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Billet de blog 29 novembre 2025

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"Silencier les voix palestiniennes"

Voici le résumé du septième panel du colloque "La Palestine et l'Europe, poids du passé et dynamiques contemporaines" des 13 et 14 novembre 2025 (CAREP, Paris); ce texte fait suite aux résumés sur ce blog des conférences d'ouverture et des six premiers panels.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Source :  chaîne YouTube du CAREP

[Argument du programme pour ce panel] "L’année 2023 marque un tournant dans la répression des voix en faveur de la Palestine. Tout en réinscrivant les dynamiques actuelles dans les trajectoires historiques de plusieurs pays européens, notamment la Grande-Bretagne et l’Allemagne, ce panel entend donner sens à la rupture du 7 octobre, en analysant l’évolution des outils de répression aussi bien sur les plans coercitifs que sémantiques. Comment s’organise la répression y compris à l’échelle transnationale ? Quelles sont les cibles et les arguments utilisés ? Il conviendra également d’inscrire ces dynamiques dans d’autres formes de répression politiques."

Modération d’Alain Gresh, Orient XXI

On ne pouvait avoir une meilleure illustration de ce thème qu’avec les tentatives d’interdiction de ce colloque. La situation française est particulière. Jamais depuis la fin de la guerre d’Algérie on a connu une répression multiforme équivalente à celle que subit le mouvement de solidarité avec la Palestine : interdiction des manifestations, inculpation de centaines de personnes pour apologie du terrorisme, mesures plus douces mais significatives. 

Hanna Al-Taher, TU Dresden / Queen Mary University, London : Résister à l’idée de l’impossible Palestine.

L’intervenante commence par une question : qu’y a-t-il d’autre à dire sur la Palestine, quand il est justement question de silence ? On pourrait rester debout pendant 20 mn et se taire. Nous parlons depuis des décennies : mais la réaction est dans la plupart des temps proche du néant. Nous parlons dans le cadre d’institutions qui visent ce silence. On devrait manifester devant le Collège de France et ne pas rester dans cet espace minuscule.

Il sera question du sens du silence. La Palestine est un projet de libération. Pour cette raison on veut son silence. Il s’agit de remettre en place les structures libérales qui rendent ce silence possible. Être une universitaire anticolonialiste, c’est travailler pour l’amour, se soumettre à une exigence de justice, qui implique une résistance. Le silence universitaire reflète un silence politique.

La Palestine, c’est impossible en Europe. La façon dont cette conférence a été annulée au Collège de France reflète cette affirmation. Les chercheurs préfèrent porter leur propos sur les morts et non sur les corps vivants. On arrive à une nécrophilie, un post mortem politique. On se penche bien moins sur la résistance des vivants.

Les Palestiniens vivants connaissent des menaces au quotidien quand ils s’expriment. Les chercheurs, surtout palestiniens se trouvent confrontés à un mur de briques. On peut parler de Space invaders, de corps hors de propos. Les Universités mettent au ban les Palestiniens comme étant des envahisseurs de l’espace sur leur propre terre. Certains corps ont le droit d’appartenir à un lieu, d’autres son pris pour des intrus. Leur présence provoque la surprise, la terreur. Ces corps sont visibles, et c’est ainsi qu’ils sont surveillés tout en étant mis sous silence. En Europe, on assiste à un effacement idéologique, intellectuel, éducatif : le Palestinien « civilisé » est accepté sous certaines conditions : le sujet révolutionnaire est expulsé.

Le déni de l’humanité des personnes consiste aussi à les faire passer pour des animaux ou des monstres, et à faire passer la violence comme une nécessité, un ordre des choses. Les « animaux » humains ne sont pas des métaphores mais des plans d’effacement.

Quelques remarques conclusives : l’Université ne va nous sauver, mais nous pouvons chercher des alliés dans cet environnement ; les Palestiniens sont mis sous silence, effacés, la structure académique préfère traiter de cadavres, de Palestiniens silencieux plutôt que de Palestiniens vivants ; la violence tend à être normalisée.

Omar Jabary Salamanca, Université libre de Bruxelles : Quand les masques tombent : l’université européenne à l’époque des monstres.

Nous vivons une époque des monstres plutôt que du monde. Le monde de la fiction libérale est en train de mourir. Dans l’Université européenne, les masques sont tombés avec une rapidité désarmante. Ce qui s’est passé au Collège de France est symptomatique de ces deux dernières années. On a vu un génocide à Gaza sur 770 jours. Les voix palestiniennes ont été tues, couvertes par la censure, le pouvoir et l’économie politique.

