Contre Parcoursup, l’Université n’est pas seule

La pétition du 11 avril contre parcoursup « Une sélection absurde » ne rend pas compte d’une organisation à l’échelle de l’enseignement dans ce pays de la résistance à cette nouvelle plateforme d'inscription dans le supérieur. Elle entame la mission de l'enseignement secondaire tout en visant les filières sélectives postbac. Pour une pétition fédératrice qui se focaliserait sur son objectif.

Quatre cent universitaires ont signé le 10 avril un texte commun intitulé "Une sélection absurde" déclarant leur soutien à la lutte étudiante contre la « loi orientation et réussite des étudiants » et la plateforme d’inscription des bacheliers dans l’enseignement supérieur, « Parcoursup » ; ce texte est devenu le lendemain pétition nationale en appelant à la signature des enseignants du second degré, lycéens, parents d’élèves, citoyens.  Le contenu, juste sur bien des points, ne rend cependant pas compte d’une organisation à l’échelle de l’enseignement dans ce pays de la résistance à parcoursup et de la réflexion sur l’accueil démocratique des étudiants.       

                Il n’est pas évident pour les enseignants du secondaire et les lycéens de signer une pétition commençant par  « Nous, universitaires, soutenons et accompagnons les étudiants...», à moins de considérer qu’on leur demande justement un soutien au second degré. Le vrai problème est sous-jacent : les lycéens ne trouveront pas dans le texte d’allusion au fait que les actuels élèves de Terminale sont les premiers confrontés à la procédure de parcoursup, leurs professeurs n’y retrouveront pas la dure responsabilité qui leur revenait de les orienter dans un système qui les rend plus sélectionnables, et selon de nouveaux critères, se rapprochant de ceux de la concurrence sur le marché de l’emploi et s’éloignant de la seule considération de leur parcours scolaire (principe de personnalisation avec cv, lettre de motivation, données à caractère vaguement psychologique). Les réunions, les résistances impliquant les professeurs chargés de tous les niveaux du secondaire, sont nombreuses, les actions syndicales et associatives également, ces professeurs ont fait et referont grève. Pourquoi ce texte ne cherche-t-il pas d’emblée à impliquer au même titre tous ceux qui sont concernés par parcoursup ?  

                D’une manière plus inquiétante, cette pétition risque de se désolidariser du sens du baccalauréat et de tout le cursus qui le précède. Il est vrai que « bon nombre d’étudiants qui ont fait des études brillantes à l’université n’étaient pas des élèves remarquables dans le secondaire et n’ont pas eu la bonne mention au baccalauréat », que l’Université peut être un « formidable révélateur de talents, un lieu où s’expérimente l’autonomie, où se développe l’esprit critique ». La formule comprise généreusement ne nie pas que les talents, l’esprit critique et même (si on lit très généreusement) l’autonomie se développent déjà dans le secondaire. Mais en rajoutant cette question : « la noblesse de notre métier n’est-il pas d’élever le niveau de ceux qui ne l’ont pas, c’est-à-dire pas encore ? » le texte détruit la valeur non négociable de la seule obtention du baccalauréat (ou de ses validations équivalentes), qui certifie un niveau. En se chargeant avec enthousiasme de la mission d’« éducation nationale » consistant à élever les bacheliers au niveau de base de l’Université, les rédacteurs traitent sans ménagement  le travail des enseignants et des lycéens préparant le baccalauréat, et dans un dernier acte de « noblesse », leur demandent de signer et d’approuver.

                Mais ce ne sont peut-être là que dommages collatéraux de formules qui semblent bien plutôt viser les filières sélectives postbac, pour attribuer à la seule Université l’effort de démocratisation des études. Il est vrai qu’il est difficile d’atteindre ces filières souvent situées dans les lycées (classes préparatoires, mais BTS également) sans atteindre le lycée lui-même. Mais il reste à se demander si la frappe elle-même est légitime, y compris d’un point de vue stratégique, dans la mesure où elle ne cible plus parcoursup. Laissons là les métaphores guerrières. Il reste que ces filières, dans la mesure où elles classent les dossiers de bacheliers, doivent exercer une vigilance responsable sur les critères nationaux et pourraient jouer le rôle d’allié objectif, puisque le glissement de la procédure qu’impose parcoursup vers les valeurs néolibérales du « recrutement » ne sont pas dans leur culture. Elles abordent la sélection non comme un principe condamnable, mais selon son contenu, ce qui est discutable mais pas négligeable. Sont-elles aussi des alliées dans la démocratisation de l’enseignement supérieur ? Le seul apport de la déclaration sur cette question semble être qu’une sélection démocratique commence au niveau de la L1 et non du baccalauréat, ce qui exclut les filières sélectives dont nous parlons. Mais le seul argument est que la sélection est transformée par l’Université en « révélation des talents ». Alors de deux choses l’une : ou l’Université détient seule le secret de cette transformation, ou elle revendique le privilège exclusif d’une sélection qu’elle ne peut pas nommer (diplômes, mentions, validation des années de classes préparatoires, etc.). En bref cette « révélation » n’en dit pas plus que « l’orientation » dont parle la loi, que la pétition a déjà traduite par « sélection ». Dans tous les cas, le problème de la sélection garde toutes ses dimensions. Il est donc essentiel, pour s’y confronter, de maintenir le débat ouvert, au lieu de le clore par incidence dans une pétition qui demande des signatures sur un autre sujet.     

Car le sujet devait être parcoursup et contre cette procédure la valeur non négociable du baccalauréat. Alors il nous faut des pétitions qui ne visent pas en même temps d’autres objectifs ; des textes qui dans leur contenu et leur réflexion impliquent tous les acteurs du passage du secondaire à l’enseignement supérieur – et non la seule Université, puisqu’elle n’est pas seule.

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