J'ai résumé ce colloque, qui n'a pu se tenir au Collège de France en raison de pressions diverses (dont celle du Ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche) pour permettre un accès plus rapide que sa retransmission en vidéo à ce qui s'est dit, en essayant d'écarter toute interprétation personnelle (y compris par omission). Les commentaires, également ceux visant à signaler d'éventuelles imprécisions, sont bienvenus. Les motivations de ce travail de résumé auront été d'un côté la défense de la liberté académique, de l'autre mon intérêt pour ce sujet. Je prendrai cependant bientôt position sur cette rencontre dans un texte sans allégeance, qui sera publié sur ce blog ou ailleurs (avec dans ce cas un court résumé ici-même).
Source : chaîne du CAREP
Modération d’Agnès Levallois, iReMMO
Intervenants :
Francesca Albanese, Rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967
Josep Borrell, Président du CIDOB et ancien Haut Représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, ainsi qu’ancien vice-président de la Commission européenne.
Dominique de Villepin, ancien Premier ministre et ancien ministre des Affaires étrangères.
Introduction Agnès Levallois
La mobilisation des énergies en faveur du colloque a montré que la volonté de faire taire a échoué. La meilleure façon de répondre à l’ignorance est bien de continuer à penser et à échanger. La responsabilité de l’Europe dans la situation du Proche Orient a été soulevée pendant ces deux jours. On a parlé de la Déclaration de Venise, considérée comme une avancée importante. Mais elle n’a pas permis à l’UE de jouer un rôle et d’empêcher le drame à Gaza, que l’on peut qualifier aujourd’hui de génocide.
L’Europe est l’un des théâtres du conflit israélo-palestinien, les conditions de ce colloque le montrent également. D’où la pertinence de la question qui est posée pour cette dernière séance, différente des précédentes puisqu’elle ne réunit pas des chercheurs mais des hommes et des femmes qui se sont engagé.e.s ou sont engagé.e.s, avec des responsabilités importantes. Donc il s’agit plutôt d’un débat.
Aux intervenants : comment la question de la Palestine transforme-t-elle l’Europe ?
Joseph Borrell :
L’évidence montre que ce colloque n’avait rien d’antisémite ; l’interdiction du colloque au Collège de France était une erreur. Merci aux organisateurs.
Le conflit israélo-palestinien a mis à nu la division des Européens – ceux présents au Conseil de l’Europe : il n’y a pas eu de position commune entre l’Irlande et l’Espagne d’un côté, l’Allemagne et les pays de l’ancien Empire austro-hongrois de l’autre, les uns demandant une action en raison de la violation des droits humains d’Israël et d’autres affirmant qu’Israël avait un droit absolu à se défendre. Du côté de la Commission rien n’a été fait. Dans la dernière séance à Strasbourg la Présidente de la Commission a proposé des mesures mineures et même cela n’a pas été respecté. En février 2024 le gouvernement espagnol a demandé à la Commission de respecter l’accord d’association et de prendre des sanctions ; il y avait 20 000 morts ; la lettre est restée sans réponse ; fin 2025, il y 65 000 morts. Il fallu un an et demi et 45 000 morts pour obtenir une réaction minimaliste non suivie d’action.
Pour sa part, JB a présenté dans la dernière séance avant la fin de la législature une motion pour arrêter le dialogue politique avec Israël. Le Conseil a décidé de ne pas le faire ; il n’a même pas suspendu le programme de coopération universitaire. L’Europe n’a pas été pertinente et JB a peur qu’elle continue à ne pas l’être. Elle agit dans la guerre en Ukraine, elle a établi un tribunal spécial pour juger les crimes de guerre. Ce n’est pas le cas pour Gaza : certains pays disent qu’ils n’obéiront pas à la mesure de la CPI demandant l’arrestation de Netanyahu pour son jugement : ils ont affirmé clairement que Netanyahu sera bienvenu chez eux. L’Espagne, l’Irlande, la Slovénie, la Belgique sont pour la défense du droit. La France a reconnu la Palestine mais sans action déterminante. Mais les opinions publiques bougent, en particulier en Allemagne : 70% des Allemands pensent que leur gouvernement en fait trop dans son soutien à Israël et qu’Israël en fait trop dans son offensive à Gaza. Des intellectuels et diplomates allemands ont signé un manifeste disant que justifier les actes d’Israël par la « raison d’État » comme l’a fait A. Merkel n’avait pas de fondement, parce que l’État n’est pas au-dessus de la loi, si bien qu’il n’y a pas de « raison d’État » l’exemptant du droit. La violation des droits humains par Israël est évidente, mais l’UE ne veut pas le reconnaître, et en reste à l’idée qu’il n’y a « aucune raison » de suspendre l’accord d’association.
