Dirk Van der Maelen reconnait à demi-mot l’innocence de Patokh Chodiev

Le président de la commission d'enquête sur la transaction pénale, dont les travaux commencent à être très critiqués, a répondu aux questions de l'hebdomadaire flamand « Knack. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que ce témoignage est accablant pour la commission... et son président lui-même.

Dirk Van der Maelen avoue à demi-mot que la commission « Kazakhgate » fait fausse route depuis le début, puisque Patokh Chodiev et ses associés ne sont pas responsables de la modification de la loi : selon lui, ce sont bien les diamantaires d’Anvers qui en seraient à l’origine.

La commission d'enquête est « un instrument assez mal taillé »

Alors que le journaliste demande à M. Van der Maelen si l'enquête menée –depuis six mois déjà – n'est pas « trop ambitieuse », celui-ci répond de but en blanc par l'affirmative. « Une commission d'enquête parlementaire est un instrument assez mal taillé » pour ce genre d'affaires, reconnait-il le plus benoitement du monde. On pourrait penser qu'un président de commission quelle qu'elle soit se sente investi de la tâche visant à défendre celle-ci ; il n'en est donc rien en l'espèce.

La déclaration n'est pas sans rappeler l'épisode de mercredi dernier, lorsque Dirk Van der Maelen a précipitamment quitté une réunion de la commission, abandonnant ainsi à leur sort non seulement les membres eux-mêmes mais également deux témoins qu'ils devaient interroger. L'excuse avancée pour ce fait du prince ? « Les partis de la majorité ont voulu contrecarrer le bon déroulement de la réunion » d'après M. Van der Maelen. Celui-ci estime que certains membres voudraient en effet précipiter la fin des débats avant le 21 juillet, alors qu'il leur reste de nombreux témoins-clés à interroger. Il y aurait donc un président qui, d'un côté, avouerait l'inefficacité de sa commission et, de l'autre, ferait tout pour faire durer ses travaux. 

Des dissensions internes à la commission

La commission d'enquête sur la transaction pénale – adoptée dans le brouillard en 2011 – est baptisée, de manière officieuse, « commission Kazakhgate ». Il n'est donc pas surprenant de lire un peu partout que Patokh Chodiev, l'un des premiers bénéficiaires de la nouvelle loi pénale – après la banque française Société Générale –, serait sur la liste des personnes qui auraient influencé le processus législatif. Aussi aurait-on pu s'attendre à ce que la commission souhaite l'interroger au tout début de ses travaux, afin d'essayer d'y voir plus clair. Pas du tout : l'homme d'affaires a reçu sa convocation il y a quelques jours, soit six mois après l’ouverture de la commission et deux semaines avant sa fermeture. Un calendrier dénué de toute logique qui témoigne, sinon de la volonté de nuire à M. Chodiev, du moins de l'amateurisme des membres de cette commission d’enquête.

Pas étonnant, dès lors, que celui-ci ait refusé de se rendre à son audition, initialement prévue vendredi 7 juillet. Pour justifier cette position, son avocat, Pascal Van der Veeren, a rappelé en conférence de presse qu'il existait des dissensions internes à la commission, sur fond de rivalité entre partis politiques belges, qui n'intéressent en rien Patokh Chodiev. Sans compter que certains membres de la commission, comme Georges Gilkinet, député écologiste, ont pris parti publiquement contre lui, envoyant valser au passage le principe d'impartialité de l'enquête. Dont les cartes, d'ailleurs, viennent d'être rebattues avec la sortie de Dirk Van der Maelen dans « Knack ». Alors que Patokh Chodiev est depuis le départ perçu comme le suspect numéro un dans l'affaire de la transaction pénale, il n'en est rien selon le président de la commission. Pour lui, « le Parlement [belge] a été dupé grâce à un accord entre le secteur du diamant et le parquet général ».

Non tenu d’honorer l’invitation à se présenter à l’audition de la commission, qui n’a pas le pouvoir de contraindre un citoyen à comparaitre (seul un procureur général peut le faire), Patokh Chodiev aurait par ailleurs des raisons d’en vouloir aux parlementaires belges, qui n’ont cessé d’écorner son image depuis six mois. Un dommage réputationnel dont il n’est pourtant pas la seule victime : les conséquences économiques de cette cabale risquent de porter préjudice aux 80 000 personnes employées par Patokh Chodiev au sein de ses compagnies. Mais au fait, à la place de qui tout ce monde risque-t-il de payer ?

 « Le secteur du diamant est plein de criminels »

Jusqu'à présent, Armand De Decker et Catherine Degoul, les avocats de Patokh Chodiev, étaient soupçonnés d'avoir influencé l'adoption de la transaction pénale. Il n'en est rien pour le président de la commission. Celle-ci n'a en effet « rien trouvé qui puisse démontrer qu'Armand De Decker ni aucun autre garçon de course de Chodiev ait été impliqué dans le processus législatif. » Un aveu qui arrive un peu tard : dans son édition du 6 juillet, le quotidien L’Echo affirme que les avocats d’Armand De Decker ont fait parvenir une lettre à Dirk Van der Maelen, dans laquelle De Decker reproche à la commission de n’avoir jamais été impartiale, de ne pas avoir respecté la présomption d’innocence et d’avoir fait fuiter de nombreuses informations à la presse. 

De son côté, Dirk Van der Maelen en est désormais certain, ce sont bien « les diamantaires d'Anvers et le parquet général, sous la responsabilité du CD&V [chrétiens-démocrates flamands, ndlr], [qui] sont les pères de la nouvelle loi. » « En 2007, rappelle-t-il, l'Antwerp World Diamond Center (AWDC) a engagé deux professeurs de l'université de Louvain, Raf Verstraeten et Axel Haelterman, également avocats […] pour préparer et écrire la loi de transaction pénale. » L'une des raisons avancées par M. Van der Maelen : « Le secteur du diamant est plein de criminels » et cherchait à échapper à de retentissants procès. Etonnant que l'affaire n'ait pas fait plus de bruit. Les choses changeront-elles avec ce témoignage ?

Au journaliste de « Knack », qui lui rappelle enfin que M. De Decker, par ailleurs ancien président du Sénat belge, est soupçonné d'être allé rendre visite au ministre de la justice d'alors, Stefaan De Clerck, afin de lui mettre la pression, Dirk Van der Maelen répond de façon très claire : « Croyez-vous réellement que cela est possible ? Je connais De Decker, c'est un homme droit ; il ne serait pas allé se pointer chez le ministre sans être annoncé. » Ministre qui, soi-dit en passant, selon le président de la commission, a de « nombreux contacts avec le secteur du diamant ». Toujours lui. Gageons que la prochaine sortie médiatique de Dirk Van der Maelen sera pour annoncer la fin du jeu de dupes de la commission, dont la principale victime est toujours Patokh Chodiev, envers et contre tout.

 

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