Pourtant, Emmanuel Todd n'a jamais nié l'importance des manifestation pro-Charlie, ni ne les a même condamnées. Il a juste expliqué que ces millions de Français sincères descendus dans la rue (j'en étais, moi aussi) ne représentaient pas toute la France, et que certains d'entre eux étaient – c'est un point qui est certes discutable – peut-être inconsciemment islamophobes.

Quand je dis discutable, je veux dire « sujet à discussion » entre humains doués de raison qui ont la volonté de se comprendre entre eux et non pas de s'envoyer invectives et approximations à longueur de colonnes, de web et d'ondes...

Et de fait, dimanche, ceux qui ont voté pour le Front national étaient bien plus nombreux que ceux qui avaient marché le 11 janvier 2015. « Pas touche à l'esprit du 11 janvier », osent encore proférer certains qui ne chient pas la honte, quand même. Ainsi, par exemple, pour faire passer la loi Macron (celle avec le travail du dimanche, etc.) le gouvernement avait eu le culot d'invoquer « l'esprit du 11 janvier », dans un discours de politicaillerie aussi minable qu'indécente et oublieux de l'esprit des victimes elles-mêmes.

 

Un discours qui apparaît encore plus dérisoire depuis le massacre du 13 novembre à Paris.

Dans votre livre – qui a fort énervé à l'époque un Premier ministre qui n'avait sans doute que ça à faire de le lire dès sa parution (!!!) - vous posiez, en fait, la question « Qui est la France ? », ce drôle de pays avec d'un côté ses régions ouvrières (son bassin parisien et sa côte méditerranéenne à tradition révolutionnaire ancienne et égalitaire, notamment), et son grand ouest et sa région lyonnaise où prospère le « catholicisme zombie », notion que vous aviez définie en 2013 avec Hervé Le Bras dans «Le mystère français ».

 

« Plutôt que de foncer sur le chiffon rouge, ou plutôt vert, de l'islam, attardons-nous sur le désarroi spirituel qui frappe les 94% de la population dont l'origine est chrétienne . Nous reviendrons plus tard sur l'état psychologique et social des 4,5% ou 5% de musulmans qui contribuent à l'existence de la nation », écriviez-vous lucidement.

Mais ce qui ne vous a pas été pardonné c'est d'avoir remis en cause le caractère « de gauche » du Parti socialiste, et son attachement forcené à l'euro.

 

Nous y voilà : le désarroi spirituel de la population d'origine chrétienne mêlé à l'épouvantable conformisme austéritaire et pro-européen du Parti socialiste se traduit par l'accession du Front national à la première place des partis politiques français !

Au conformisme s'ajoute l'inconséquence de lancer – comme une vulgaire administration Bush - de coûteuses frappes aussi spectaculaires qu'inefficaces contre Daech en Syrie. On aurait pu, au moins, transférer une partie du budget missile dans le développement des moyens de la police et de la justice sur notre territoire.

L'autre inconséquence est d'instaurer un état d'urgence à rallonges – qui permet aux pouvoirs publics de prendre quelques libertés avec les nôtre sans aucune garantie d'efficacité contre le terrorisme qu'il est censé conjurer, alors que dans un an et demi, Marine Le Pen sera peut-être aux portes du pouvoir.

 

En tous cas si le gouvernement socialiste persiste dans ses orientations politiques, au mépris de ceux qui l'ont porté au pouvoir, elle y sera sûrement.

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Todd a beaucoup plus que son livret sur le 11 janvier à se faire pardonner. D'abord d'avoir eu raison sur plusieurs sujets contre le petit monde intellectuel parisien; (l'union sovietique, Maastricht, l'inconséquence d'une politique “de gauche” obsédée par l'antiracisme, ignorant des problèmes des classes populaires) et surtout le fait d'être un scientifique, un sociologue/historien qui sait raisonner, comprendre les chiffres; qu'il lit les grands sociologues anglophones sans être un atlanticiste béat; qu'il a formulé une théorie scientifique dans le sens Popperien – bref - qu'il sait penser et non pas simplement occuper un plateau télé. Unpardonable.