Enseigner «comme à l'habitude»?

Annoncer officiellement que l'enseignement continuerait en cette rentrée « comme à l'habitude », c'était vouloir non le préserver, mais la coincer au pire moment dans ce que Jaurès nomme « l'ornière du métier ». L'enseignement, dit la Lettre de Jaurès lue lundi dans toutes les classes, n'a de sens qu'en sortant de cette ornière. Que cela veut-il dire aujourd'hui ?

« Tous les élèves reprendront les cours comme à l’habitude » : tel est le communiqué du ministère de l’Éducation à la presse qui aurait sonné le glas de la matinée d'hommage de l’Éducation nationale à Samuel Paty, si les professeurs n'avaient en bien des endroits exigé au moins deux heures pour préparer ensemble un déroulement digne de ce moment.

Ce message n'était assuré, à tort, de son futur qu'en puisant sa force dans l'habitude, comme si le rite républicain ne devenait rite et rythme scolaires que sous la forme de la routine. Or inscrire le deuil, la défense de la laïcité, la lutte contre l'épidémie dans cette forme, c'est demander aux professeurs comme aux élèves non l'impossible, mais la réduction inacceptable de leur pratique à sa plus pauvre possibilité.

Que resterait-il alors des valeurs de la République ?

L'habitude est ce qui fait mourir les peuples ayant épuisé leur conception de la liberté ; elle est ce qui transforme l'égalité en uniformité ; elle est ce qui scinde la fraternité, et particulièrement dans l'enseignement, car elle permet au professeur de glisser dans la facilité tandis que les élèves glissent dans l'ennui.

L'habitude guette toujours, bien sûr, et même dans les formules qui semblent rompre avec elle.

Ainsi, dans son propre hommage à Samuel Paty, Emmanuel Macron voyait en celui-ci l'incarnation de « la République, qui renaît chaque jour dans les salles de classe ». Mais peut-on renaître chaque jour autrement qu'à l'identique, peut-on alors incarner autre chose que le quotidien lui-même ?

Le projet que porte la République, serait, selon le même discours, « chaque jour recommencer » : mais comment ce recommencement échapperait-il à la simple répétition ? Le geste complexe, difficile également, qu'a effectué Samuel Paty en inscrivant dans son cours les caricatures de Mahomet, ne pouvait ainsi avoir lieu qu'un jour, préparant pour un autre jour un autre geste.

Dans sa « Lettre aux instituteurs et institutrices », lue dans toutes les classes à la rentrée, Jaurès nomme clairement le ressaisissement indispensable au professeur pour échapper à la routine : « Sans doute, avec la fatigue écrasante de l’école, il est malaisé de vous ressaisir ; mais il suffit d’une demi-heure par jour pour maintenir la pensée à sa hauteur et pour ne pas verser dans l’ornière du métier ».

Cette demi-heure, c'est alors le temps minimal que le professeur doit vouer à cette « méditation solitaire » qu'est la lecture. Il faudrait plus, ce peut être plus, mais il y a dans ce temps à soi, à chaque fois autre et communiquant avec l'autre comme le fait toute lecture, la force d'une rupture quotidienne avec le quotidien : la résistance d'un noyau du savoir qui se transforme sans céder à aucune pression, et qui se communique à d'autres le jour suivant, ou un autre jour.

Emmanuel Macron en tient compte dans son hommage en rappelant que Samuel Paty avait transformé son appartement en bibliothèque, et cela aurait dû l'inviter à ne pas trop distinguer entre celui qui voulait être « chercheur en histoire » et celui qui était devenu « chercheur en pédagogie ».

Aujourd'hui où notre société court le risque immense de s'habituer à la répétition des « états d'urgence », à la restriction des libertés, à la pauvreté de la vie publique et de la vie culturelle qu'impliquent ce qu'il faut déjà nommer les confinements, aucun enseignant ne peut prendre le risque de verser dans l'ornière du métier.

Le premier confinement a déjà demandé de nouvelles pratiques qui ont nécessairement bouleversé l'emploi du temps, et sans doute que le second confinement sera plus efficace dans les écoles le jour où, par nécessité, sera à nouveau remise en cause sa sacro-sainte continuité.

