Eloge de l'immobilité

Dans ce monde qui semble soumis à une accélération constante, où l'on ne cesse de louer la marche ou la course, nous souhaitons et craignons à la fois que tout ralentisse ou même que tout s'arrête. L'ambivalence de ce désir reste à étudier, comme ce que signifie aujourd'hui le fait de ne pas bouger, en particulier ses implications politiques et esthétiques.

Ce que je sais de vous : vous n’êtes pas en train de

courir, je ne crois pas que vous marchiez. Vous êtes debout
dans une librairie ou vous venez de vous installer dans
votre fauteuil préféré, vous êtes dans la salle d’attente
de votre dentiste, peut-être aussi dans un train ou un
avion, plus ou moins confortablement assis ; vous êtes
couché et comptez sur moi pour vous réveiller, pour vous
endormir, pour passer le temps parce que votre jambe
est dans un plâtre. Vous êtes comme moi : vous ne tenez
pas en place, on vous l’a souvent dit, mais maintenant
vous êtes immobile, sinon vous ne pourriez pas me lire,
de même qu’il faut que je reste immobile pour écrire.
Il est vrai que nous ne sommes pas dans le même présent,
peut-être que vous êtes en train de faire votre footing
matinal pendant que je vous écris et que je ferai le mien
quand vous me lirez, mais nous partageons tout de
même le fait d’être maintenus en face de ce texte. Nous
formons avec bien d’autres une communauté ouverte,
instable, aussi dynamique qu’une autre, peut-être plus,
une communauté d’immobiles...

 

Dans ce monde qui semble soumis à une accélération constante, où l'on ne cesse de louer la marche ou la course, nous souhaitons et craignons à la fois que tout ralentisse ou même que tout s'arrête. L'ambivalence de ce désir reste à étudier, comme ce que signifie aujourd'hui le fait de ne pas bouger.
La privation de mouvement est une peine ; le droit pénal, les disciplines scolaires ou militaires immobilisent ; les accidents et les maladies paralysent ; l'accélération technique se paye en inertie dans les embouteillages ou les bureaux. Les éloges de la mobilité comme la critique de l'accélération sont passés à côté de ces situations où l'immobilité s'impose, non sans violence.
Il faut redonner son sens à l'immobilisation. Car cette peine est aussi une étape, une station, impliquant le corps et la pensée. Tenir, debout, assis, dans la position du lotus ou même couché, c'est exercer sur soi une contrainte signifiante. Les « mouvements » d'occupation des places nous le rappellent, l'art également. Savoir faire halte, c'est savoir résister.

Ce livre conclut mon séminaire "Stations" au Collège international de philosophie paraît aujourd'hui. Merci à tous les intervenants, Carole Douillard, Arlette Farge, Anne Gorouben, Aïcha Liviana Messina, Claire Simon, Jean-Christophe Bailly David Hudry, Fabien Jobard, Yannick
Mouren, Tanguy Viel. Merci aux participants. Merci à Benoît Chantre et à la formidable équipe de DDB.

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