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Billet de blog 10 oct. 2019

La Malédiction de Roberta - Episode 10 "Félicité forestière"

Chronique de Bourganeuf - La malédiction de Roberta - Épisode 10 « Félicité forestière » Une nouvelle diatribe paradisiaque d’Armand T. d’Ambazac ∗∗∗ INTERDIT AUX MINEUR(E)S — RÉSERVÉ AUX HABITANT(E)S DU HAUT-LIMOUSIN

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Une barrière empêchant d’aller plus loin, le taxi nous avait laissés au rond-point, à quelques encablures du boulevard périphérique parisien. Nous remontions à pied dans l’obscurité de la nuit, longeant les sous-bois où déambulaient de grandes ombres juchées sur des bottes à talons hauts. J’essayai tant bien que mal de cacher mon trouble et mon excitation à ma fille Samantha T. Que ce fût à Bourganeuf ou dans tout le Limousin, nous ne disposions pas d’un tel vivier de plaisirs coupables. Pour un provincial comme moi, ce spectacle relevait presque du surnaturel. On m’avait raconté qu’autrefois, avant les mesures liberticides prises par le préfet de police, les cars de touristes parcouraient les avenues du bois pour s’encanailler sans risque. Je n’avais jamais cru à l’existence d’un tel lupanar à ciel ouvert, l’assimilant à une légende urbaine. Même si l’on disait qu’aujourd’hui, les rangs des amazones s’étaient beaucoup éclaircis, une telle concentration me laissait pantois.
 « Ça va, papa ? Tu tiens le coup ? » s’inquiéta Samantha.
Alors que je dressais le pouce en signe d’assentiment, une habitante sortit sans crier gare d’une futaie et s’avança vers moi pour me mettre la main au panier. Sa voix rauque, qui se voulait aguichante, me fit sursauter. Samantha s’interposa et lui fit comprendre que nous n’étions que de passage. La créature recula dans la pénombre. Une peur équivoque me coupait la respiration. Me voyant scruter l’obscurité, bouche ouverte, ma fille se hâta de me prendre la main et m’entraîna plus loin.
« On arrive », dit-elle.

Le van de notre hôte était garé à l’écart, à l’orée d’un chemin forestier. Il avait la couleur hideuse des anciennes camionnettes de La Poste. Par endroits, sa peinture s’écaillait. Il n’était pas parfumé à la rose, comme Samantha me l’avait annoncé la veille, mais à la fraise. Son amie Saïda nous accueillit sans enthousiasme, se plaignant d’un client ayant exigé sans supplément une position acrobatique. À bonne distance, maquillée, pouponnée, coiffée d’une perruque, Saïda pouvait peut-être donner l’illusion nécessaire pour se décider à grimper dans le véhicule. Quand un des deux néons bleu azur éclaira son visage, je m’aperçus qu’elle devait travailler non pas depuis quatre, mais plutôt quinze ou même vingt ans. Pour elle, l’âge de la retraite approchait, ou il était déjà dépassé. J’étais déçu. Samantha s’en rendit compte. Pour m’encourager, elle me tapota gentiment la main, avant de s’adresser à notre hôte :
« Saïda, papa voulait te voir. Il a un truc à te proposer.
— Pas ce soir, ma chérie. Je suis vanné.
— Non, c’est pas ça. Il organise des spectacles de rue, et il a pensé à toi. Tiens, j’ai amené une bouteille de Chablis. »
Elle la sortit de son sac à dos.
« Fuck you ! » s’écria la quadragénaire. Elle s’empara de la bouteille, l’ouvrit et but au goulot, avidement, en ronronnant. Samantha me fit un clin d’œil. Saïda reposa la bouteille aux trois quarts vide avec un rot de satisfaction. Elle étreignit ma fille et la remercia pour son attention. L’intérieur du van empestait déjà l’alcool.
Alors que nous partagions la seconde bouteille de Chablis, Saïda se leva de la banquette en skaï, ouvrit la porte coulissante et resta debout dans l’encadrement. Samantha me fit aussitôt signe d’observer par la vitre latérale. J’obéis, avant de bénir mon enfant : la nature avait doté Saïda d’un membre hors norme qui arrosait le bitume d’un jet puissant. À présent, je saisissais mieux pourquoi elle officiait en ces lieux à un âge aussi avancé pour ce type d’ouvrage. Je sentais approcher la fortune. J’attendis qu’elle revienne s’asseoir pour prendre la parole :
« J’ai monté avec succès beaucoup de spectacles spécialisés en province, en particulier dans le Limousin. Vous connaissez le Limousin ? »
Saïda me toisa comme si elle s’interrogeait sur un type louche qui osait s’entretenir avec elle.
« C’est vraiment ton père, ce loser ? lança-t-elle à Samantha.
— Arrête, Saïda. D’accord, comme ça, y paraît pas, mais je t’assure qu’il a du talent et beaucoup d’imagination.
— Il lui en faut », dit Saïda.
J’étais à deux doigts de répliquer, mais une image me retenait : celle de l’appendice pendant entre ses jambes. Je la félicitai pour son humour, avant de détailler mon plan de bataille. En dépit de quelques interruptions de Samantha qui ne voulait pas paraître hors du coup, je pus développer jusqu’au bout, prenant soin d’enjoliver l’avenir, notamment sur le plan financier. Je conclus en indiquant que je visais la première année, en hypothèse basse, un chiffre d’affaires de quatre cent mille euros, hors taxes et frais de bouche.
Saïda me contempla avec dégoût. « Tu sais combien, moi toute seule, je me fais par an avec ce truc que t’arrêtes pas de mater depuis que t’es arrivé chez moi ? (Je fis non de la tête.) Plus de la moitié d’une saloperie d’hypothèse basse. (J’ouvris la bouche.) Ferme ta grande gueule. D’abord, tu ne la toucheras jamais de toute ta pauvre vie, et l’inverse est encore plus vrai. Oublie tous tes rêves de paradis forestier et de senteurs musquées. Ensuite, je veux 80%. (J’ouvris de nouveau la bouche.) C’est non négociable, mon grand. »
Dix minutes plus tard, elle acceptait 40%, et je payais le carburant, plus la rénovation du van. Tout comme elle, je savais qu’elle avait besoin de moi pour finir en beauté. Alors, l’un dans l’autre, se frotter contre une gamine de dix-sept ans devant des bourgeois esbaudis,  au lieu de se faire mettre par des inconnus dix fois par nuit, le choix était rapide.