Francesca Albanese :
L’intervenante dit ironiquement qu’elle aime venir dans ce pays pour ces valeurs : liberté, pas trop, égalité, non plus. Quant à la fraternité, elle se sent plutôt cousine…
La guerre transforme l’Europe, mais le fait qu’elle n’arrive pas à suspendre les accords avec Israël n’est pas un problème qui date de ces deux dernières années. Le vrai problème, c’est que ces accords, si on se penche sur l’article 2, sont une traîtrise et n’auraient jamais dû être signés avec un pays qui occupe militairement ce qui reste de la terre d’un peuple déjà chassé de ce qu’il considère comme son territoire. Il ne suffit pas de dire que l’Europe a été silencieuse ou absente face au génocide. L’Europe profite de ce qui se passe à Gaza. L’impunité a été garantie à Israël pendant des années : des colonies sont bâties dès 1967, et les colonies sont des crimes de guerre ; Israël a dépeuplé des parties consistantes du territoire palestinien. Si l’Europe a une cohérence, c’est dans son refus de sanctionner des crimes de guerre.
La « guerre » actuelle, le génocide, ne transforme pas l’Europe mais la révèle. Elle ne fait pas de la guerre une tragédie à prévenir, comme si la domination et la violence relevaient d’un ordre naturel et pas d’un échec de l’humanité. Ce qui est en cours ne nous transforme pas mais nous révèle ce qu’on est en tant qu’individu, communauté et État. Il y a une distinction importante qu’a fait J Borrell entre l’Europe des peuples et celle des gouvernements, mais l’Europe politique reste mercantile ; elle garde un ethos colonial et racial. L’intervenante été sanctionné par l’ONU parce que selon l’administration américaine elle était une menace à l’économie globale, cela parce qu’elle avait dit que le secteur privé avait tiré profit du génocide comme des années d’occupation illégale. Le fait est que la bourse israélienne a continué sa croissance tandis que l’économie de certains Israéliens s’effondrait ; de même la big tech américaine a continué à profiter des expérimentations israéliennes sur les Palestiniens, y compris sur les enfants. Si on n’arrive pas à empêcher ni à reconnaître des crimes contre les enfants, on est les pires. L’Europe a même continué à soutenir Israël. Que sommes-nous devenus ? La jeunesse a montré ce qui reste d’humanité, notre génération a échoué. Il reste la résistance de ces jeunes, des travailleurs, du BDS (mouvement international Boycott Désinvestissement Sanctions) qui gagne du terrain malgré les millions de dollars investis pour le faire échouer.
On est devant un choix : entre l’abysse et l’espoir ; l’espoir d’une Europe nouvelle vient de la compréhension de ce qui se passe à nos côtés. On a semé les sites de guerre partout, pas nous mais les États dont on est les vassaux – quand on a de la chance. La question n’est alors pas seulement celle de l’Ukraine mais du « Grand Israël ». On ne prend pas au sérieux les ministres israéliens qui viennent même en Europe avec des cartes allant du Nil à l’Euphrate. Or cela ne suppose pas qu’Israël fasse aux autres ce qu’il a fait aux Palestiniens ; le « Grand Israël » est un projet de domination par les armes mais aussi par le contrôle économique, politique, à l’aide des nouveaux moyens de communication. Cela a commencé avec l’Irak, la Syrie, la Lybie, le Liban… Le seul espoir que l’on a au niveau étatique, c’est d’établir un multilatéralisme nouveau, différent, avec le Sud global, un dialogue qui agit loin de la rhétorique – celle de la France qui a reconnu l’État de Palestine mais ne fait rien pour son intégrité territoriale ou le droit à l’autodéfense des Palestiniens.