Les étudiants ont été l’avant-garde qui a remis en question l’état des choses. Cela offre un horizon de clarté et de responsabilité pour l’Université. 

L’intervenant cite un article qu’il a coécrit : la langue est limitée face à la violence du génocide ; mais il faut continuer à parler et à s’organiser ; il faut retourner la réalité qui présente les Palestiniens comme des sous-humains.

En Belgique, il a fallu sept mois pour que l’Université prenne part au débat, et ce sont les étudiants qui l’ont fait en avril 2004, dans le cadre d’une mobilisation globale, historique : c’était la plus grande rébellion sur les campus depuis bien longtemps. A l’Université libre de Bruxelles, c’était un moment de rupture exprimant la contradiction entre les valeurs mises en avant par l’Université et la réalité de sa mise sous silence de ceux qui étaient considérés comme ne pensant pas dans la bonne direction. Il s’agissait de reconstituer l’Université contre sa propre inertie, d’initier un projet pédagogique vivant, une Université du peuple rendant visible ce que l’Université officielle ne pouvait pas montrer. Enseigner sans prendre position c’est enseigner en mauvaise foi. On écrivait la grammaire d’une vie quotidienne : ateliers sur le droit international, traduction de documents, de cartes, analyse des économies sous-tendant le génocide. Dans tous les moments historiques de la lutte palestinienne, les étudiants ont été très actifs, y compris en Palestine, de même qu’ils ont joué un grand rôle dans les mouvements anticoloniaux. Ils ont participé activement à l’élaboration de l’OLP, on l’a vu aussi après l’Oslo.

La répression contre les mouvements étudiants pour la Palestine a été constante ce dernier demi-siècle : les étudiants palestiniens en Europe et en Amérique ont été surveillés et soumis à des contraintes disciplinaires dont celles portant sur leur visa, ils ont subi des interventions policières, par exemple en Allemagne en 2018. Les lois contre l’antisémitisme ont été utilisé pour empêcher des réunions étudiantes au Royaume-Uni. L’intervenant dit n’avoir pas le temps de faire l’inventaire de toutes les formes de répression. Il se demande si, plutôt que de défendre la liberté académique, il ne faudrait pas coordonner les actions, comme lors de la protestation contre la guerre du Vietnam ou l’Apartheid en Afrique du Sud. Les références à l’objectivité ne sont pas très efficaces parce qu’elles sont aussi utilisés par les États et par les Universités contre ces mouvements.

L’espace académique reste important. L’Université se présente comme espace critique, mais on doit aux étudiants d’avoir transformé cet espace en lieu d’action. L’Université partisane d’institutions liées à la production d’armes est bien différente de celle qui agit ainsi, et qui dénonce le génocide, qui traite le droit international non comme une abstraction mais comme une limite de la coopération des Universités avec des institutions étrangères. C’est ce qu’ont fait les étudiants palestiniens, ce que le mouvement palestinien a fait dans son exil.

Le monde est rentré dans l’Université ; l’ancien monde est en train de mourir et un nouveau monde peut commencer. C’est une responsabilité qui nous est donnée à chacun et à tous.   

Thomas Vescovi, EHESS / Université libre de Bruxelles : Médias et diplomatie publiques israéliennes, les fondements d’un parti-pris illustré par le traitement de la guerre à Gaza

Le 7 octobre et la guerre génocidaire au Gaza ne se produisent pas dans un champ médiatique qui serait devenu soudain défaillant : sur de nombreux sujets ce champ est inconséquent. La question israélo-palestinienne est couverte d’un côté des médias indépendants, spécialisés ou non sur le Moyen-Orient, minoritaires, tenant compte du rapport de domination entre Israël et la Palestine ; de l’autre par des médias à forte audience façonnant ce que l’ACRIMED qualifie de bruits médiatiques : la somme des effets de cadrage, de délégitimation et d’imposition de thématiques.