Tandis que Samantha et moi nous nous éloignions vers le rond-point, ma fille m’attrapa par le bras.
« Papa, t’as été au top ! J’aurais jamais cru qu’elle cèderait ! »
Je la remerciai. L’appel du sous-bois et de la créature qui m’avait alpagué à notre arrivée dans ce royaume se faisait de plus en plus pressant.
« Combien tu crois qu’on va se faire, en vrai ? demanda-t-elle alors que mes yeux fouillaient sans relâche les buissons.
— Nous deux, un max. Elle, beaucoup moins.
— C’est-à-dire ?
— Pour nous, dix plaques par mois. Pour elle, deux ou trois, ça dépendra de son tonus. » Je me tournai vers ma fille. « Parce que, tu vois, c’est sûr qu’apparemment, elle ne manque pas de répondant, mais est-ce qu’elle tiendra le rythme ? Tu l’as déjà vue en pleine action ? » Elle secoua la tête. « Le voilà le problème : il faut qu’elle assure. Il faut absolument qu’elle assure, sinon on va rénover un van de La Poste pour que dalle.
— J’avais pas pensé à ça, reconnut-elle.
— C’est bien pour cette raison que je suis là, ma libellule aux ailes diaphanes. Tu ne peux pas penser à tout.
— Des fois, papa, je me demande où je serais si t’étais pas là.
— Je suis heureux de te l’entendre dire. »
J’étais encore plus heureux d’apercevoir enfin celle que je recherchais avec l’énergie du désespoir. La brune d’un mètre quatre-vingts leva une main gantée de cuir tandis que l’autre main soulevait sa jupette en taffetas. Ma gorge se serra. La lumière de la lune joua avec ses bas-résille avant qu’elle ne disparaisse derrière un taillis.
« Samantha, mon papillon de nuit, j’ai une envie pressante. »
Elle me demanda si j’en avais pour longtemps. Je lui répondis que je n’en avais aucune idée. Elle me fit le signe d’absolution en souriant. « Je t’attends au rond-point, papa. Prends ton temps. »
J’entendis à peine la fin de sa phrase. J’étais déjà sur la voie de la félicité, tant de fois promise et depuis trop longtemps inaccessible.

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