Mais ce dont prennent conscience aujourd'hui élèves comme professeurs et administrateurs, c'est qu'il est encore bien plus difficile de changer les pratiques spatiales que les pratiques temporelles.

Il s'avère plus praticable de mettre entre parenthèses l'espace éducatif par le passage au cours à distance, que de le transformer : c'est ainsi qu'aujourd'hui encore le port rigoureux du masque contraste cruellement avec l'absence totale de distanciation physique. L'espace a gardé sa normalité, c'est-à-dire son immense poids normatif, qu'une formule finit de plomber : « comme à l'habitude ».

Si le changement ne vient pas d'en haut, il faudra qu'il vienne, non d'en bas, mais de cette hauteur de la pensée à laquelle enseignants comme élèves doivent participer.

Il ne s'agit alors pas seulement de défendre un métier, ou des usagers, dans une situation sanitaire risquée, à laquelle s'ajoute le risque terroriste ; mais bien d'une prise en charge active et réflexive, y compris dans les cours, de la situation contemporaine et des transformations qu'elle impose ; d'un engagement à tenir pour maintenir ce que Jaurès nomme dans sa lettre l' « effort inouï de la pensée humaine », lequel configure inévitablement son temps et son espace.

Dans un article publié en 1908 par la Revue de l'enseignement primaire, résistant aux tentatives de l’Église catholique d'imposer alors à l'enseignement public une neutralité qui signifiait l'absence de toute critique des religions (tout comme on pourrait tenter d'imposer une neutralité signifiant l'absence de toute critique de la politique), Jaurès allait jusqu'à dire qu' « il n'y a que le néant qui soit neutre », qu'une telle neutralité menaçait l'enseignement « de stérilité et de mort » et « retirerait à la science « toute son âme de liberté et de hardiesse ». Et c'est bien cette liberté, cette hardiesse dont nous avons besoin aujourd'hui.

Il n'y a finalement qu'un point sur lequel on ne peut suivre Jaurès, du moins le jeune Jaurès de « La Lettre aux instituteurs et institutrices », un point qui demandait une mise en contextualisation et une perspective critique lors de sa lecture : c'est sa vision du « rôle propre de la France dans l'humanité », autrement dit « dans cette œuvre extraordinaire qui s'appelle la civilisation ».

La méditation solitaire comme l'action collective le mèneront bien au-delà de cette emprise des idées colonialistes. Moins de dix ans après (dans un article à la Petite République, en 1896) Jaurès écrit que la politique coloniale « est la conséquence la plus déplorable du régime capitaliste » déchaînant « tous les instincts de déprédation et de rapines ».

Il faudrait partir de là, et retrouver le même souffle dans les écrits de Césaire ou de Fanon, pour reprendre conscience du rôle qu'ont joué les penseurs français dans l'émergence et l'élaboration d'idées anti-coloniales et décoloniales qui ont participé à la reconfiguration du temps et de l'espace, au niveau mondial.

Une demi-heure de telles lectures, un jour, suffit pour s'étonner qu'un collectif d'universitaires puissent valider dans une tribune envoyée au journal Le Monde la pensée confuse d'« idéologies indigénistes, racialistes et décoloniales », dites « anglo-saxonnes », qui entameraient l'enseignement supérieur français ; le plus surprenant : que cette pierre de touche qui distinguerait ces idéologies de véritables pensées, sans même aider à mettre un peu de distinction entre elles, serait, explicitement, qu'elles « viennent d'ailleurs » !

Or tout en gardant une pleine vigilance sur les risques de dérives identitaires, nous devrions garder une chance de nous réjouir, dans ces temps de confinement et de violences terroristes, que des pensées puissent nous venir d'ailleurs - elle ne viennent d'ailleurs qu'ainsi ; les enseignants ont également cette chance de se réjouir, au moins une demi-heure par jour, et une demi-heure de plus à chaque fois qu'ils transmettent cette joie à leurs élèves.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.