Les conditions de la fabrication de l’information : Avant le 7 octobre, la région bénéficie d’un traitement particulier : elle est couverte par des correspondants permanents et un nombre considérable de pigistes. Ce n’est pas pour autant que la couverture était équitable. L’information est reléguée : les médias principaux se désintéressent de la Palestine. En 2023 le conflit avait presque disparu des JT : du 1er janvier au premier octobre, le JT de France 2 ne traite que dix sujets sur Israël-Palestine, 50% sur des attaques contre des Israéliens, avec un temps de parole cumulé pour les Palestiniens de 33 secondes. Or dans la même période, 234 Palestiniens ont été tués et les attaques de colons ont battu des records. Depuis deux ans, on constate ce même phénomène de désintérêt progressif (montré par des graphiques) malgré trois pics d’intérêts. Le constat semble similaire avec celui que l’on peut faire sur la guerre en Ukraine, mais ce n’est qu’une apparence. Les pics d’intérêts en Ukraine concernent les attaques russes, ceux concernant Gaza concernent les attaques subies par Israël qui est l’attaquant, la situation est donc plutôt inverse. L’information est travaillée par de multiples pressions : la concentration des médias est ici une cause majeure, les conditions de travail des pigistes sur place, précarisés, en est une autre : ceux-ci cherchent des sujets attractifs plutôt que des analyses profondes. L’armée israélienne offre aux journalistes une solution pratique en leur fournissant quotidiennement des informations et des documents, ou en leur proposant des moments d’immersion dans l’armée. Il y a aussi une pression externe exercée sur les journalistes, surtout à l’ère des réseaux sociaux, qui ont tendance à s’autocensurer. Les journalistes sur place doivent respecter un cahier des charges partageant les responsabilités alors que le conflit est asymétrique : ce qui dépolitise la démarche et produit de la désinformation. On le voit dans le choix des termes utilisés : « riposte », « frappe ciblée », les Palestiniens « meurent » (ils ne sont pas tués », « mauvais traitement » (pour les viols).    

Israël-Palestine, ou le climax du parti-pris médiatique :

Pourtant les journalistes ne sont pas exonérés de leur responsabilité. Le traitement ponctuel donne l’illusion d’intervalles calmes, laquelle rend impossible la compréhension du surgissement de la violence. Le récit est déshistoricisé, dépolitisé, mis hors contexte : tout aurait commencé au 7 octobre. Celui-ci est présenté selon le narratif israélien. Les médias se reprennent les uns les autres, créant une bulle cognitive ; ce n’est pas une question de caste mais de classe : les journalistes appartiennent à un milieu occidentaliste, arabophobes, seulement capable de compassion narcissique : ils savent à quel monde ils appartiennent, quel monde ils souhaitent projeter dans l’imaginaire publique. S’il s’agissait d’une question de caste, il y aurait dû plus d’empathie pour les journalistes tués à Gaza. Il en découle une projection de l’univers mental des Israéliens dans nos propres médias. Ce qui permet la déshistoricisation, avec des analogies sans fondement : Hamas renvoyé à Daesh, le 7 octobre aux attentats en France en 2015, une guerre contre Gaza assimilée à celle contre les nazis, justifiant les bombardements, ou l’assimilation Israël – Ukraine. La diplomatie israélienne consolide ce cadrage et ce paradigme : en diffusant des fake news et en construisant un dispositif qui provoque l’interrogation : un film de 45 mn cumulant les pires images du 7 octobre à destination d’Universitaires, de responsables politiques et de journalistes : les images relayées par les reporters palestiniens, les rapports des ONG ont effrité le capital moral d’Israël dans les médias français et laissé un peu d’espace à des voix critiques, mais ces voix sont repris dans le même cadrage médiatique. Israël est toujours présenté comme un État démocratique luttant contre une organisation terroriste. Les voix israéliennes ont toujours une présomption de crédibilité. Les médias s’ouvrent aux lobbies (American Jewish Committee) ou invitent les représentants israéliens à « expliquer » la situation : c’est ainsi que Netanyahu a été invité pour un long entretien par LCI le jour où la CPI émettait un mandat d’arrêt contre lui. France 2 consacre un JT spécial sur Gaza et invite l’ambassadeur d’Israël. Les journalistes se chargent parfois eux-mêmes de cette « explication » : un plateau de LFI nie la réalité de la famine à Gaza, un journaliste de BFM TV entend réfuter l’idée de colonialisme en disant que « les Israéliens sont chez eux en Judée-Samarie ».

Une Palestine désincarnée :

Le principe du contradictoire est évoquée par les rédactions, mais n’est pas recevable : le devoir d’équilibre n’est pas appliqué pour les autres conflits ; le champ médiatique n’est pas un tribunal, il doit recueillir des faits, même s’ils ne sont pas équilibrés ; enfin un double standard fait que les voix israéliennes sont crues sur parole, tandis que les voix palestiniennes sont toujours sommées d’apporter des preuves ; la qualité des journalistes palestiniens a été remise en cause, on les participe de relayer la propagande du Hamas et de participer ainsi à leur élimination.

