La Malédiction de Roberta - Episode 11 "Le teckel à poils ras"

Chronique de Bourganeuf - La malédiction de Roberta - Épisode 11 « Le teckel à poils ras » Une narration exemplaire d’Armand T. d’Ambazac ∗∗∗ INTERDIT AUX MINEUR(E)S — RÉSERVÉ AUX HABITANT(E)S DU HAUT-LIMOUSIN

Je dois reconnaître qu’au début, j’avais eu beaucoup du mal à supporter sa présence, et encore plus sa réapparition. Je me souviens du moment indigne où Samantha m’avait annoncé qu’elle avait invité un camarade à notre réunion de travail. Son air innocent m’avait immédiatement alerté ; à l’évidence, elle préparait un nouveau coup tordu.
Quand le jeune Idriss était à nouveau entré dans le studio, j’avais failli m’étrangler face au culot et à la duplicité de ma fille. Non seulement j’avais déjà dû assister aux prémices de leurs ébats — je m’étais alors empressé de descendre boire quelques demis à la brasserie de la place Pigalle —, mais il revenait comme chauffeur du van de Saïda que nous venions de faire repeindre à grands frais en gris souris. Samantha ne me laissait pas le choix : soit j’acceptais, soit elle se retirait du spectacle. J’avais failli les envoyer paître tous les deux, avant de déclarer qu’il devait réussir un examen pratique pour pouvoir prétendre rejoindre notre équipe. Une lueur d’inquiétude était passée dans les yeux de ma fille, avant qu’elle ne s’incline.
La nuit même, le jeune chiot avait passé le test haut la main dans les rues désertes de banlieue. J’avais beau eu multiplier les injonctions contradictoires, « non, à gauche ! freine ! qu’est-ce que tu fous ! tourne ! accélère ! », j’avais rapidement dû admettre qu’il maniait le volant avec dextérité, précision et sans trop tenir compte des feux tricolores. Au bout d’une demi-heure, vaincu par sa jeunesse et son talent, je lui avais dit de rentrer à Paris. Quand Samantha nous avait vu déboucher boulevard de Clichy, elle avait tout de suite compris qu’elle avait gagné. Ayant cette fois-ci le triomphe modeste, elle nous avait invités à partager un couscous en haut de la rue Lepic.
À présent, Idriss et moi parvenions à collaborer et à échanger des plaisanteries sur Saïda et ses exigences d’artiste de cabaret, tantôt ridicules, tantôt démesurées, ou les deux. Chaque fois, il fallait tout le doigté de Samantha pour la faire renoncer à ses demandes extravagantes. En tant que metteur de scène, mon seul objectif était de ramasser le maximum à chaque prestation qui ne devait pas dépasser 30 minutes. Par pudeur, je ne détaillerai pas ici les différentes actions des deux protagonistes. Je dévoilerai juste que je dus réapprendre à Samantha à sourire en public et à Saïda de se contenter de quelques onomatopées. Par précaution, nous avions créé un nouveau site web, Paris Sexy Truck, au cas où Anne-Claude — qui avait survécu, Samantha s’était renseignée — se serait mise en tête de nous rechercher. J’étais plutôt content des deux petites vidéos mises en ligne. Ma fille et Saïda y dansaient dans le van avec quelques voiles orientaux au son d’un opéra de Wagner — nous visions un public conservateur. Pour qui prendrait la peine de regarder les images avec attention, il était évident que Saïda réservait des plaisirs interdits. Le premier soir, un client nous avait contacté, nous donnant rendez-vous avenue Henri Martin. Il viendrait avec son chien, un teckel à poils ras, qu’il faudrait emmener en promenade pendant le spectacle. Idriss s’en chargerait.