Si on continue avec des mots, on verra disparaître la Palestine et nos droits avec elle.
Dominique de Villepin :
DV remercie les organisateurs pour leur accueil dans cette « petite boîte à chaussures » qui permet à la liberté d’expression et la liberté académique de s’affirmer dans un monde où la parole, à peine formée, constitue déjà pour certains une menace. C’est dire à quel point il est important de dire et de nommer.
La question posée est centrale, pour plusieurs générations. Elle est faite pour durer : déjà on peut se demander comment la question d’Irak, de Syrie a transformé l’Europe… les 13 et 14 novembre (anniversaire des Attentats) nous rappelle que cette transformation n’est pas de pure forme. Il y a là une évidence géographique, celle de la proximité, du voisinage. Celle-ci a été rappelée par la crise migratoire de 2015 en raison de la guerre en Syrie. Ce ne sont donc pas des simplement questions théoriques mais déterminantes pour nos équilibres sociaux et politiques. Cette proximité rend encore plus scandaleuse l’impuissance européenne. Depuis la guerre d’Irak nos diplomaties ne cessent de se réfléchir : il reste juste une diplomatie du carnet de chèque et de la larme à l’œil, donc pas au sens propre. D’où les questions : comment retrouver une politique vis-à-vis du Moyen-Orient après l’éviction forcée et l’évasion volontaire au profit des Etats-Unis ? Comment retrouver une unité de position mise à mal depuis 2004 par les divisions historiques ? DV parle des divisions entre la Grande- Bretagne et la France, entre les pays de l’Est alignés sur les Etats-Unis face l’Europe de l’Ouest, entre l’Europe du Nord tournée vers une diplomatie morale et l’Europe du Sud tournée vers une diplomatie de la proximité, de l’intervention dans la Méditerranée. Comment donc aussi retrouver une diplomatie européenne face aux Etats-Unis ?
Que faire ? Concentrer notre action sur la stabilisation du pourtour européen ; mieux utiliser l’attractivité du marché européen pour obtenir des contreparties et agir sur la stabilisation de nos environnements : les accords d’association doivent être bien plus politiques ; renoncer au rêve de diplomatie européenne unitaire au profit de groupements ou coalitions entre États flexibles, tournées vers des politiques spécifiques, pour valoriser les opinions minoritaires. C’est un changement de culture.
La Palestine, c’est aussi notre histoire, c’est un révélateur de nos mémoires. Le conflit israélo-palestinien mobilise un empilement de mémoires conflictuelles et douloureuses : la mémoire orientaliste du XIXe s., la mémoire coloniale, la mémoire de la Shoah et de la responsabilité particulière de l’Europe vis-à-vis du peuple juif, la mémoire récente et traumatique du terrorisme islamiste qui est devenue une question sécurité centrale. Le danger est que la guerre des mémoires délégitime le devoir de mémoire. Les mémoires doivent être partagées, connectées. Sinon le danger apparaît clairement : quand la Shoah est instrumentalisée et transformée en arme politique contre la critique d’Israël, quand la Palestine est instrumentalisée pour distiller le poison de l’antisémitisme, quand le colonialisme est brandi pour justifier toutes les formes de violence, jusqu’au terrorisme, alors, on perd sa boussole morale.
