Cosmos-sur-Avron - Chapitre 4

Une nouvelle policière et fantastique qui se déroule en région parisienne. A lire et à déguster dans une cave parfaitement aérée, avec vue sur le port et un verre de jus de pamplemousse de Cuba. Chapitre 4 INTERDIT AUX MINEUR(E)S - EN EXCLUSIVITÉ POUR LES HABITANTS DU HAUT LIMOUSIN

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Chapitre 4

Séance de nuit

 

Le système de verrouillage du sas d’entrée du bunker s’enclenche avec un bruit sec ; je parviens enfin à me détendre un peu. D’un coup d’œil, je vérifie le fonctionnement des quatre caméras thermiques de surveillance des voies d’accès au bunker de la ZUC™. Nous nous sommes cachés toute la journée au dernier étage d’un hôtel une étoile, près de la Gare du Nord, attendant la nuit pour quitter Paris. En cette période estivale où le pays semble tourner au ralenti, l’affaire s’est retrouvée en une du quotidien Le Parisien : « La Tueuse du Cosmos ». Avec le véhicule que je fais toujours parquer près du bar en prévision d’une fuite comme celle-ci — aujourd’hui, une Saab à transmission intégrale, électroniquement modifiée pour augmenter ses performances —, nous avons emprunté les routes secondaires de banlieue pour déjouer les barrages de police. C’est l’un des onze chemins de sortie de la capitale mémorisés dans le navigateur de la Saab. Une demi-heure plus tôt, j’ai fait vérifier ce parcours par un de mes chauffeurs ; un second nous a suivis de près pour faire diversion si besoin était. Après de multiples hésitations, Ibrahim a fini par se joindre à nous ; Aphrodite a tenu à ce qu’il nous accompagne pour, dit-elle, “disposer d’un musicien dans sa suite”. Tout comme moi, il devient désormais un fugitif, témoin capital dans l’affaire des deux policiers égorgés au Cosmos, mais être recherché par les autorités vaudra toujours mieux que contrarier Aphrodite. Je ne peux pas m’en entretenir avec lui, mais je sais que j’ai raison. Les mortels en conflit avec les dieux — ou les déesses — sont en danger de mort.

Un moment, j’ai songé à essayer de me débarrasser d’elle en faisant appel à mes hommes de main, mais j’ai vite écarté cette possibilité : je n’ai aucune envie de découvrir l’étendue de son pouvoir. Dans l’immédiat, je ne vois d’autre solution que de se réfugier ici, avec eux deux. Il faut éviter d’autres catastrophes qui me condamneraient à quitter définitivement l’Europe. C’est à elle de partir ; le plus vite sera le mieux et c’est à moi de m’en assurer. Tant qu’elle restera sur terre, je peux dire adieu à ma tranquillité. Je tente de surmonter mon sentiment d’impuissance en me disant que ce qui survient est peut-être un mal pour un bien : Aphrodite me contraint à rompre avec mes habitudes, à réinventer ma vie, à la réorganiser. J’en ai les moyens, mais ce n’était pas prévu. Pas de cette manière. Et pas maintenant.

Ibrahim, étui à guitare en main, découvre avec étonnement l’intérieur du bunker ; situé en région parisienne, c’est l’un des deux bastions principaux de la ZUC™. L’autre, le numéro II, est creusé à flanc de montagne à l’autre bout de la terre, près de Papeete, à Tahiti. « Zakarias, c’est quoi ce truc quinze mètres sous terre ?

— Je te l’ai dit : c’est un bunker que j’ai racheté à un type qui croyait à la guerre atomique. Quand il a constaté que celle-ci ne venait pas, il l’a mis en vente pour profiter de la vie. (Je suis obligé d’inventer. Ibrahim ne connaît qu’une part de mes activités. J’utilise sa grande cour couverte, à l’écart de la rue, pour le parcage temporaire des berlines commandées par l’Olympie et par d’autres clients qui souhaitent rester discret ; les caves blindées du Cosmos servent à stocker, le temps du transit, les autres marchandises — principalement armes et munitions de guerre et matériels de communication sophistiqués, à usage militaire. Le mois dernier, j’ai fait acheter en Libye une dizaine de drones américains déclassés. Un seul a été livré au Cosmos, pour prouver ma bonne foi à mes acheteurs. En échange de services comme celui-ci, je rémunère confortablement Ibrahim qui arrose à son tour le voisinage. Plus personne ne demande d’explications sur les camionnettes et les camions qui stationnent quelques minutes près du Cosmos, en pleine nuit. Autour du bar, je suis reconnu comme une sorte de bienfaiteur que chacun s’efforce de considérer de la même manière que les autres habitués ; la plupart du temps mal habillé, mal rasé, peu bavard, je me sens comme invisible. Depuis trois ans, le système me donne satisfaction. Il faut seulement que je fasse régulièrement calmer quelques jeunes excités trop pressés.)

