La faute du président Hollande

La publication de l'ouvrage « Un président ne devrait pas dire ça » provoque un chaos politique : nous préférerons nous concentrer sur les révélations centrales de l'ouvrage, comme la genèse du projet anticonstitutionnel de déchéance de la nationalité, un thème dont les soubresauts et la forte charge émotionnelle s'expliquent par son intrication avec notre histoire coloniale.

Ainsi François Hollande aurait été « poussé à la faute par les journalistes », entend-on ? Quoiqu'il en soit parmi les révélations - qui n'ont d'ailleurs pas suscité grand intérêt dans la presse - nous relevons l'aveu de l'instrumentalisation de l'état d'urgence lors de la COP21 (« c'est vrai, l'état d'urgence a servi à sécuriser la COP21 ce qu'on aurait pas pu faire autrement. ») ; donnant ainsi raison aux trop rares politiques qui avaient dénoncé la dérive prévisible vers un état d'exception ; on y voit en action un gouvernement qui dispose de pouvoirs exorbitants lui permettant de porter atteinte aux libertés publiques et individuelles. Sur la question de la déchéance de nationalité, l'ouvrage met à nu tout le cynisme du président de la République qui n'en ignorait pas « l'inefficacité patente »mais la jugeait « nécessaire, indispensable même » pour obtenir les voix des parlementaires de droite et parvenir à l'union nationale. L'union nationale à tout prix donc, quitte à y perdre son âme !

Or, comme le soulignent fort justement Lhomme et Davet, ce faisant il a gravement sous-estimé la portée symbolique de cette décision « pour la gauche » et au delà dans le spectre politique. Obsédé par ses calculs politiques, Hollande n’a pas compris l’extrême violence symbolique de cette décision qui revenait en effet à marquer au fer rouge les binationaux, notamment ceux d'origine maghrébine, et à renvoyer une partie de nos compatriotes à une supposée essence musulmane - désormais la catégorie « musulmans » remplace dans l’imaginaire collectif l’ancienne catégorie des « Arabes », dans une étrange alliance sémantique avec les forces islamistes - en leur faisant endosser une responsabilité collective face aux crimes monstrueux des terroristes - ce qui a réactivé dans l'imaginaire collectif d'un stéréotype de l'« Arabe », l’homme violent, tout droit issu des représentations de la Guerre d’Algérie.

Parce que la politique de Hollande s'inscrit dans la ligne exacte de celle de Sarkozy et du discours de Grenoble de 2010 entendant établir une distinction entre Français « de souche » et « de papier » et voulant revenir sur le droit du sol. La faute politique majeure de Hollande pendant ce quinquennat est donc d’avoir poursuivi le glissement du débat politique entamé depuis 2007 sur des thématiques propres à la droite extrême et à l'extrême droite ; ce discours politique dangereux et nauséabond qui conduit à la multiplication des actes anti-migrants depuis septembre : incendie volontaire en Essonne à Forges-les-bains d'un bâtiment destiné à accueillir 200 personnes ; attaque d’un futur centre d'accueil et d'orientation pour les migrants - heureusement vide - à Saint-Brévin (Loire-Atlantique) ; actes d'intimidation et d'hostilité similaire en Isère à saint-Hilaire-du-Rosier près de Grenoble : des coups de feu ont été tirés et des inscriptions hostiles aux réfugiés ont été retrouvées (pour rappel : les 250 personnes annoncées par la préfecture, cela correspond à 0,016% de la population du departement de l'Isère). Les manifestations d’un climat de xénophobie et de racisme digne des années 30 sont maintenant multiples !

Aujourd’hui les digues séparant la droite de l’extrême droite sont quasiment toutes rompues : apologie de la colonisation en flagrante contradiction avec les droits de l'Homme par le candidat Fillon, qui propose une nouvelle version de la « mission civilisatrice de l’Occident », en affirmant que la colonisation s'apparente à un « partage de la culture » et, au sujet de l'enseignement de l'histoire de la colonisation à l'école, que les manuels apprennent aux élèves à avoir « honte » de leur pays. Les déclarations ahurissantes issues des rangs de la droite « républicaine », comme celles de Douillet ou de Wauquiez, qui dénoncent une gauche se réfugiant systématiquement « derrière cette sacro-sainte Constitution » et qui relèguent ainsi  la loi fondamentale au rang d'obstacle à la sécurité des Français. Ces vrais-faux Républicains feignent-ils d’ignorer que l’exécutif « socialiste » déporte plus qu’il n’est encore possible vers la droite le centre de gravité du débat politique ?

François Hollande a réveillé les forces malveillantes jusque dans son camp : ainsi le premier ministre Valls lors de la conférence de Munich (quel symbole quand même !) du 13 février 2016 s’est emporté contre Merkel en clamant que « L'Europe ne peut accueillir davantage de réfugiés » et s’est autorisé sans la moindre preuve – et ce en mêlant sa voix à celles des forces les plus obscures et les plus réactionnaires d’Europe – à faire le lien entre les agressions sur les femmes de la nuit de la Saint-Sylvestre à Cologne et la présence des réfugiés. Il n’en était rien et l’enquête a montré qu’une infime minorité des agresseurs venaient de Syrie, mais cette prise de position a contribué à relancer la controverse sur la compatibilité de l'islam avec les « valeurs occidentales ». Hollande et Valls ont donc plongé la gauche dans une crise morale et politique sans précédent depuis Guy Mollet. 

A l’opposé de ces discours régressifs, stigmatisant, oublieux de la colonisation, et tout simplement dépourvus d’humanité, il faut aujourd’hui reconstruire, réparer et rassembler autour d’un projet politique progressiste ; c’est pourquoi le travail de mémoire portant sur les crimes coloniaux a toute son importance : ainsi, à Grenoble le conseil municipal et son maire Eric Piolle ont décidé d'inaugurer une plaque commémorant la répression sanglante qui toucha des Algériennes et des Algériens lors de la manifestation contre le couvre-feu raciste du 17 octobre 1961 à Paris - « Un des plus grands massacres de gens du peuple de l'histoire contemporaine de l'Europe occidentale » pour reprendre les termes de l’historien Gilles Manceron et un des plus importants dénis de notre histoire coloniale. En effet, à Grenoble depuis presque 30 ans le collectif « 17 octobre 1961 » organise une manifestation pour sortir de l’oubli ce crime d’Etat perpétué par les forces de police sous le commandement du préfet collabo Maurice Papon. Ce fut l’occasion d’entendre à nouveau les fortes et belles paroles de Kateb Yacine (mort à Grenoble le 28 octobre 1989) extraite de son poème « La gueule du loup » :

             « Peuple français, tu as tout vu

                Oui, tout vu de tes propres yeux.

                Tu as vu notre sang couler

                Tu as vu la police

                Assommer les manifestants

                Et les jeter dans la Seine […] rougissante

                 […]

                 Peuple français, tu as tout vu,

                 Oui, tout vu de tes propres yeux,

                 Et maintenant vas-tu parler ?

                 Et maintenant vas-tu te taire ? »

Après les larmes de tristesse provoquées par le président Hollande, nous y avons vu couler des larmes sur les visages des chibanis. Mais celles-ci avaient une signification toute différente. 

 

@j_soldeville

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