Il faut dans ce contexte affronter la question délicate de la qualification de génocide. Il y a deux écueils : assimiler ce qui se passe à Gaza à la Shoah c’est noyer ce que l’horreur de celle-ci garde d’unique, c’est risquer d’en faire un cycle de la violence qui mettrait tout à plat ; deuxième écueil : dénier par principe la qualification de génocide à ce qui se passe à Gaza c’est délégitimer la mémoire de la Shoah, en faire une position politique et non une position mémorielle, morale, fondatrice de toutes nos valeurs. La nécessité de nommer la réalité fait partie de la responsabilité politique, diplomatique et humaine. Dire que c’est une question de la justice, c’est s’en remettre à la justice pour décider, donc c’est renoncer au devoir de prévention au cœur de la convention de 48 ; dire que c’est une question historique, c’est s’en remettre à une sorte d’équilibre des positions contradictoires. Le problème de la qualification de génocide est qu’il n’admet pas de contradiction. Nous sommes donc confrontés à un choix tragique : décider en notre âme et conscience, si ce que l’on sait et ce que l’on veut nous cacher, ou ce que l’on veut ignorer, correspond à cette qualification. Tant que la justice internationale, aujourd’hui empêchée, n’a pas tranché, le choix est de la responsabilité de chaque citoyen. D’où l’importance d’un débat éclairé et celle d’ouvrir les portes de Gaza. C’est le message que nous pouvons adresser aujourd’hui aux autorités américaines et israéliennes : les juristes, les journalistes, les experts doivent pouvoir voir. Accepter le huis clos, c’est assumer une complicité.
La Palestine est notre présent. La figure du Palestinien cristallise l’imaginaire de la menace existentielle que vivrait l’Occident : c’est l’étendard (de cette menace) qui est brandi par les pays les plus conservateurs. D’où l’interpolation des débats intérieurs et extérieurs (par l’extrême droite) : idées du grand remplacement, de la submersion migratoire, du terroriste caché, du suicide moral d’une Europe faible focalisée sur les droits humains, etc.
L’Europe bascule de l’orientalisme à l’occidentalisme. Ce dernier tire ses origines des crises du XXe s., est une idéologie morbide du déclin ; c’est un projet de conquête et d’exercice du pouvoir en Europe ; ce n’est pas un hasard s’il s’est déjà imposé en Israël et s’il est train de s’imposer aux Etats-Unis ; c’est la seule explication à l’alignement politique sans précédent que provoque la guerre à Gaza depuis 2023 et qui a fait du soutien à Israël une cause de tous les mouvements d’extrême droite : il s’agit pour elle de prôner un pouvoir autoritaire fondé sur l’exclusion et l’extirpation de l’ennemi, la stigmatisation du « eux » face au « nous », un pouvoir sécuritaire qui justifie par la menace son emprise et son coût social, politique et moral en termes de droits humains, un pouvoir autoritaire qui justifie par la nécessité existentielle la mise au pas de toute voie dissidente et de tout débat, la situation du colloque en est l’illustration.
La Palestine est aussi notre avenir. Elle pose la question des choix européens, qu’on espère courageux pour notre politique étrangère, pour retrouver une capacité à agir, une capacité d’initiative. On le voit pour la relation de la France avec l’Algérie, une question de politique de la mémoire, comment parler une même langue ? Ce choix est aussi de politique intérieure : comment résister à cet occidentalisme qui est la trahison fondamentale de nos valeurs, puisque c’est la négation de l’universalisme, de l’humanisme et de l’altérité.
Question : d’où pourrait venir ce sursaut pour l’Europe ? On la voit incapable de s’imposer et de réagir, d’où pourrait venir ce sursaut pour que l’Europe pèse, avec les leviers qu’elle a ?