Nous attendions depuis dix minutes, scrutant les trottoirs de l’avenue, quand Samantha pointa du doigt une silhouette avec un chien dans le rétroviseur. Il était vingt-trois heures. Je descendis du véhicule et me dirigeai nonchalamment vers l’homme qui s’était un peu écarté. Notre conversation se limita à deux bonsoirs à voix basse. Il me glissa dans la main le cash convenu — 500 euros — et grimpa seul dans la camionnette tandis qu’Idriss partait avec le teckel. Je restai à proximité, espérant que la musique en sourdine et les mouvements dans l’habitacle n’attireraient pas l’attention. Le client quitta le van comme un fugitif vingt minutes plus tard. Idriss lui rendit son chien qui disparut avec son maître dans la première rue croisant l’avenue.
J’étais satisfait ; les dix minutes d’avance sur l’horaire signifiaient que mes deux artistes avaient réussi la prestation. Je les rejoignis pour les féliciter : Samantha pleurait, et Saïda buvait déjà un Monbazillac au goulot. Je dus attendre que ma petite fille se calme pour apprendre ce qui avait déconné.
« Papa, c’est Saïda ! Elle m’a fait mal ! »
Je me tournai vers l’accusée qui haussa les épaules. Je pris un air menaçant. « Qu’est-ce que c’est que ces salades ? lançai-je. On avait bien précisé qu’il n’en était pas question.
— Tais-toi, Armand. » Saïda me montra quatre billets de cinquante qu’elle sortit de son string. « C’est le bonus. Ta fille a en eu autant. »
Je revins vers Samantha qui hocha piteusement la tête. « Mais j’ai eu très mal ! Vraiment, papa ! C’était terrible !
— Je sais bien, ma chérie, dis-je avec douceur, mais pense à tout cet argent. Ça remboursera la peinture.
— Je voudrais bien t’y voir ! se plaignit-elle. Tu te rends pas bien compte !
— Mais si, bien entendu que je me rends compte », dis-je en échangeant un regard discret avec Saïda.
Levant la tête, ma fille observa sa partenaire et laissa échapper un petit cri rageur. « J’aurais dû m’en douter ! s’écria-t-elle. Tu n’as pas pu te retenir ! »
Elle avait raison. Je n’avais pas pu résister. Le matin, dans le studio, pendant que Samantha se chargeait du ravitaillement en alcool, j’avais voulu vérifier la capacité de Saïda à assurer le show de cette nuit, lui demandant de me montrer comment elle s’y prendrait. Avec un air dégoûté, elle s’était exécutée. Tous mes doutes s’étaient bientôt évanouis.
Dire que je me sentis honteux serait inexact. J’étais simplement soulagé de ne plus avoir à mentir à ma petite fille. Je me penchai vers elle, l’attirant contre moi, comme autrefois, lorsqu’elle venait se réfugier dans mes bras après une dispute avec sa pauvre mère désormais exilée sur le plateau des Millevaches. Ses larmes cessèrent. Elle renifla, puis quitta de la camionnette pour rejoindre Idriss après m’avoir annoncé qu’ils allaient dîner en amoureux.
Il me fallut ramener moi-même le van à Pigalle. En chemin, Saïda, à moitié ivre, me raconta le show en détail, proposant des changements que j’approuvais ou non — la plupart du temps, c’était non. Elle appela ensuite un taxi pour rentrer chez elle à Boulogne. Vers une heure du matin, je m’assoupis du sommeil du juste, rêvant d’un vrai spectacle de cabaret à Limoges ou à Tulle, dans mon Limousin natal, avec Samantha en tête d’affiche : « Venez vous prosterner devant l’authentique déesse du Limousin, le vrai diamant brut de Bourganeuf : Samantha T. » Malheureusement, je savais que Mattéo et sa bande m’y recherchaient pour la disparition de Roberta, ce qui excluait pour l’instant tout retour. Dans l’après-midi, j’avais eu Alfredo au téléphone. Mattéo me soupçonnait, même si Alfredo me soutenait qu’il voulait seulement se renseigner. Je n’étais pas dupe. Le Limousin allait devoir attendre quelque temps avant de pouvoir applaudir ses enfants prodigues.

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