La Malédiction de Roberta - Episode 8 "Où Samantha montre sa duplicité"

Chronique de Bourganeuf - La malédiction de Roberta - Épisode 8 « Samantha montre sa duplicité » Un déchirant récit familial d'Armand T. d'Ambazac ∗∗∗ INTERDIT AUX MINEUR(E)S — RÉSERVÉ AUX HABITANT(E)S DU HAUT-LIMOUSIN

De peur que les voisins n’entendent ses éclats de voix, je me hâtai de refermer la fenêtre du studio. Voir Samantha T. dans cet état me désolait. Pour tout dire, elle donnait l’impression de perdre ses nerfs, elle qui montrait habituellement une certaine force de caractère. Sa mère et moi avions pu nous en rendre compte à de multiples occasions, notamment quand, dix ans plus tôt, nous l’obligions à coucher sur le balcon en plein hiver en réponse à ses nombreux caprices. Pour qu’elle daigne alors accepter une couverture, il fallait la supplier, sinon elle la jetait par-dessus la rambarde.
À présent, Samantha me reprochait d’être responsable de tous ses malheurs. Même pour un esprit aussi tolérant que le mien, la méthode était non seulement éculée mais agaçante. Elle m’accusait d’avoir attiré son amie Anne-Claude dans un traquenard à l’hôtel Mercure, alors que, la veille, nous avions négocié et organisé ensemble sur Internet la séance avec Anne-Claude et notre client Balzac69, venu à La Coupole avec sa compère Betty Boop. Qui aurait pu prévoir que ce sexagénaire se serait doté d’une machinerie capable de déchirer les entrailles d’Anne-Claude ? Qui donc ?
« Et maintenant, cria-t-elle, elle est morte ! Tu m’entends, papa : elle est morte ! Seule, abandonnée comme une chienne, une bâtarde, une morveuse à qui on a crevé les deux yeux ! »
Je tentai de la réconforter : « Allons, allons, ma petite libellule, rien ne nous dit qu’elle n’a pas survécu à l’assaut de Balzac, mais, après tout, c’était dans le…
— Ça suffit, papa ! Je t’interdis de parler comme ça ! Quand je revois ce salaud actionner son bâton en latex plein d’épines, j’en frémis d’horreur ! Et s’il avait voulu l’utiliser aussi avec moi, qu’est-ce que t’aurais fait, hein ! Dis-moi un peu comment t’aurais réagi ! »
Je la regardai avec commisération. Debout près du lavabo, elle parvenait encore à retenir ses larmes, mais il ne manquait plus grand-chose pour qu’elles ruissellent sur son beau visage d’ange déchu, déjà déçu par la vie. J’étais tenté de ne rien lui cacher, de la traiter comme une adulte. Cependant, il me fallait rester prudent. J’avais encore besoin d’elle et de son studio. Si j’avais pu être honnête, dans l’hypothèse où le client aurait voulu s’en prendre aussi à elle, la vérité était que je lui aurais tout d’abord demandé de réduire la vitesse de cet appendice électromécanique. Ensuite, j’aurais essayé de vérifier — mais sans garantie — la longueur maximale de pénétration. Et si j’avais jugé ces deux paramètres compatibles avec le bien-être et le confort de ma fille chérie, j’aurais autorisé notre client à satisfaire son envie pour mille euros de plus.
« Évidemment que j’aurais refusé ! m’efforçai-je de m’indigner. Comment oses-tu imaginer que j’aurais laissé un maniaque s’attaquer à ma progéniture ! Enfin, Samantha, la fatigue et la colère t’égarent ! Je suis ton père ! Tu ne te souviens plus de celui qui t’a bercé contre son cœur quand tu n’étais qu’une libellule à peine éclose ? »
Elle m’observait d’un œil soupçonneux. Il fallait frapper un grand coup.
« Écoute, poursuivis-je, pour te prouver ma bonne foi — et combien je regrette de devoir en arriver là ! — je te donne gratuitement deux mille, non, deux mille cinq cent euros sur les trois mille que nous avons gagnés grâce à l’héroïsme de ton amie Anne-Claude.
— Et si elle revient ?
— Si ton amie revient — permets-moi d’en douter —, je lui laisse pour sa peine les cinq cents euros qui restent. Bien entendu, toi, tu gardes les deux mille cinq cents. Ce qui revient à dire, écoute-moi bien : qu’il n’y aura plus rien pour moi. J’espère que tu te rends compte de la hauteur de mon sacrifice.
— File-moi tout de suite ce fric. »
J’étais pris à mon propre piège. Naïvement, j’avais supposé que sa fierté et sa dignité, à défaut d’une trace d’amour filial, l’auraient poussée à décliner cette généreuse proposition.
« Très bien », annonçai-je en maudissant ma stupidité.
Après avoir recompté la somme, elle plia en deux les billets et les mit dans sa poche de jean, annonçant qu’elle sortait prendre l’air.
Il était minuit ; je savais qu’elle partait s’acheter sa dose avant de rejoindre sa bande du boulevard de Clichy pour leur bamboula nocturne dans les bouges de Pigalle. Je connaissais ma fille. Je la connaissais tellement bien que je devinais maintenant que tout son cinéma plaintif pour sa soi-disant copine Anne-Claude n’avait en fait qu’un objectif : me faire cracher un maximum de thunes sur ce qu’on avait péniblement gagné à l’hôtel Mercure. Son numéro de grand guignol avait réussi. Si elle arrivait à me prendre par les sentiments à chaque imprévu — et Dieu sait que notre métier en impliquait plus que de raison —, notre collaboration allait être plus difficile que prévu. Samantha n’était plus l’innocente, l’adorable gamine de treize printemps qui offrait sa jeunesse aux bouseux du Limousin pour dix balles dans l’arrière-salle du bar d’Alfredo, à Bourganeuf. Elle était aujourd’hui une vraie citadine. Mieux : une amazone diplômée de l’école des boulevards et de la nuit parisienne, qui savait ce qu’elle voulait et ce qu’elle valait. Pouvais-je décemment lui reprocher d’être devenue aussi indépendante et aussi résolue en affaires ? N’était-ce pas moi qui, au prix de sacrifices constants, l’avais élevée à la dure, avec sa pauvre mère souvent dépassée par les événements, aujourd’hui recluse dans un hameau isolé du plateau des Millevaches. Je devais reconnaître que mes attentes étaient aujourd’hui dépassées. À dix-sept ans et demi, elle s’appropriait plus de 80% de la recette. Comme le répétait souvent avec tristesse sa pauvre mère Sarah de Meymac, Samantha T. était bien la digne fille de son père.
En ce qui concernait la réapparition d’Anne-Claude et la perte des cinq cents euros restants, j’étais plutôt optimiste : nous l’avions laissé agonisante derrière une pile de draps au Mercure. Il était improbable qu’elle vienne réclamer son dû. De toute manière, j’avais tout anticipé: si elle réapparaissait d’entre les morts, j’exhiberais la trace de sa morsure sur ma main alors que j’essayais de l’apaiser pendant l’assaut de Balzac69. Sa sauvagerie, qui me faisait toujours un mal de chien, valait bien cette somme. Au cas où elle renâclerait, soyez sûr que j’aurais grand plaisir à lui faire admettre que si elle voulait continuer à travailler avec nous dans d’aussi bonnes conditions, c’était à prendre ou à laisser. On ne m’appelait pas Armand T. pour rien.

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