La Journée des Tuiles, un acte « réactionnaire » ?

Grenoble s'apprête à célébrer pour la première fois la « Fête des Tuiles » en référence à la « Journée des Tuiles » du 7 juin 1788, de laquelle découlèrent successivement l'Assemblée de Vizille et la convocation des Etats généraux du printemps 1789.

Or, cet événement local qui eut un retentissement national est bizarrement présenté ces derniers jours sous l'angle réducteur d'une bataille pour le maintien des privilèges, voire d'un « acte réactionnaire ».

Afin de répondre à cette polémique, la lecture d'un document patrimonial est indispensable : il s'agit d'un libelle anonyme distribué sous le manteau à Grenoble depuis le milieu du mois de mai 1788, intitulé « Esprit des édits, enregistrés militairement au parlement de Grenoble », du 10 mai 1788, attribué à l'avocat grenoblois Antoine Barnave, qui en 1790, à l'âge de 29 ans, auréolé de sa jeune gloire acquise pendant la Révolution du Dauphiné, sera élu maire de Grenoble et deviendra président de l'Assemblée nationale constituante ! 

 [http://gallica.bnf.fr/m/ark:/12148/bpt6k416836]

On y retrouve en effet les thématiques de la période révolutionnaire : lutte contre le despotisme, affirmation de la liberté du Peuple et des droits de la Nation, revendication de l'égalité contre les privilèges, ainsi que ce magnifique passage qui préfigure déjà l'article 2 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, garantissant le droit de résistance à l'oppression parmi les quatre « droits naturels et imprescriptibles de l'Homme ».

 « Quand un peuple est trompé par ceux qui le gouvernent, les citoyens se doivent entre eux de mettre en commun leurs pensées afin de s'éclairer réciproquement, et d'opposer à des maux communs une défense uniforme et combinée. »

En quelques mots, tout l'esprit de Grenoble, Ville résistante et émancipatrice.

Décidément faut-il que la Journée des Tuiles conserve aujourd'hui une telle force subversive pour que l'on s'acharne à vouloir la dénaturer ainsi ?

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 Esprit des édits, enregistrés militairement au parlement de Grenoble, 10 mai 1788

 « L'appareil sous lequel on présenté les nouveaux édits était lui seul un signe de réprobation et un grand crime envers une nation libre

Mais le despotisme qui a présidé à leur introduction, en avait déjà tissé tout le système. 

 Les auteurs de ces entreprises coupables, sont les ennemis du Prince et du peuple ; ils trahissent leur roi en s'efforçant de dégrader une nation dont l'amour et la prospérité font la puissance et la gloire. 

 Ils ont osé se jouer de sa dignité jusqu'à prodiguer en son nom des subtilités insidieuses, des caresses perfides, des ironies cruelles, jusqu'à lui prêter un langage que la fierté des tyrans même n'avouerait pas. 

 Envers la nation le terme de leurs vues est d'asservir les personnes et d'envahir les propriétés. 

 Le Tiers-état et la magistrature, qui délivrèrent autrefois la puissance royale des chaînes de l'aristocratie étaient depuis les travaux funestes de Richelieu, les seuls antagonistes d'un pouvoir qu'ils avaient créé, et qui les nomme bientôt ses premières victimes. 

 L'ordre le plus nombreux de l'Etat, chargé de tout le poids du despotisme, sans recueillir aucun de ses fruits, devait être redouté par son humiliation même, dans un moment où l'on donne des fers à une Grande Nation par des opérations brusques et violentes ; il a fallu commencer par enchaîner sa docilité, et l'on a pratiqué envers elle un système de séduction qui consiste à lui promettre une répartition des charges, désormais égale entre tous les ordres de l'Etat. 

Les privilèges des premiers ordres, a dit l'artificieux auteur des plans qu'on suit aujourd'hui, ne doivent être que des honneurs ; et dès ce moment en effet, le Tiers-État a été accablé de nouvelles humiliations : mais loin d'effectuer aucune des promesses qui doivent adoucir le poids de ses contributions, on a continué à imposer sur lui à la décharge même des deux autres ordres. 

 La magistrature, appuyée de la confiance du peuple, organe et dépositaire des lois du royaume exerçant une partie importante de la puissance publique, et depuis longtemps seule en possession d'exprimer les vœux de la Nation, opposait encore une digue puissante; elle avait surtout redoublé de zèle et de courage en ces moments de crise, elle avait abandonné ses longues prétentions pour réclamer les, droits antiques, et la liberté du Peuple, il a fallu commencer par l'anéantir. 

 C'est ce dernier projet qui a dirigé les nouvelles lois, lois si profondément désastreuses, que leur moindre vice est d'attenter à la propriété d'une multitude de citoyens, et de laisser 26 millions d'hommes sans administration de justice. 

 Quand un peuple est trompé par ceux qui le gouvernent, les citoyens se doivent entre eux de mettre en commun leurs pensées afin de s'éclairer réciproquement, et d'opposer à des maux communs une défense uniforme et combinée. 

[...] »

Twitter @j_soldeville

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