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Billet de blog 19 avr. 2016

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Qu’allait faire Finkielkraut dans cette galère ?

Finkielkraut avait des doutes, alors il est venu voir si Nuit Debout était vraiment un « laboratoire citoyen ». C’est du moins son explication sur RCJ. Mais foncièrement, ce qui l’intéressait, c'était peut-être un « laboratoire Finkielkraut » voué à étudier les effets de sa présence dans la foule. On se demande s’il s’agit d’une expérience éthique, politique, ou de psychologie sociale.

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« S’agit-il d’un laboratoire citoyen ? Je me posais cette question, j’avais des doutes, j’ai voulu juger par moi-même. »  C’est ainsi que face à Elisabeth Lévy, toute dans l’impatience de lui entendre raconter sa « mésaventure » lors de son passage à Nuit Debout, Alain Finkielkraut rejoue la grande aventure de la méthode philosophique. Il évoque ses doutes, sa volonté de confronter à l’expérience ses hypothèses sur la jeunesse d’aujourd’hui. C’est aussi presque scientifique, cette mise à l’épreuve d’une théorie dans un laboratoire, même si la question est de savoir s’il s’agit d’un laboratoire.

M. Finkielkraut aurait pu observer Nuit Debout en utilisant Périscope,  et « explorer le monde avec les yeux des autres » comme le dit le slogan de l’application. Mais comment télécharger Périscope sur son portable quand on n’a pas de portable ? Et quand on pense que ce sont précisément tous ces outils virtuels qui ont perverti la jeunesse ? C’est impossible, donc M. Finkielkraut est venu voir les jeunes de ses propres yeux. On ne sait jamais : il aurait pu changer radicalement d’avis sur cette jeunesse, se rendre compte soudain qu’elle savait lire et écrire, ou du moins parler, articuler, émettre des idées, malgré des décennies de pédagogisme. Il aurait pu devenir un autre, se laisser convaincre qu’il y avait finalement un peu de sens dans le présent, un peu d’ouverture dans l’avenir. Il n’allait pas laisser passer cette chance, il croit à la réfutabilité des théories par l’expérience.    

« Premier constat : il n’y avait pas foule... Même la place n’était pas tout à fait remplie… c’était étonnant pour une scène aussi intensément médiatisée ». M. Finkielkraut compte les absents : c’est sa manière de voir avec ses propres yeux. Il voit le vide, c’est sa manière d’expérimenter. Et puis il s’étonne aussi qu’il n’y ait pas de manifestants « hors de la place ». Il avait sans doute fait l’hypothèse d’un monde sans Préfecture de police, où la manifestation expulse de la place, par sa taille, tous ceux qui n’y participent pas, où elle bloque tous les soirs la circulation et provoque un vrai chaos, une vraie  révolution, tout de suite. Voilà ce qui aurait mérité que la scène soit « intensément médiatisée ». Voilà aussi ce qui aurait pu révolutionner M. Finkielkraut : non seulement qu’il y ait assez de jeunes pour le convaincre, lui qui n’a jamais été convaincu par la jeunesse en général ; mais aussi qu’il y ait assez de jeunes pour justifier que les médias s’intéressent à eux autant ou plus qu’à la seule force de sa pensée.

  Mais soudain tout dégénère, en dégringolant la pyramide des âges : un homme, à peu près aussi âgé que lui, lui tire deux fois la langue (c’était le comble de l’hostilité à l’époque révolue des vrais débats entre jeunes), un autre, de quarante ans environ, le menace, une « petite foule déchaînée » de jeunes l’expulse. Place de la République, il n’y avait pas foule, mais il y avait tout de même cette petite foule ; et voilà donc que celui qui était venu pour juger par lui-même est forcé de juger Nuit Debout en fonction de lui-même : on ne tolère « aucune présence étrangère », « l’autre, c’est l’ennemi… ».

M. Finkielkraut ne semble pas se douter que la présence de l’observateur modifie parfois les expériences de laboratoire. Il fait l’hypothèse d’un observateur impartial qui constate simplement que Nuit debout ne tolère aucune présence étrangère. Seulement, comme cette présence étrangère, c’est lui, l’explication est plutôt inverse : il n’est pas venu en observateur. Il est venu en "Finkielkraut", celui qui a intensément médiatisé son désespoir face à la jeunesse d’aujourd’hui, inculte, presque analphabète et irrécupérable. Il est l’objet de l’expérience autant que son sujet.   

Voilà où portaient ses doutes : pas sur le « laboratoire citoyen »,  mais bien sur l’effet de sa présence dans un laboratoire qu’il juge tout entier dévoué aux recherches de ce dernier type, un « laboratoire Finkielkraut » en quelque sorte. Serait-il ou non injurié, expulsé par la foule ? C’est ainsi qu’il questionne l’expérience. Et « juger par soi-même », c’est pour lui observer l’effet de sa singularité médiatique dans une foule qui est sa cible médiatique.

M. Finkielkraut se pose en « étranger », en « autre », alors qu’il est aussi bien le contraire : il est connu, s'attend forcément à être reconnu. La preuve n’a donc pas été faite que Nuit Debout est hostile à l’étranger ou à l’autre, c’est-à-dire à celui qu’on ne connaît pas mais qui est là ; celui que l’on accueille parce qu’on voit en lui un être singulier, avant même de pouvoir lui donner un nom. Accueillir l’étranger, c’est accueillir n’importe qui. Accueillir Finkielkraut répond à une économie plus complexe : il faut arriver à voir en lui encore une singularité quelconque alors que sa médiatisation provoque des phénomènes collectifs qui blessent ce devoir.   

Une foule doit être entièrement tolérante, seulement elle est toujours aux prises avec une logique qui lui échappe. Foncièrement cela pose bien un problème éthique, car n’importe qui exige par sa simple présence d’être accueilli ; à cela se rajoute un problème politique, parce qu’il est essentiel à Nuit Debout de garder son accessibilité. Mais le problème est provoqué en marge de l’éthique et de la politique, en ce lieu où une personnalité médiatique entre en contact avec la foule, en ce moment où ce contact les rendent malheureusement prévisibles. Maîtriser cette marge est la tâche difficile du service d’ordre ; et comme en vertu de la même prévisibilité M. Finkielkraut risque de ne pas être le seul à venir « juger par lui-même » de Nuit Debout, la manifestation se trouve ici confrontée à un défi d’organisation, non à une défaite de sa pensée.

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