— Ça a marché ?

— Quoi ?

— Il a profité de la vie ?

— Aucune idée. »

Il hoche la tête d’un air entendu, pose l’étui à guitare contre un mur, et entreprend de faire le tour du bunker : huit pièces, sans compter deux sous-sols, un vaste garage et un non moins vaste atelier insonorisé ; celui-ci sert à l’occasion de show-room pour démontrer la précision des armes légères que je revends à des organisations — jamais à des particuliers, même s’ils sont prêts à payer deux fois plus. La hauteur sous plafond avoisine les cinq mètres. Comme seul décor du ciment brut, encadrées, de grandes affiches originales de cinéma des années 50. Dans ce qui tient lieu de salon, Aphrodite s’installe en fredonnant sur un grand sofa en cuir amarante. Elle détache promptement ses lanières de sandales et les jettent derrière elle, avant de s’asseoir, jambes repliées sous elle.

« Donne-moi donc à boire… (Je la questionne du regard.) Brandy, sec. »

 Je m’exécute, me sers à mon tour et m’assieds dans l’un des fauteuils. Nous échangeons un long regard muet. Qui pourrait croire qu’une déesse jalouse et assassine se cache dans ce corps d’adolescente.

« Pourquoi tu ne changes pas de corps ?... (Cette question m’a taraudé toute la journée ; je ne pouvais pas la poser en présence d’Ibrahim.) Ce n’est pas possible ?

— Si, bien entendu, mais… mmmh… l’humanisation, cela prend bien quelques heures, et puis c’est toujours une opération délicate, spécialement ici, sur la terre.

— Tu es quand même d’accord que ça aurait pourtant éliminé pas mal de problèmes ? »

Elle boit une gorgée en me dévisageant avec une moue amusée. « Mais qui t’a raconté que je veux éliminer les problèmes ? Je suis venue pour t’en créer. Et puis ce changement purement technique m’aurait privée de ta compagnie durant trop longtemps. Je t’aime déjà trop, mon grand Zakarias », grimace-t-elle en essayant de ne pas pouffer.

 « J’espère qu’Ibrahim n’aura pas à souffrir dans cette histoire.

— Lui ? Oh non, je le protègerai. Il m’accepte comme je suis, et même s’il a tendance à surestimer son talent, c’est un bon guitariste, un comme je les aime, volontaire et toujours partant. Je te promets, voilà, je te promets qu’il ne subira pas mon courroux. »

Je finis mon verre et le pose sur la table basse. Ma main tremble ; la tête me tourne ; je n’ai pas dormi depuis trente-six heures. Gare du Nord, Ibrahim a ronflé sans interruption, tandis qu’Aphrodite prenait un bain, interminable, dans la salle de bains à fenêtre en soupente. Un moment, elle a insisté pour que je la rejoigne ; malgré la crainte qu’elle m’inspire, j’ai tenu bon. Avec dépit, je constate que ma boîte de cigarillos est vide. Je la lance vers une poubelle.

« Ratée, commente Aphrodite.

— Pourquoi ne pas en finir tout de suite ?

— C’est-à-dire ? (Elle boutonne sa chemise ; il fait plus frais qu’à l’air libre.)

— Punis-moi maintenant, à moins que tu veuilles toi aussi profiter de la vie en faisant durer le plaisir ?

— Pourquoi donc te punirais-je ?

— Mais… enfin, c’est bien pour ça que tu es descendue, non ? Pour me punir de t’avoir refilé cette infection, là ?

— Ah, oui ! ce truc-là !... Oui, oui, j’avais oublié.

— Ce n’était pas vrai ? »

Elle tergiverse. Je n’y crois pas trop, mais peut-être regrette-t-elle son attitude, ses paroles agressives lors de notre échange téléphonique. « Bon, disons-nous que j’avais envie de passer mes nerfs sur toi. Une déesse de l’Olympe est évidemment à l’abri de toute maladie, quelle qu’elle soit. »

Je ne peux m’empêcher d’enrager. « Tout ça pour t’amuser ? (Elle hoche la tête en souriant.) Et ces deux types égorgés, c’était aussi pour se faire la nouba ? (Elle hausse les épaules, sans quitter ce sourire qui m’excède.) Pourquoi sur moi ? Pourquoi moi ?

