconnaissance culturelle, de droit à l’initiative. 
Il s’agissait fondamentalement de savoir si nous voulions passer d’une « situation d’irresponsabilité décentralisée » à une « situation de responsabilisation pleinement et collectivement assumée » quant à la mise en œuvre de notre devenir. Voilà quelle était l’alternative, elle était simple, et claire ! Irresponsabilité ou responsabilité ? 
C’était avant tout une affaire de principe, une affaire politique.
L’autonomie, l’indépendance, la départementalisation ont rythmé espoir et déception de ceux qui y croyaient. L’ennemi était désigné depuis 1958 « le colonialisme français ». La lettre d’Aimé Césaire à Maurice Thorez était le bréviaire de référence de ceux qui souhaitaient que « L’impasse où nous sommes aujourd’hui aux Antilles, malgré nos succès électoraux, me paraît trancher la question : j’opte pour le plus large contre le plus étroit ; pour le mouvement qui nous met au coude à coude avec les autres et contre celui qui nous laisse entre nous ; pour celui qui rassemble les énergies contre celui qui les divise en chapelles, en sectes, en églises ; pour celui qui libère l’énergie créatrice des masses contre celui qui la canalise et finalement la stérilise. »…. 
Tout portait à croire que l’autonomie gagnait l’acceptation de la population, notamment avec la célèbre phrase de Pierre Aliker « Les meilleurs spécialistes des affaires martiniquaises sont les martiniquais eux-mêmes ».
Nous pourrions décliner à l’envi les éléments qui nous font craindre que les promesses ou projets électoraux d’une droite en déconfiture, d’une gauche sans perspectives qui se spécialise dans la défense des acquis sociaux et d’une extrême gauche populiste, ne répondent que très partiellement aux attentes profondes du peuple martiniquais.

La désillusion
En réalité, cette classe politique dans sa grande majorité a déserté le combat contre ce qui a été désigné pendant 45 ans comme responsable du non développement, du chômage de masse structurel, de ce racisme rampant, de cette délinquance juvénile, de cette exsanguination de la jeunesse : le rapport injuste, condescendant, infantilisant, déséquilibré entre la Martinique et la France, hérité de la période coloniale. 
On en est bien loin aujourd’hui
Sur l’essentiel des grands problèmes (le transport, l’eau, les intempéries, les grèves de la collecte des déchets, la crise sanitaire etc..), les martiniquais réclament souvent l’intervention de leurs élus, une autorité martiniquaise, une voix. Malheureusement, ils n’ont régulièrement comme interlocuteur que le Préfet, le représentant du pouvoir de cette France avec laquelle le passif historique est lourd et dont le quotidien est jonché de rappels de tout ce qui a causé la Blessure.
Aspirations à la responsabilité et à la souveraineté dévoyées. Autonomie et indépendance vidées de leur sens. Identité et culture transformées en folklore.
Il a fallu attendre le 22 mai 2020 pour que soit déboulonnées les symboles de l’apologie de l’esclavage et de la colonisation qui trônaient dans la ville capitale en contradiction avec les discours des dits héritiers d’aimé Césaire. Il a fallu qu’une commission travaille pendant un an pour changer le nom de la rue du Général Gallieni, un tortionnaire bourreau des malgaches, qui ne gênait nullement les promoteurs de l’émancipation.

Les rendez-vous manqués
Il n’est pas sans intérêt de jeter un coup d’œil très rapide sur l’histoire des rendez-vous manqués au cours du dernier demi-siècle, des accords politiques visant à l’accès à la responsabilité. 

Nous l’avons vu

  • Avec la Conférence de la Table Ronde de décembre 1963, à Paris, au lendemain du procès de l’OJAM  
  • Avec l’échec de l’Assemblée Préparatoire du Congrès du Peuple Martiniquais pour l’autonomie de mai à septembre en 1967
  • Avec la Convention Morne Rouge (en août 1971),
  • Avec la tentative d’union raté de Trénelle (janvier 1972) entre autonomistes et indépendantistes
  • Avec le Bloc de mai en 1974 et son prolongement de Sainte-Anne (Guadeloupe) en 1977
  • Avec le Fiasco du Front National pour l’autonomie en 1978
  • Avec la stratégie commune avortée de la Conférence des dernières colonies en avril 1985 à Anse-Bertrand en Guadeloupe.
  • Avec l’échec du Pacte Global d’Unité (1986-1990) qui nous avais permis de faire élire 4 députés de gauche en 1988 mais qui n’a pas tenu 4 ans.

Nous l’avons vécu 

  • Avec la scission du PPM en 2006 et la division de la gauche sur les consultations de 2010 touchant les modifications institutionnelles ayant abouti à la Collectivité territoriale, la CTM.
  • Avec l’échec du PPM et de EPMN (Ensemble Pour une Martinique Nouvelle) aux élections territoriales de 2015, un tournant de l’histoire institutionnelle voulu par le PPM à savoir la collectivité unique.
  • La profonde scission du MIM entraine la démission de Jean-Philippe Nilor en septembre 2018 puis la dissolution de l’association de financement du MIM en novembre 2019 et donne naissance à « Péyi-A », le nouveau parti de Jean-Philippe Nilor qui regroupe entres autres les dissidents du MIM.

Il me semble que s’il y a quelque chose à retenir de tous ces échecs, c’est la nécessité d’un changement profond dans la manière d’aborder l’avenir de notre pays. Hélas !

Entre composition et compromission
L’anthropophagie politique a gagné les rangs des partis et leur activité s’est prioritairement tournée vers l’anéantissement de l’un ou l’autre.  
Les frères sont devenus ennemis.
Une nouvelle idée a gagné les rangs de ces leaders : « Il faut être élu pour peser sur le changement ». « Il faut composer avec le pouvoir et un pas après l’autre nous gagnerons en liberté ». C’était en substance l’essentiel des éléments de langage du discours politique dominant. Nombreux se sont jetés dans la conquête de postes au prix de nombreux renoncements, jusqu’à trahir leur idéal syndical.
Beaucoup se sont enfermés dans des lignes électoralistes pensant que gagner des institutions françaises ferait avancer la Martinique et éprouver sa capacité à gérer (« la région la mieux gérée de France », « zéro déficit ») pour être l’homme providentiel. « Génuflexés » au pied de leur élection et leur réélection, ils ont oublié de regarder la Martinique avec cette mainmise de l’état français dans tous les domaines.
Ces élus ont considéré la Martinique comme un sac de problèmes économiques à régler, et on ne parle que d’investissements, de fonds européens et de grands travaux. Une insultante vision comptable de la politique. 
Entre-temps, des milliers d’exclus, d’isolés spoliés de leurs droits à une vie décente n’ont pas oublié ces promesses de vie meilleure et n’ont pas changé d’ennemi et toutes résurgences de cette situation post coloniale dans les relations entre les martiniquais et les français sont et resteront toujours très mal vécues.
Les exemples ne manquent telle la nouvelle dénonciation de l’ethnicisation à outrance de la fonction publique d’Etat. 
La promesse était de combattre ce système postcolonial préjudiciable à l’émancipation des martiniquais et non le gérer en jouissant avec parents amis et alliés des avantages offerts en contre partie de la compromission.
La Martinique est vécue comme un pays occupé et de plus en plus de martiniquais ne le supportent plus, surtout ceux qui n’ont plus rien à perdre, et ils sont de plus en plus nombreux. A ce jour rien ne permet de nourrir un espoir.

Il est donc urgent de trouver d’autres voies pour hisser cette opportunité de la prise de responsabilité à l’échelle d’une initiative collective, digne, respectueuse et constructive.

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