Joseph Borrell :
JB ne voit pas comment l’UE, un groupe de 27 pays qui décide à l’unanimité (pour sa politique étrangère) peut avoir une politique forte. Jusqu’à maintenant elle n’a pas pris une position minimale vis-à-vis de l’accord d’association avec Israël, donc on ne voit pas comment elle pourrait faire. Certains pays pensent que la mémoire de la Shoah justifie une bienveillance envers d’Israël. Les opinions publiques pourraient faire changer la politique des gouvernements ? Elles changent les gouvernements, mais on ne voit pas ce qui pourrait changer par le vote : en Allemagne les Socialistes et les Chrétiens démocrates ont la même position. On voit mal la Commission européenne prendre la position de l’Espagne (on ne vend rien, on n’achète rien). La seule possibilité vient des gens, des citoyens, d’une prise de conscience de ce qui se passe. On n’a pas besoin de voir ce qui se passe à Gaza, on a déjà vu : c’est un crime de guerre manifeste. C’est un génocide : celui-ci est défini par la volonté claire de détruire un peuple, et cette volonté est exprimée par les ministres israéliens : quand on dit que les Palestiniens doivent choisir entre partir et mourir, que faut-il de plus pour voir cette volonté ? Et l’obligation devant le génocide, c’est de le prévenir, de l’éviter, selon la Convention : donc il aura fallu agir avant, et maintenant c’est mieux que jamais. Les seuls qui sont arrivés à arrêter un peu Israël, ce sont les États Unis. Nous non.
Francesca Albanese :
On doit ouvrir Gaza, mais pas parce que l’on en aurait besoin pour croire à ce qui s’est passé ; mais pour que Gaza ne continue pas d’être le ghetto où Israël continue sa politique d’extermination. FA a deux problèmes avec l’UE. D’abord celle-ci est devenue l’excuse pour violer le droit international : l’accord d’association vient légitimer les accords bilatéraux de libre échange avec Israël ; les États continuent à transférer des armements, dont l’Italie qui est aussi un terrain de transfert. La solution c’est l’application du droit, à commencer par le cadre national. En dehors du cas palestinien, rappelons que nos États violent leur propre constitution. Les citoyens européens doivent protester, sortir dans la rue, aller dans les ports (de transfert) ; les mouvements collectifs sont aussi à l’origine de l’Union européenne, du système des droits humains, de l’abolition de l’esclavage, de l’égalisation des droits pour les femmes…
Les changements vont arriver plus vite qu’on ne le pense. L’Italie est amenée devant la justice pour sa complicité avec les crimes d’Israël. La CPI a reçu et n’a pas rejeté une plainte contre deux membres du gouvernement italien. Les juges italiens continuent aussi leur travail. C’est un défi, mais la lutte est ouverte.
Dominique de Villepin :
L’Europe a des instruments. C’est le premier partenaire commercial d’Israël ; à cela s’ajoute les coopérations très importantes dans les domaines stratégique, scientifique, technologique… L’Europe peut agir comme partenaire des pays arabes, du Sud global. Il faut sortir du mythe de l’unanimité européenne pour agir. Rien n’empêche les pays membres de former des groupes restreints (Espagne, France, Irlande, Chypre par exemple) pour témoigner de leurs engagements. Cela définirait une perspective. Mais l’Europe ne croit pas à l’efficacité de la diplomatie ; on oublie que c’est le meilleur bouclier des États : on le voit avec le terrorisme, la diplomatie est plus efficace qu’une politique sécuritaire parce qu’elle crée de l’unité. Le plus grand danger pour l’Europe, c’est la division, des États et à l’intérieur ; or la diplomatie peut rassembler par la fierté de défendre les droits. L’Europe sous-estime ces moyens, ne regarde pas en face ses capacités diplomatiques, et dans bien des domaines. Elle s’en remet à Washington. Il est moins confortable de défendre une parole exigeante, mais c’est cela ou la faiblesse et la vassalisation de l’Europe.
Joseph Borrell à Dominique de Villepin : tout ça c’est bien joli ; ce sont des beaux mots.
Dominique de Villepin à Joseph Borrell : avant 2004 nous l’avons fait, ce n’était pas des beaux mots.
