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Billet de blog 8 oct. 2019

La Malédiction de Roberta - Episode 9 "Mille et une nuits à Pigalle"

Chronique de Bourganeuf - La malédiction de Roberta - Épisode 9 « Mille et une nuits à Pigalle » Une scène poignante, racontée par Armand T. d’Ambazac ∗∗∗ INTERDIT AUX MINEUR(E)S — RÉSERVÉ AUX HABITANT(E)S DU HAUT-LIMOUSIN

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La clé tourna dans la serrure. Je me saisis de l’Opinel N°9 que je cachais sous mon oreiller, me relevant en catastrophe. Il était trois heures du matin dans le studio où Samantha T. daignait me laisser une petite place sur un matelas. Je n’attendais personne et je craignais pour ma vie.
Fausse alerte : ce n’était que Samantha qui revenait de sa virée, et elle n’était pas seule. J’allumai, découvrant ma fille accompagnée d’un jeune issu de l’immigration, tous deux ivres et hilares. Peinant à avancer, ignorant ma présence, elle se suspendait à son cou. Elle se laissa tomber sur le lit, entraînant son acolyte sur l’édredon. Quand le nouveau venu finit par s’étonner de ma présence, Samantha lui recommanda de s’y mettre comme si je n’étais pas là. De plus en plus intrigué, il me contemplait avec inquiétude, effrayé par ma mine revêche et mon Opinel.
Me jetant un coup d’œil agacé, Samantha grogna et me demanda de me montrer plus discret. J’obtempérai. Après tout, j’étais chez elle, et dans l’immédiat, c’était elle qui menait la danse. En tout cas, il était hors de question que je quitte les lieux pour un jeune poulain.
Avec un sourire entendu, je repliai ma lame d’Opinel, éteignis l’ampoule du plafond et me recouchai, décidant de ne pas prêter attention à ses minauderies et à ses gamineries avec celui qu’elle appelait Idriss en roucoulant comme une tourterelle. Quelques minutes plus tard, vaincu par l’alcool, Idriss ronflait, au grand dam de Samantha. Elle quitta leur lit et ralluma, avant d’ouvrir le réfrigérateur pour y chercher quelque chose qui pourrait la calmer. Elle ne s’était pas donné la peine de se rhabiller. Constatant qu’elle avait pris un peu de poids, je me promis de lui en faire la remarque le moment venu.
« Alors, malheureuse en amour ? » plaisantai-je.
Elle se retourna, furieuse, une boîte de camembert à la main. « Je ne te permets pas, pas ici, parce qu’ici, c’est chez moi ! On n’est plus à la maison, et je ne suis plus, mais alors plus du tout, dans ce putain de lycée agricole rempli de jeunes drogués !
— Tu essayes de dire que c’est toi qui commandes, hein ? »
Levant les yeux au ciel, elle soupira et mordit un morceau de pain qu’elle avait fourré avec ce qui restait du camembert. « Ce que je veux dire, reprit-elle, la bouche pleine, c’est qu’Idriss de Malakoff, c’est un mec à la cool. En plus, au cas où tu l’aurais pas vu, mais je suis sûre que tu l’as déjà remarqué, il est beau comme un dieu du désert. Alors il va me baiser aussi bien qu’un dieu du désert. Peut-être encore plus.
— Et toi, tu vas devenir la princesse des mille et une nuits de Pigalle ? Nom de Dieu, Samantha, quand est-ce que tu vas grandir ? Reviens sur terre. Ce clown a oublié son turban, et il vaut pas mieux que les autres. En plus, il va chercher à le faire gratos. Tu ferais mieux de nous dégoter de vrais clients.
— Papa, en dehors des heures de travail, mon cul, ça ne regarde que moi. Alors, te mêle pas de ça. (Je la contemplai avec amusement.) Très bien, lança-t-elle avec un air de défi qui me mit sur mes gardes. (Satisfaite de me voir sur le qui-vive, elle balança son pruneau. Du gros calibre.) Tu crois que je suis pas au courant, pour toi et Roberta ?
— Qu’est-ce que tu racontes ? répliquai-je. Roberta, je l’ai croisée qu’une ou deux fois, à Limoges, ou peut-être même que c’était à Tulle.
— Arrête de mentir. Roberta et toi, ça date pas d’hier. Alfredo m’a tout balancé… Allez, avoue, je sais tout. En plus, je me dis que c’est pas la peine que tout Bourganeuf soit au courant de votre idylle. »
Elle me tenait. Je capitulai. Salope d’Alfredo. Il avait mouchardé. Dès mon retour à Bourganeuf, je lui règlerai son compte, comme à Roberta, à coups d’Opinel. « D’accord, mais c’est fini depuis longtemps. Et puis, ajoutai-je en essayant de montrer un peu d’émotion, elle est décédée.