Si les voix palestiniennes ne peuvent pas être entendues, c’est aussi parce que les paradigmes ne correspondent pas : parler de colonialisme, de nakba, c’est dans le cadre médiatique risquer de ne plus être invité en étant qualifié de radical, voire de militant (une insulte dans la bourgeoisie médiatique). On ne peut approfondir son discours que dans des médias minoritaires.

A ces biais de l’information se rajoutent le déséquilibre dans l’accès au terrain. Tous les journalistes ont pu accéder aux zones israéliennes attaquées le 7 octobre ; mais la bande de Gaza reste sous blocus médiatique. L’information ne peut se faire qu’à distance, ce qui rend la réalité tangible, désincarne l’écriture : les Palestiniens sont invisibilisés, ce sont des chiffres de victimes, des cadavres sans histoire, donc sans existence ; les détenus par Israël qui sont libérés surgissent parfois, mais eux et leurs proches ont très peu d’espaces d’expression. Déshistoricisation, déshumanisation, dépersonnalisation, bref, désincarnation, rendent impossibles la compréhension et l’empathie. Cette mise à distance du terrain pourrait expliquer ces écueils ; mais des médias minoritaires arrivent bien à diffuser ou publier des productions de leurs confrères palestiniens.

Il y a un parti pris évident, et qui ne se justifie par aucune recherche d’équilibre. L’absence de pluralisme dans les grands médias construit le bruit médiatique et marginalise mécaniquement les voix discordantes. Journalistes et contributeurs extérieurs comprennent ce cadrage et la nécessité de s’adapter à celui-ci. Les débats sur l’éthique professionnels sont très présents dans les salles de rédaction. Les étudiants en journalisme ont réclamé un traitement médiatique à la hauteur de la situation ; ils ont dénoncé des fautes déontologiques graves participant à la normalisation de crimes de guerre.

Il en va d’enjeux démocratiques, il faudrait une profonde réflexion ; il ne s’agit pas, et l’Acrimed le signale, d’une classique absence de considération pour un conflit éloigné, mais d’une cécité manifeste et volontaire concernant Gaza, voire d’une « escorte médiatique du génocide ».   

Débat (5:59:40 -

Remarque du modérateur : il y a des centaines de journalistes à Gaza, donc les médias auraient des sources et sont responsables de ne pas les citer. Le Point est le symptôme de ce déni en affirmant « qu’il n’y a pas de journalistes à Gaza ». En 1967 médias et opinion publique étaient massivement propalestinienne ; dans les années 70-80 on comprenait que c’était une question d’occupation. Puis il y a eu un basculement, après le 11.09 et la guerre contre le terrorisme : la Palestine est vue depuis non pas comme un champ de la lutte de libération mais comme un des champs de la guerre contre le terrorisme. On voit que le champ médiatique et l’opinion évoluent - qu’on peut les faire changer.

Question : il a été dit tout à l’heure que le soutien à Israël dans les pays occidentaux était proportionnel à leur responsabilité dans la Shoah. N’y a-t-il pas ici une culpabilité inconsciente ? C’est une question psychopolitique….

On aurait dû parler plus ici de cette culpabilité, du rôle de l’antisémitisme européen dans la création même de l’État d’Israël.

Question : il y a une acceptation relative de certaines voix palestiniennes individuelles, mais une répression totale de la voix collective, celle d’une lutte de libération nationale… Vous pouvez nous en dire plus sur cette relation entre ces deux voix ?

En effet on montre des victimes, des enfants affamés, mais on ne montre pas l’existence politique des Palestiniens ; une voix collective et non individuelle en effet. Ce qu’on considère comme une menace, c’est bien cette existence politique. Ce n’est pas facile de résister à cela.

En Belgique la situation de cette voix collective a évolué : cette dimension devient plus prégnante, même si cela ne va pas jusqu’à l’espace institutionnel. Des étudiants palestiniens sont arrivés en Belgique, d’abord pour trouver un asile politique, et jouent un rôle dans les organisations d’étudiants.

Remarque sur le traitement médiatique : En Espagne il y a plutôt un clivage gauche/ droite : la gauche recherche une information, la droite est enfermée dans la condamnation du Hamas. L’Espagne n’entre pas dans ce cadre de la réduction au silence ou de la répression médiatique…

En effet, le dernier exposé portait en fait sur la France, la remarque est sans doute juste pour l’Espagne.

Conclusion du modérateur : on a entendu un appel à l’optimisme : les mobilisations font bouger les choses.

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