Joseph Borrell :
Les États ne peuvent changer leur accord de libre échange avec Israël, parce qu’ils n’en ont pas, c’est l’UE qui a cet accord de libre échange. Pour modifier un accord commercial, il faut l’unanimité, et c’est impossible. Avec les gouvernements actuels, et attention, ça peut être pire bientôt, c’est bien impossible. On pourrait bien faire des coalitions internes, mais JB ne sait pas (en référence à la parenthèse de DV qui la comptait dans sa parenthèse) où serait la France, il a franchement des doutes après avoir vu la France voter au Conseil. Or si la France ne se joint pas, qui il reste… Les États ne vont pas changer de position : ils ne l’ont pas fait avec 70 000 morts avec Gaza. La position de ceux qui disent qu’Israël doit respecter le droit international n’a pas de sens s’il ne se passe rien en cas de violation. Le Conseil européen ne fait rien. La CPI ne peut rien faire, elle est prise dans des délais qui n’en finissent pas. Or Israël va vite : par exemple récemment 3000 oliviers coupés et 80% de la collecte d’olive empêchés par l’armée et les colons. Alors soyons réalistes. Malheureusement l’Europe n'a rien fait et ne fera pas grand-chose dans l’avenir proche. Oui il faut manifester, voter. Mais alors que 75% de l’opinion allemande est contre la politique de son gouvernement, que le chancelier a changé, cette politique ne change pas. Et ce ne sera pas mieux avec l’AFD ou le RN évidemment.
Francesca Albanese :
Les accords de libre échange avec Israël ne sont certes pas ceux des États membres de l’Union européenne, et d’un grand nombre d’États hors de l’Union. Et quant à l’UE, elle ne viole pas son propre droit dans cet accord mais aussi les traités internationaux.
Le fait est ce qui s’est passé à Gaza, pour toute une génération c’est memory in the making. Cette génération n’aura pas le détachement des précédentes, se berçant de l’idée qu’elles auraient fait quelque chose pour résister si elles avaient vécu pendant la seconde guerre mondiale. Pour les jeunes d’aujourd’hui, l’appel à l’action, c’est maintenant, et il y a de l’action. Mais on ne peut pas avoir de discussion libre dans nos pays. Nos libertés fondamentales sont niées à la base. En Italie, le soutien à Israël (avec aussi le sionisme chrétien) est tel que le changement ne peut venir des partis politiques, qui ont peur de perdre des votes, des financements. Sinon on continuera des réunions dans des boîtes à chaussures, ou l’on pourrait avoir droit à encore moins. C’est pour cela que la question palestinienne parle de nos libertés. C’est pourquoi on doit parler de ce qu’est le sionisme dans les pays européens : c’est une idéologie qui n’a rien à voir avec la religion en tant que telle. Avant de parler de comment résoudre les problèmes au niveau de l’UE, il faut se rappeler que ce qui se passe à l’UE est le reflet de ce qui se passe dans nos pays. La politique est tenue en otage par ses logiques sionistes, comme aux Etats-Unis.
Dominique de Villepin :
Nous sommes en train d’être enfermés dans un piège politique. Ce conflit transforme les choses en Europe et peut mener à des tensions considérables dans notre continent. Il faut arriver à le replacer comme conflit politique, alors qu’il est devenu militaire et religieux. Ce piège identitaire et sécuritaire se referme et son prix peut être très lourd : la montée de l’extrême droite, les querelles identitaires, etc. L’Europe va devenir de plus en plus vulnérable, elle sera de plus en plus le champ de bataille de ce conflit identitaire. Elle devrait être le moteur de la capacité à reprendre le fil de la diplomatie et de la perspective politique, c’est la seule issue face à ce piège. Il n’y aura pas de ticket retour pour la démocratie. La capacité à répondre à ces enjeux est la capacité à défendre la démocratie. La diplomatie tient dans ses mains ce que nous avons de plus précieux : la démocratie, nos valeurs. A l’heure ou tout conspire à ce que nous soyons vassalisés : les Etats-Unis, la Russie, d’autres grands empires s’accommodent très bien de cette montée identitaire et sécuritaire, c’est un très bon cadre pour leur prédation et leur idéologie. Les enjeux sont bien au-delà de ce qui se joue pour le peuple palestinien.