— Pourquoi pas toi, hein ? Tu commerces bien avec l’Olympie, et de l’avis de la plupart d’entre nous, tu as une fâcheuse tendance à te présenter pour ce que tu ne seras jamais : un personnage important, influent. En réalité, tu n’es qu’un commerçant qui peut perdre son seul gros client du jour au lendemain.

— Ah bon, et ça va quand même faire bientôt six ans que je traite avec Zeus et sa famille.

— Oui, eh bien, là-haut, nous sommes plusieurs à penser que c’est beaucoup trop. Un mortel ne doit jamais en arriver à se prendre pour une sorte de bâtard de demi-dieu, parce qu’il côtoie les vrais dieux. Pour le moment, Zeus ne nous écoute pas, mais il cèdera. D’ailleurs, je ne vois pas ce qu’il te trouve ; tu n’as aucun talent particulier et tu mégotes toujours sur les prix, comme un épicier dans un souk. Et ça, ce n’est pas moi qui le dis.

— Alors toi et moi, ça a toujours été du bidon ?

— Du bidon ? Je ne comprends pas cette expression. Si tu me demandes pourquoi nous couchons ensemble quand tu viens pour les livraisons, c’est avant tout parce que tu me fais rire. (Je la regarde, interloqué.) Oui, on dirait que tu essayes — désespérément — de te forer un chemin dans une petite caverne aux parois trop glissantes, et puis tu as de ces petits cris de goret jusqu’à ce que tu te finisses !

— Tu te fous de moi ! Je ne crie pas, contrairement à toi : tu cries, tu hurles même ! assez fort pour me casser les oreilles.

— Oh, mon pauvre chou de Bruxelles ! La méchante Aphrodite te donne le mal de tête ! Tu es vraiment le plus à plaindre, tu sais ! me jette-t-elle avec des yeux féroces.

— C’est le moment de vérité, chou-fleur. Je fraye avec toi seulement pour être sûr de conserver le marché avec l’Olympe. Tu ne peux pas me berner : je te fais jouir, et avec les honneurs quand on entend tes hurlements.

— Quel con, ce mec ! Si je crie, c’est pour rappeler à Athéna et aux autres que je suis bien l’unique divinité de l’amour !

— Ah ! parce que tu as besoin de leur rafraîchir la mémoire aussi souvent que ça ?

— Toi, fait-elle, le visage figé dans un rictus effrayant, tu vas bientôt regretter tes paroles. »

À cet instant, Ibrahim réapparaît de son périple. Imperturbable, il se choisit une eau gazeuse et s’assoit sur le sofa, mais le plus loin possible d’Aphrodite.

« Bon, c’est quoi le programme maintenant que c’est sûr que les flics viendront pas nous chercher ici. On a tout le confort, c’est vrai, mais on va vite s’emmerder, même si Aphro et moi, on va rependre notre duo — si elle est d’accord, bien sûr, ajoute-t-il en désignant son étui de guitare.

— Tu veux toujours que je danse, minaude Aphrodite, même si je suis une vilaine meurtrière. »

Il boit son eau gazeuse avant de répondre. « T’es pas la seule ici à avoir déjà tué. Pour Zakarias, je suis sûr de rien. Moi, quand j’étais au bled, avant de venir me réfugier en France, j’avais une affaire de famille à régler. Alors, tu vois, non, ça me dérange pas de jouer pour toi. »

Elle se lève sur-le-champ, enroule le tapis devant le canapé et se cambre avant de prendre la pose, superbe statue aux longues jambes nues. D’un signe de tête, elle commande à Ibrahim de se saisir de son instrument. Deux minutes et les voilà à nouveau dans leur numéro enfiévré de flamenco arabisant. Les voir ainsi m’insupporte. Muni d’un fond de bouteille de gin, je vais me réfugier dans une des deux chambres. Même avec la porte fermée, leur tapage et leurs youyous approximatifs continuent à m’irriter. Sans doute un effet du sevrage de ce foutu traitement qui me suit depuis des années. Sans quitter mes vêtements, je m’allonge, puis finis par sombrer dans un sommeil cauchemardesque.

 

Cinq heures plus tard, quand je me réveille, la bouche pâteuse, silence total. Je m’asperge le visage à l’eau fraîche et gagne la cuisine. Hormis la guitare sur le sofa, aucune trace des artistes ; ils doivent être dans l’autre chambre à la porte close. Avant de préparer du café, je sors pain de mie, beurre et jus d’orange d’un des trois grands congélateurs plaqués contre les murs, bourrés de vivre pour plusieurs mois. Si nécessaire, l’eau potable peut être puisée dans une cuve et un générateur prendra le relais en cas de coupure de courant. La ZUC™ ne laisse rien au hasard.

