Petit guide de déradicalisation à l'usage de monsieur Valls et de la droite

Il y a une quinzaine d'année, alors que le thème de la « déradicalisation » n'était pas encore tendance, j'avais étudié avec mes élèves le film « Le Destin » (Al-Massir) du réalisateur égyptien Youssef Chahine, primé à Cannes en 1997. Je pense que notre premier ministre aurait grand intérêt à visionner ce chef-d'œuvre.

Chahine nous présente une vision certes mythifiée d'Al-Andalus du XIIème siècle où règne la tolérance religieuse (au XIIIe l'Inquisition enverra des femmes et des hommes au bûcher...) et qui emprunte sans doute davantage au vécu du cinéaste, né à Alexandrie, qu'à la réalité historique, mais tellement vivante et proche des interrogations de notre temps.  

A travers cette ultime création Chahine entendait alerter ses contemporains - au delà d'ailleurs du seul monde arabe - des dangers que la radicalisation de nos sociétés : certes  la montée du sectarisme et les manifestations de l'extrémisme religieux, mais aussi la radicalisation du pouvoir politique répondant au fanatisme ! À travers la confrontation de deux personnages : le calife Abu Yusuf Yacub Al Mansour (Yusuf II), l'illustre vainqueur de la bataille d'Alarcos contre le roi Alphonse VIII de Castille, et le Cadi (Grand Juge) Ibn Rochd de Cordoue (Averroès), qui tente de l'alerter sur les dangers du despotisme. Le héros positif Averroès y est ainsi montré en ardent défenseur d’une conception de la vie fondée sur la connaissance, la tolérance, le partage, l’amour, ainsi que la liberté de penser et de jouir de la vie, face aux abus du pouvoir temporel et de l’intégrisme religieux. Il est notre double contemporain. 

Si en effectuant cette transposition, qui prend quelques libertés avec l'Histoire (ainsi par la magie du cinéma les juifs deviennent gitans, pourtant arrivés dans la péninsule quelques siècles plus tard...), le cinéaste prend un parti pris et propose à la jeunesse des deux rives de la Méditerranée un patrimoine et un imaginaire commun, afin de lutter contre le radicalisme en libre accès sur les réseaux sociaux et la « confrontation des imaginaires sans médiation » conséquence de la mondialisation (pour reprendre les termes du magistrat Antoine Garapon, in « Que nous est-il arrivé? », Esprit, février 2015). 

Le film s'achève sur la défaite du philosophe qui s'exilera et mourra à Marrakech. Le climat dans lequel notre pays est actuellement plongé fait craindre que nous ne soyons en train de vivre une semblable défaite de la pensée et de la liberté. 

En effet, un très grand nombre de nos politiques depuis l'attentat de Charlie Hebdo - et plus encore depuis l'horrible massacre de Nice - sont saisis d'une véritable panique morale, qui renvoie dos à dos une laïcité d'exclusion aux antipodes de l'esprit de la loi du 9 dec. 1905 et un islam identitaire encore soumis aux représentations de l'ère coloniale. Terrible cercle vicieux qui amène à ne voir notre jeunesse, en particulier les enfants les plus pauvres de la République, que par le prisme de leur croyance religieuse, et qui par conséquent nourrit ce qu'il prétend combattre, à savoir le « djihadisme ».

Le résultat de la stigmatisation des musulmans est en effet de renforcer dans  tout un pan de notre société une « émigration intérieure » pour reprendre l'expression de Hannah Arendt, qui s'accentue encore, un recul de tout engagement citoyen et de toute participation civique à la société française et constitue une nouvelle victoire pour le salafisme, qui vise d'abord une religiosité du repli sectaire sur l'individu et sa bande de quartier.    

Quel discours les politiques ont-ils à offrir à ceux-là qui n'ont plus rien à espérer de la République? Eh bien,  le spectacle lamentable de leur propre radicalisation! Alors que les défis planétaires, européens, nationaux et locaux à relever n'ont jamais été aussi importants,  voilà une « petite ère glaciaire » qui s'annonce avec le retour des passions les plus archaïques et d'un goût qui emprunte aux années 30 pour la provocation, l'insulte, la dénonciation ad hominem et la transgression systématique de tous les tabous.

Ce seraient donc les libertés qui seraient à l'origine de nos maux et une suspension provisoire de certaines de celles-ci serait nécessaire, a-t-on entendu de voix de la droite extrême (ou extrême droite?) comme celle d'É. Ciotti. « Le retrait forcé, nécessaire, de certaines libertés, certains droits de l'homme, doit être couronné par la joie, l'enthousiasme, la foi. » écrivait Antonio Ferro, directeur du secrétariat à la propagande de Salazar ; c'était en 1932 et à l'époque, la peur du communisme justifia cette suspension momentanée des libertés (cela dura 40 ans tout de même...). Alors le national-catholicisme programme de Sarkozy et de la droite en 2017? 

Exit l'État de droit, retour à l'Etat-Leviathan comme ultime recours devant le spectre de la « guerre de tous contre tous ». Tel serait le programme du « siècle qui naît », écrivait Pierre Hassner (La violence et la paix, Paris, Le Seuil, coll. Points, 2000). 