— Oh non ! s’exclama-t-elle, apparemment désolée. Excuse-moi, papa, je savais pas. Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Il y a eu un malentendu, une embrouille avec un connard, un Suisse, je crois, je sais pas trop. Alfredo a voulu m’épargner. Il ne m’a pas tout raconté. C’est vraiment dommage. Roberta, c’était un beau brin de fille, pleine d’entrain. Pour une fois, elle avait tout ce qu’il fallait. »
Elle s’approcha, minaudant comme si elle avait l’intention de me consoler. Pour un peu, j’aurais pu y croire. « Papounet, c’est pas si grave, t’en trouveras bien une autre… Tiens, à propos, je connais Saïd, enfin Saïda, je veux dire. Elle vient du Maroc, et elle en a une belle paire. (Je haussai les sourcils.)  Si, si, je t’assure. Si tu veux, je te la présente. Saïda a une personnalité très compréhensive, très psychologue, avec une langue chantante, aux accents rocailleux. Plusieurs fois, je l’ai vue à l’œuvre avec les pauvres épaves qui traînent dans les bois. Pour un coût très raisonnable, elle les a tous remontés comme des coucous suisses. En plus, elle te fera un prix d’ami.
— Samantha, t’es un amour. Tu sais, fis-je en baissant la tête, Roberta, c’était vraiment une chouette copine. Dommage qu’il ait fallu la supprimer.
— Pourquoi « supprimer » ? s’alarma-t-elle.
— Oh, m’empressai-je de répondre, c’est juste une façon de dire. »
Dans un moment de découragement, j’avais pensé que j’étais en droit de confesser mon forfait à la chair de ma chair, aussi bien pour soulager ma conscience que pour prouver à ma petite fille toute la confiance que je lui accordais. Heureusement pour tout le monde, j’avais réalisé que c’était hors de question. Même si j’avais agi avant tout pour le bien de Roberta en la délivrant du calvaire de sa vie de pècheresse, comment avouer un tel crime, alors que rien ne vous y oblige ? En outre, il n’était pas exclus que Samantha se précipite pour me dénoncer à la police. L’occasion aurait été trop belle pour se débarrasser d’un père comme moi.
« S’il te plaît, ne parlons plus de celle qui éclaira mes nuits blafardes. » J’adressai à Samantha un sourire pitoyable : « En tout cas, même si je ne me fais plus trop d’illusions sur mon avenir, fais-moi rencontrer ton amie.
— Ne t’en fais pas. Je suis sûre qu’elle te conviendra. Elle travaille dans un beau van tout jaune, parfumé à la rose, bien décoré, avec des rideaux en velours. Chaque jour que Dieu fait, elle passe l’aspirateur sur les néons qui donnent une lumière bleu azur sur les peaux nues. Elle met la musique que tu préfères. Et rassure-toi, Saïda, elle rôde pas dans les sous-bois en cuir clouté avec des chaînes, c’est pas son genre. Au fond, tout au fond d’elle, c’est le genre romantique.
— Tu tricotes aussi avec ce genre de fille ?
— Mais non, j’y vais juste pour discuter. Elle, ça fait quatre ou cinq ans qu’elle y travaille. »
Soudain, j’eus une vision : Saïda et Samantha, enchâssées sous une lumière bleu azur. « Dis-moi, j’y pense, ma libellule des forêts enchanteresses, kess que tu dirais si on organisait un truc avec elle ? Tu pourrais en être. Ça rapporterait au moins deux mille le show. On utiliserait son van. Comme ça, on irait directement en bas de chez les clients. Ça leur éviterait tout déplacement. Kess que t’en dis, ma puce du printemps ?
— Quel genre de show ?
— Te bile pas. Laisse-moi faire. Saïda et moi, on s’occupera de la mise en scène.
— C’est juste une copine. De là à tricoter ensemble.
— Justement, c’est encore plus facile avec une bonne copine. Réfléchis. On pourrait au moins aller la voir pour en parler. »
Au même moment, Idriss marmonna dans son sommeil. Samantha finissait son bout de pain en réfléchissant. Elle paraissait fatiguée, mais elle avait toujours ce visage acéré, d’une beauté insolente qui faisait ma fierté. Je poussai Idriss hors de la literie. Il chuta lourdement sur le parquet sans même protester.
« Allez, ma fille, va te coucher. On reparlera de tout ça demain matin. »
Touchée par ma sollicitude, elle m’embrassa sur la joue et s’étendit sur les draps. Quant à moi, je fouillai en silence les affaires du jeune endormi, trouvant deux billets de vingt euros. La recette était maigre, mais cela donnait à notre hôte la possibilité d’une petite gâterie quand il émergerait. Et s’il avait dans l’idée de faire le malin ou d’en réclamer davantage, je jouerais de l’Opinel. Nul ne pourrait jamais disposer de ma petite fille à sa guise. J’étais là — et je le serai toujours — pour veiller à ses intérêts.

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