La nuit ne tombe plus : elle tient debout, s’intensifie et se multiplie dans le temps et l’espace. Le 45 mars, le mouvement Nuit(s) Debout s’est étendu dans plus de 70 villes en France et en Europe, mais sans bouger, c’est-à-dire en gardant le principe de la manifestation statique, qui fait de lui, selon ses participants, plus un espace qu’un mouvement. Le jour, comment évaluer son sérieux ? On y voit une protestation lycéenne et étudiante de plus contre un projet gouvernemental, le soulèvement paradoxal de ceux qui ne travaillent pas encore au nom de ceux qui travaillent, la répétition d’une habitude ancrée dans la mentalité française et à l’horizon, le « crépuscule des bobos »… Alors qu’apporte la nuit ? Un brouillage des catégories les plus claires, leur déplacement au même endroit. Place de la République, une foule debout entoure une foule assise, l’une plus instable, l’autre plus sereine, l’une plus âgée que l’autre ; mais en même temps tout n’est que transition, passage dans un même lieu au rythme des interventions et des votes à main levée. Cela va bientôt dans tous les sens : lutte contre la loi El Khomri, revendication des taxis, situation de la Turquie, émigration, boycott des fastfoods… Mais cela va déjà, et toujours sans bouger, au-delà d’une simple dispersion. A peine assemblée, la foule s’articule en commissions, approfondit les thèmes retenus collectivement, cherche en elle et hors d’elle une convergence des luttes, elle s’élabore sur place d’une manière qui ne se laisse plus prévoir, récupérer ou même rattraper. 

Pourtant, à première vue, une manifestation statique est à peine moins prévisible que celle qui suit un trajet déclaré avant de se terminer et de se disperser. Si elle occupe vraiment une place et s’y installe, l’appropriation de l’espace public entraîne un rapport de force avec le pouvoir qui n’est pas tenable très longtemps ; et tant qu’il tient, le mouvement lui-même court le risque de se transformer en communauté close qui perd son lien avec le reste de la société et finit par mourir de son isolement. Seulement, au-delà de la différence entre manifestations statiques et mobiles, il faut souligner l’écart entre deux immobilités : il est possible de tenir une place sans vraiment l’occuper, ce qui revient à stationner sans s’installer, et c’est en cet écart que l’immobilité trouve son dynamisme, son imprévisibilité, sa force.

Le Standing man de la place Taksim d’Istanbul en 2013 a désarçonné les autorités turques, par le simple fait d’être là, planté des heures devant le Centre culturel Ataturk, pour protester contre la répression policière : « le frapper ? Pourquoi ? Il ne fait que se tenir là, debout. Le laisser seul ? Alors il gagne, n’est-ce pas ? » A-t-on pu lire dans le Guardian. C’est l’antécédent solitaire des Nuits Debout, de nuits qui pourraient aussi gagner. Il permet de saisir l’impact de la résistance statique au-delà ou en-deçà de toutes ses variantes collectives, donc des antécédents les plus cités : le « Mouvement des places » en Grèce, les « Indignés » espagnols et Occupy Wall Street. Il offre une autre approche de l’évolution du mouvement que celles qui le comparent à ces antécédents en se focalisant sur les règles de transformation d’un collectif.

Ce que nous apprend ce standing man, c’est précisément que l’on peut tenir une place sans l’occuper, y stationner sans s’installer. Autrement dit, il faut laisser chaque place être ce qu’elle est. Sur la place de la République, le chemin est pris ; les manifestants ne devraient même débattre avec la Mairie de la légitimité d’une occupation, mais plutôt continuer à inventer autre chose qu’une occupation. Le jour la place reste cet espace de déambulation et de divertissement prévu par le réaménagement de 2010-2013. Même la nuit elle peut garder sa fonction de carrefour nodal des transports parisiens. De jour comme de nuit elle demeure le lieu de mémoire des attentats de novembre 2015. Cet espace entièrement ouvert a pu ainsi accueillir une nouvelle signification, car il est devenu le lieu du mouvement le plus accessible, le plus facile à joindre et à rejoindre, laissant libre tous les degrés d’implication ou de désimplication : il suffit, pour participer à la Nuit Debout, de se tenir là, d’abord debout, et ensuite, si on le souhaite, assis. On peut rester, on peut ne faire que passer. Qu’y peuvent les pouvoirs publics ? Après les attentats de novembre, ils s’étaient vite entendus avec l’inaccessibilité des morts, pour protéger la fonction mémoriale de la place contre son usage politique par les manifestants. Il leur faut maintenant s’adapter à l’accessibilité des vivants, ceux qui sont encore là, qui ne parlent pas pour les morts mais ont la même moyenne d’âge et parlent encore ; ceux qui continuent, non par divertissement, mais parce qu’il faut continuer, sur place, sur la même place.      

Nuits Debout est une manifestation qui est partie de la place de la République, mais en y restant ; elle peut donc continuer, à condition de rester sur le départ, sans aucune installation lourde : c’est bien ainsi que d’autres places, avec d’autres fonctions et d’autres histoires, peuvent accueillir le même mouvement. Il faudrait aussi sans doute que les Nuits Debout se déplacent vraiment pour tenir certains soirs d’autres lieux, en particulier pour soutenir son extension en banlieue. Il reste alors une question, omniprésente : le mouvement doit-il se structurer, s’institutionnaliser ? L’évolution des « Indignés » à Podemos n’est pas très rassurante sur ce point. Cependant dans un présent où le pouvoir ne se trouve plus du côté des institutions statiques, mais bien des flux (financiers avant tout), ce qui reste à inventer, c’est bien une force qui n’aurait pas d’autre force que son inventivité constituante. Il est beaucoup question dans la nuit d’une nouvelle assemblée constituante ; en un sens, elle est déjà là, car ce que rend possible une manifestation statique, c’est bien une tenue, une station qui déjà et d’elle-même s’institue. Mais dans quel objectif, au-delà du retrait de la loi El Khomri ? Voilà une question mal posée. L’objectif est le terme prédéterminé d’un trajet que les Nuits ne suivent pas. L’important, c’est bien plutôt la constitution d’un nouveau sujet politique, qui se trouve là, en nombre ; celui-ci suspend par ses paroles le continuum désespérant du discours politique ; il surgit dans le champ du pouvoir qui, comme chaque place, peut être investi sans être occupé. Le présent prend sens, écrit Walter Benjamin, quand il « n’est point passage mais arrêt et blocage du temps ». C’est ainsi que les Nuits s’arrêtent, continuent dans l’arrêt, c’est ici que la Nuit gagne.

NB : cet article doit beaucoup à mes discussions avec Marie Strazel, ainsi qu’au travail collectif en cours dans mon séminaire au Collège international de philosophie, « Stations – comment tenir l’immobilité ».  

Prochaine séance du séminaire stations: avec Philippe Artières, jeudi 19 mai‚ 18h30-20h30, Lycée Henri IV, 23, rue Clovis, 75005 Paris

 

 

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