Alors que je termine mon bol, espérant vaguement qu’elle ait disparu pendant mon sommeil, rejoignant son monde, elle entre dans la pièce, pieds nus, une simple chemise sur les épaules. Elle a le pubis rasé, laissant juste une mince rainure verticale blonde sur le mont de Vénus.

« Y reste du café ? (Je lui désigne la cafetière fumante.) Merci, Zakarias. (Elle s’étire en baillant.)

— Tu me dis merci maintenant. C’est la meilleure.

— Oh, arrête un peu ! On n’est pas bien ici, tous les trois ? (La mine satisfaite, elle se remplit une grande tasse. J’ai une grande envie de la tancer pour son arrogance.)

— Non, on n’est pas bien, parce que je ne sais pas ce que tu trames.

— Ah, ah ! », lance-t-elle, l’œil espiègle, saisissant une tranche de pain de mie à moitié décongelée.

 

***

 

« Nous sommes arrivés. » Je coupe le moteur du 4x4 Nissan. Derrière le muret en briques et la pelouse en pente, la lumière d’un téléviseur illumine les rideaux du salon ; la maison est située à l’extrémité de la rue des Noués. Il est un peu plus de 22h. Aphrodite scrute les lieux, avant d’ordonner : « Descends. »

Je la laisse seule dans le 4x4 — Ibrahim a choisi de se reposer, probablement éreinté par ses ébats avec celle qu’il considère peut-être à présent comme sa gamine. D’une manière ou d’une autre, je me dois de l’avertir de ne pas s’attacher à elle, mais je redoute que le mal ne soit déjà fait. Je tourne lentement la poignée du portail métallique, emprunte l’allée pavée d’ardoises, puis m’arrête devant la porte d’entrée, déclenchant automatiquement une lumière. Le décor me paraît irréel ; j’ai peur de ce qui sortira de cette virée nocturne à Hermeray, village d’un millier d’âmes, situé à la pointe Ouest des Yvelines. Je ne suis jamais venu ici. J’en connais seulement l’adresse trouvée sur un calepin. J’appuie sur la sonnette et patiente. Un gamin d’une dizaine d’années, en pyjama blanc envahi de lianes et de tarzans à la Hogarth, vient m’ouvrir. Le plus calmement possible, je l’invite à appeler ses parents. Il ne répond pas et disparaît, aussitôt remplacé par un grand chien au poil noir et fauve, sans doute un doberman ; l’animal vient me renifler. Par chance, c’est Lydie qui arrive, en tee-shirt, bas de jogging Adidas et mules fatiguées. Les cheveux à présent coupés courts, plus maigre qu’avant, elle est moins attirante que dans ma mémoire d’un été près de Briançon. Je la revois, entre deux sapins, baisser son pantalon avant ce qui reste comme un assez bon souvenir de séjour à la montagne. Elle me reconnaît avec surprise et s’approche. « Qu’est-ce que tu veux, Zakarias ? demande-t-elle à voix basse. T’es pas un peu malade de te pointer ici ! Michel est là, avec les enfants ! Qu’est-ce que tu fous là ?

— Va dire que je suis un automobiliste en panne et que j’ai besoin de téléphoner, ma batterie étant à plat. Vas-y. (Je me force à sourire.) Non, s’il te plaît, ne pose pas de questions. »

Elle doit me prendre au sérieux, car elle repart. Quelques secondes plus tard, une tête d’homme massif, entre deux âges, à grosses lunettes, se profile dans le couloir pour me dévisager ; le doberman s’est assis devant moi, langue pendante avec un filet de salive qui n’en finit plus de descendre vers le tapis brosse. Lydie revient avec un téléphone portable. « Dis que tu ne captes pas et que tu dois sortir.

— Quoi ? Mais t’es timbré ! Qu’est-ce que tu viens faire chez moi ?

— Lydie, je t’en conjure, ne discute pas. (Elle est de plus en plus perplexe.) Si tu ne me suis pas dehors, la situation deviendra très vite beaucoup plus problématique. Fais-moi confiance : je ne vous veux aucun mal, à toi et à ta famille. Je n’aurais aucune raison pour ça.»

« Je sors ! crie-t-elle. Je ne capte rien ! » On entend un « O.K. ». Le gamin se colle au chien immobile et lui caresse le crâne en nous regardant.

« Qu’il s’en aille ! » chuchoté-je.

« Marc, mon chéri, tu ne voulais pas voir la fin du film ? » Il rejoint son père en bougonnant.

