« Kazakhgate » : Ablyazov auditionné en échange d'un passeport et d'une immunité ?

L'affaire du Kazakhgate semble prendre une tournure nouvelle. Mukhtar Ablyazov cultive depuis longtemps une dent contre les trois hommes d'affaires injustement mis en cause par la justice belge. Celui-ci a donc fait d'une pierre deux coups: diffamer ses anciens adversaires lors d'une audition prochaine, en échange d'un passeport et d'une immunité dont il a désespérément besoin.

Le « Kazakhgate » pourrait prendre une tournure regrettable dans les prochains jours. Selon plusieurs sources, la commission chargée d'enquêter sur les circonstances qui ont conduit à une évolution de la loi de transaction pénale va recevoir l'oligarque kazakh Mukhtar Ablyazov le 15 septembre prochain. Or, il bruisse dans les travées du Parlement – et au-dehors – que les membres de la commission auraient obtenu d'auditionner celui-ci en échange de sa naturalisation et de son immunité. Les enquêteurs, qui pataugent un peu depuis quelques mois, seraient-ils tombés si bas dans le seul but de tenter de faire avancer un dossier au point mort (les faits s'acharnant à démontrer l'innocence du mal-nommé Trio Kazakh), quitte à s'en remettre au témoignage d'un homme peu recommandable ? Si cet échange de bons procédés est avéré, il va sans dire que leur image en sera définitivement écornée – et, de l'autre côté, que le témoignage de M. Ablyazov, déjà largement sujet à caution en soi, ne vaudra pas grand chose.

Qui est-il d'ailleurs ? Comme de nombreux oligarques kazakhs, Mukhtar Ablyazov a fait fortune au lendemain de la chute de l'URSS, avant de prendre le contrôle de BTA, la plus grosse banque du pays, en 2005. Une accession du statut de riche à ultra-riche qui s'est accompagnée d'une part d'ombre : quelques mois avant sa prise de fonction, en décembre 2004, Yerzhan Tatishev, qui est alors propriétaire de la banque, meurt dans un accident de chasse, dont le caractère accidentel n'a jamais pu être certifié. Mukhtar Ablyazov, soupçonné d'avoir forcé la veuve de ce dernier à lui céder les parts de BTA, tisse ensuite une toile d'entreprises offshore à travers lesquelles il aurait siphonné les caisses de la banque. Au total, il est accusé d'avoir délesté les comptes de plus de 7,5 milliards de dollars.

Sauf qu'en 2009, le gouvernement kazakh, qui souhaite nationaliser l'établissement, découvre la supercherie. S'en suivent alors des années de cavale pour l'oligarque, d'exil en exil ou, plutôt, de tribunal en tribunal. En 2012, il est condamné au Royaume-Uni à verser 2 milliards de dollars à BTA et, dans le même temps, à purger une peine de 22 mois de prison pour avoir tenté de soustraire à la cour une importante somme d'argent. Rebelote en France – d'où il décide de fuir muni d'un passeport centrafricain : en 2014, après avoir été arrêté l'année passée, il est à deux doigts d'être extradé en Russie, où il est accusé des mêmes forfaits qu'au Kazakhstan – BTA a des branches en Ukraine et en Russie. Le Conseil d'Etat invalidera son extradition en 2016.

Sauf que le Royaume-Uni, deux ans auparavant, a supprimé son statut de réfugié politique. C'est dire si l'offre de la commission d'enquête sur le « Kazakhgate », en Belgique, tombe à point nommé. Voilà un homme qui serait prêt à dire n'importe quoi pour trouver refuge en Belgique, surtout s'il s'agit de diffamer de vieux ennemis. Les parlementaires ont l'étrange conviction que le trio a manigancé pour influencer le cours législatif normal ? Bonne nouvelle pour eux : Mukhtar Ablyazov a en effet une dent contre l'homme d'affaires kazakh. Une histoire d'inimitié teintée de xénophobie entre deux cercles d'oligarques aux intérêts opposés, selon Sébastien Peyrouse, professeur à l'université George Washington aux Etats-Unis. Pour résumer : les uns, connectés à l'extrême-droite, sont chapeautés par Bulat Utemuratov et Mukhtar Ablyazov ; les seconds, également structurés autour du secteur minier, comprennent entre autres le « trio kazakh ».

« Tout prouve qu'Ablyazov déteste les trois hommes d’affaires, non seulement parce qu'ils sont des concurrents, mais surtout […] parce qu'ils ne sont pas kazakhs de naissance, mais uzbeks et israélien » d'après le pure player Open Source Investigation. Les causes liées à l'argent sont rarement belles – et elles le sont d'autant moins lorsque la question raciale s'immisce. Les enquêteurs belges et, notamment, le président de la commission, Dirk Van der Maelen, savent-ils réellement qui ils vont auditionner ?

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