À Grenoble, où eut lieu le tournant de 2010 avec le discours de Grenoble, dans lequel Sarkozy a réintroduit  la notion de « métèque » dans le discours politique, une méta-catégorie caractérisée par sa dangerosité visant à enfermer les « étrangers » (les immigrés post-coloniaux) et les Français d'origine étrangère (leurs enfants), justifiant un traitement juridique singulier, la distinguant radicalement des « Français de souche », le discours et les méthodes inspirés de l'extrême droite trouvent un certain regain à travers Carignon, l'homme lige de Sarkozy. Ce dernier dans le Dauphiné Libéré du 28/7/16 a en effet déclaré que « La réaction doit être vive et forte car les terroristes utilisent les armes qu'offrent les sociétés libres pour les retourner contre elles. Nous devons donc être impitoyables et agir partout et tout le temps préventivement. » Il préconise donc une action en dehors du cadre juridique et constitutionnel. L'ouverture d'un Guantanamo à la française, peut-être? Mais est-ce vraiment une surprise si parmi le personnel politique français, ce sont les agents les plus actifs au service des intérêts privés qui sont en pointe dans le mauvais combat pour la privation des libertés? En effet, l'opacité des décisions publiques, les délits en bande organisée (comme celui qui vient d'être révélé par Raymond Avrillier à propos de GEG) ou encore  « secret des affaires » invoqué récemment par le ministre Macron dans le dossier des autoroutes, s'accommoderaient fort bien d'un régime policier dans lequel les citoyen-ne-s verraient leur capacité d'accès à l'information économique limitée, voire annihilée!

Mais le champion toute catégorie ès radicalisation de la société française est actuellement le premier ministre « socialiste » Valls (selon la même méthode utilisée contre la CGT dans la lutte sur la loi dite « travail » alors qu'elle en marque la fin) qui, dans une tribune parue dans le JDD le 31 juillet, a choisi de rendre collectivement responsables les musulmans des horreurs commises par la secte Daesh, assimile une conviction religieuse à un soutien du terrorisme (« Si l’islam n’aide pas la République à combattre ceux qui remettent en cause les libertés publiques» ) et menace enfin de prendre des mesures anticonstitutionnelles visant à interdire un culte : « il sera de plus en plus dur pour la République de garantir le libre exercice du culte» ? Ce discours rejoint la logorrhée du FN qu'on dirait tout droit sortie de la guerre d'Algérie :  « Il y a chez nous, installée, une cinquième colonne, des ennemis de notre Nation qu'il faut stopper. » (L. Alliot). Ce qui est frappant c'est que la radicalisation du discours politique touche également le centre : par exemple L. Filippi (UDI, Isère) : « un islam politique existe en France : ce dernier doit être combattu sans réserve » et qui réclame « la mise en œuvre de mesures d'exception » prévues par l'état de droit. Mais de quelle « union nationale » nous parlent-ils? Une réunion de vieux partis du vieux monde politique qui irait de la pseudo gauche de Valls à la droite extrême en passant par le FN?

Dans son film la leçon que nous donne d'outre tombe Youssef Chahine est limpide : d’un côté une secte, qui veut diviser Al-Andalous, jusqu’au risque de la guerre civile, en semant la terreur par des attentats, comme aujourd'hui Daesh souhaiterait faire éclater la Nation française ; de l’autre, la dérive  autoritaire du calife, qui réprime les intellectuels et attaque les libertés ; comme aujourd'hui nous voyons l'assaut de démagogie de Valls et les forces extrêmes de la droite en vue des élections générales de 2017! Logique circulaire effroyable montrée par Chahine : la secte massacre, les ennemis de l'esprit et de la liberté capitalisent. Si l'on transpose à notre situation : d’un côté EI qui hait nos libertés, de l’autre Valls et des politiques français qui sont prêts à les sacrifier pour quelques prébendes électorales. Quelle est la voie de la grandeur pour Al-Andalous, c'est la question que pose le philosophe au calife. Quel destin en commun voulons nous choisir pour la France, telle est la question que les Français-e-s posent maintenant  à Manuel Valls!

La France a connu des périodes de son histoire aussi dramatiques. Notre époque heureusement produit encore des Averroès. M. Valls et les radicalisés de droite du centre et d'ailleurs pourraient par exemple prendre conseil auprès de l'historien P. Boucheron, qui dans sa « leçon inaugurale » au Collège de France du 17 dec. 2015, a recommandé d'« être calme, divers et exagérément libre ». Ou encore, Victor Hugo qui le lendemain de la proclamation de la IIIe République le 4 septembre 1870 déclarait : « Sauvons la liberté par notre fraternité, la liberté sauvera le reste. C’est par la chute de la liberté et de la fraternité que les calamités entrent dans un pays. Soyons unis et fraternels. » Paroles d'une sacrée actualité, vous ne trouvez pas, monsieur Valls?

 

 @j_soldeville 

 

 

 

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