Question : un petit événement s’est déroulé qui est très révélateur sur le thème de notre colloque : lorsque le Président français a reçu Mahmoud Abbas, Président de l’autorité palestinienne, une phrase du communiqué final parle d’une commission franco-palestinienne pour définir ce que pourrait être une constitution palestinienne. Cela rappelle la politique de la France en Afrique, au moment des indépendances. Il faudrait bien plutôt une commission multilatérale. Est-ce qu’il n’y a pas une culture coloniale dans un tel parrainage par un État européen ?
Francesca Albanese :
Il y a une volonté des États d’être présents et visibles. La CPI s’est prononcée, elle a donné la direction : qu’Israël quitte le territoire palestinien. Il s’est passé la même chose avec l’occupation de l’Afrique du Sud en Namibie. On doit retirer les troupes, démanteler les colonies (ou les colons paient leur loyer et deviennent citoyens palestiniens), ne plus spolier les ressources locales. C’est la volonté politique qui manque, pas l’orientation. Aucun État ne veut s’opposer aux Etats-Unis qui ont un accès privilégié au Moyen-Orient et à ses ressources. C’est dans cette volonté politique qu’il faut s’investir, pas d’une manière eurocentrique, mais avec l’Afrique du Sud, le Chili, le Brésil. C’est ce que pourraient faire l’Irlande, l’Espagne, la Slovénie, qui ont un peu plus de principes que d’autres pays. Cela peut prendre du temps. Le génocide en Europe n’a pas créé de mouvement populaire, celui au Rwanda non plus, celui-là si ; il y a un changement, et il vient des plus jeunes ; il faut donc aussi un changement générationnel dans la politique. Et précisons que les Palestiniens peuvent très bien écrire leur constitution, ils n’ont pas besoin des Français.
Question : Il y a été question d’éléphant dans la salle ; et l’éléphant dans cette salle, c’est le rôle des Etats-Unis. Le problème c’est la vassalité de l’Europe vis-à-vis des Etats-Unis. L’Europe a été entraînée par les Etats-Unis dans la voie de l’ostracisme de la Russie, qui avec la guerre en Ukraine a porté au sommet la vassalité en question ; et c’est à ce moment que se fait à Gaza, avec les deux présidents américains les plus pro-israéliens de l’histoire, Biden et Trump. Par ailleurs on peut oublier en effet l’unanimité européenne, et essayer de faire des coalitions. Mais la France et l’Allemagne se sont opposés à la seconde guerre du Golfe, mais aucune sanction n’a été prise vis-à-vis des Etats-Unis par ces deux pays. Tant que cette vassalité existera l’Europe ne pourra prendre de décisions fermes vis-à-vis d’Israël soutenu par les Etats-Unis.
Dominique de Villepin :
La France a fait bien mieux que cela au moment de la guerre en Irak : elle en empêché les Etats-Unis d’obtenir l’accord du Conseil de sécurité de l’ONU pour s’engager en Irak. Pour le monde arabe et la communauté internationale, vis-à-vis de la France, cela change tout. Les Britanniques avaient posé comme condition pour s’allier aux Etats-Unis cet accord du Conseil et il n’a pas eu lieu. Cette bataille de la légitimité est essentielle géopolitiquement. Cela a d’ailleurs laissé des traces. Malheureusement la France a été saisie ensuite par un prurit conservateur, et cela a entraîné des engagements en Lybie, en Syrie, au Mali avec le succès que l’on connaît. D’autres responsables politiques auraient évité cela…
La volonté était aussi de pas faire « bloc occidental ». La France, l’Allemagne, ont refusé l’Occident monolithique, au nom du droit international. Cet attachement au droit international était d’une extrême importance, et il a été perdu. C’était une vraie boussole morale qui a honoré la France et les pays européens qui ont suivi et on ferait bien de la retrouver.
Joseph Borrell:
(à DV) : en effet, c’était un grand moment de la diplomatie française qui a honoré la France et DV. La France s’est posé en face des Etats-Unis d’une façon remarquable. Mais il ne faut pas se dédouaner de ce qu’on fait en disant « c’est la faute aux Américains ». On a nos responsabilités, on a la position que nous avons. Tant que de hauts responsables de l’UE diront : « heureusement le peuple juif a pu rentrer sur la terre qui lui avait été promise » - promise par qui ?- « et il a été capable de faire fleurir le désert » - mais ce désert était habité-, tant qu’il y aura ce message, ce sera pas compatible avec le respect du droit international. Il faut commencer par changer les structures mentales.
Francesca Albanese :
Il faut une interprétation plus nuancée sur l’influence des Etats-Unis. Est-ce que c’est eux qui n’ont pas permis à ce colloque de se tenir au Collège de France ? Non. Il y a un problème idéologique, connecté à des intérêts financiers et économiques. Ce ne sont même pas les gouvernements qui prennent des décisions si on pense à ces intérêts financiers et économiques. Peut-être que le quartier général est aux Etats-Unis, mais il y a des points de décentralisation partout y compris en Europe. C’est pourquoi FA parle d’Europe mercantile avant de dire coloniale ; l’âme de cette Europe ne s’affirme pas à travers les valeurs des conventions, mais à travers l’économie. Il n’y a pas que l’influence des Etats-Unis.
Question (pas très audible) : la lutte des Palestiniens n’a pas été reconnue dans sa légitimité ; on parle de fondamentalisme, de terrorisme…
Dominique de Villepin (offusqué) :
On ne peut pas revendiquer l’esprit de résistance en l’associant avec des mouvements terroristes islamistes. C’est ce qui permet de passer de la résistance à la violence, de l’Islam à l’islamisme, au terrorisme, qui cause tellement d’amalgame… Rien ne pourra jamais justifier le terrorisme du 7 octobre. Cette affirmation est essentielle car elle permet de trouver le chemin difficile d’un équilibre entre la défense des droits des Palestiniens et le refus de l’inacceptable. Il faut une boussole morale, politique dans ce domaine contre le risque de démarches glissantes avec des conséquences lourdes. Dans beaucoup de débats en France ces frontières tendent à s’effacer et les conséquences sont lourdes.
Francesca Albanese :
On risque le malentendu dès que l’on parle de résistance palestinienne : on est toujours ramené au 7 octobre. Or les Palestiniens résistent depuis 1930 : 36-39 contre les Britanniques déjà. Il y a eu des vagues dans les mouvements palestiniens, mais les Palestiniens tentent aussi de sortir de la violence, ceux de Cisjordanie essaient de résister pacifiquement depuis trente ans, en restant accrochés aux oliviers. Quand elle entend « résistance », FA n’entend pas (sous-entendu comme DV) forcément la référence au Hamas, mais la référence aux faits que les Occidentaux regardent chaque action des Palestiniens, même attaqués dans leur terre, comme une action de terrorisme. Il y a dix jours l’armée israélienne a attaqué de façon féroce des camps de réfugiés parce qu’un soldat avait été tué dans la zone qu’Israël occupe à Gaza. Mais Israël doit sortir de Gaza, et n’a pas de justification pour tuer n’importe qui qu’elle qualifie de terroriste. C’est pourquoi la qualification de « terrorisme » est très dangereuse. C’est le choix d’un État, de ses alliés, de ses complices, qui détermine qui est terroriste, au lieu de dire ce qui constitue un acte de terrorisme ; FA dit cela sans défendre le Hamas.
Dominique de Villepin :
La diplomatie et la politique gagneront à refuser toute ambiguïté, d’où l’importance de nommer. Pour que ne prospère des interprétations, des légitimations qui nourrissent des essentialisations dont souffrent les Palestiniens qui aspirent à la paix et à la justice. Il y a des actes qui sont inacceptables dans leurs objectifs et leurs moyens et qui créent l’irréparable, qu’il faudra des décennies pour dépasser. Dans ce domaine l’idéologie, la politisation et l’essentialisation se nichent pour tourner à son avantage des situations qui relèvent d’une condamnation pure et simple et qui permettent de libérer des espaces de réflexion et d’action beaucoup plus larges.
La modératrice clôt le débat et le colloque