Je commence à rebrousser chemin, mais m’arrête sur-le-champ ; l’animal s’est mis dans l’idée de se joindre à la promenade. «Vire ce chien, murmuré-je. » Elle fait non de la tête. Je lève les yeux au ciel et nous nous retrouvons tous les trois sur la pelouse. La nuit commence à tomber. Le chien est nerveux, se déplaçant autour de moi, hésitant sur la conduite à adopter. « Lydie, je ne vois pas comment t’annoncer ça…

— Qu’est-ce que tu cherches, Zakarias ? Dépêche-toi, on n’a pas beaucoup de temps avant que Michel ou mon fils rapplique pour voir ce qui se passe.

— Tu crois que je ne suis pas au courant, bon Dieu ! Je cherche à tous vous protéger. (Elle fait aussitôt deux pas en arrière.)

— Nous protéger ? De quoi ? De toi ?

— Mais non, non, pas du tout. Écoute-moi : je te supplie de m’obéir, tu m’entends, je t’en supplie.

— Quoi ? » Le chien émet quelques bruits de gorge inquiétants. Lydie le rappelle près d’elle.

« Il faut que tu montes dans cette voiture devant chez toi. Quelqu’un veut te rencontrer.

— Qui ça ? C’est une femme ?

— Oui… enfin, pas vraiment.

— Toi et moi, ça fait des années et ça n’a duré que quelques jours à la montagne. Qu’est-ce que vous me voulez ?

— Je te l’ai dit : juste te voir. Après on file, tu rentres chez toi et tout redeviendra comme avant. »

Elle réfléchit. « D’accord. Tu me fais toujours autant flipper. C’est pour ça que ça n’a pas duré, nous deux. »

Je n’avais jamais envisagé notre aventure alpine sous cet angle-là. Nous marchons jusqu’au 4x4 où la silhouette d’Aphrodite à la chevelure blonde se profile derrière la vitre.

« C’est elle ?... Mais c’est qu’une gosse ! »

La déesse fait descendre la vitre passager et examine froidement Lydie des pieds à la tête, comme si elle essayait de comprendre pourquoi donc elle et moi nous nous sommes retrouvés amants. Lydie recule. Je me poste derrière elle. « Grimpe, Lydie, et fais déguerpir ton chien. » Elle se tourne vers moi, effrayée. « T’as toujours été un peu dingue, Zak. Ça n’a pas changé. » Je ne réponds pas. « Je monte et vous disparaissez ? C’est bien ça ? O.K. » Elle flatte son doberman de la tête, puis ouvre la portière sans la refermer. Lentement, je prends sa suite, puis claque doucement la portière. Debout sur les pattes arrière, le chien griffe la carrosserie en gémissant.

 « Elle est là, dis-je à Aphrodite. Tu as ce que tu veux, partons maintenant. Laissons-la en dehors de tout ça.

— C’est elle, Lydie ? Tu me mens peut-être.

— Oooh ! Merde, je n’en peux plus ! fais-je en donnant un violent coup de tête contre le siège avant.

— Tu t’appelles bien Lydie ? questionne Aphrodite. (L’intéressée fait signe que oui.) Tu as été l’amante de Zakarias il y a quelques années, près d’un lac, c’est vrai ? (Elle acquiesce à nouveau.) Bon, alors tu vas remettre ça avec lui, tout de suite. Je veux voir deux mortels qui s’imaginent faire l’amour, je veux examiner vos deux pauvres petits corps nus en train de se trémousser l’un dans l’autre. Allez, magnez-vous. »

Lydie tente soudain de s’échapper, mais les portières arrière sont automatiquement verrouillées de l’intérieur. Aphrodite nous détaille d’un œil implacable, attendant sans mot dire. Elle a sorti le pistolet du policier égorgé ; elle le tient en l’air d’une manière décontractée, comme un accessoire. À présent, je sais ce qu’elle avait en tête et je sais que si elle ne l’obtient pas, quelqu’un mourra, par balle ou au cutter ou écrasé par un 4x4 japonais — à moins qu’elle ne décide de combiner le tout. J’enlace maladroitement Lydie qui commence à pleurer. Dehors, le chien se met à aboyer, rayant les portières. « Je suis désolé, je ne peux rien faire contre elle. » Aphrodite s’installe au volant et démarre brutalement, l’arme toujours en main. Par la lunette arrière, j’aperçois son mari et son gosse dans la pénombre. L’homme se met à courir vers la Nissan en criant, mais c’est peine perdue. Aphrodite roule pleins phares en direction de la forêt de Rambouillet, à toute allure.

« Vous allez me tuer, je le savais », ne cesse de répéter Lydie. Toutes mes tentatives pour la rassurer n’ont aucun effet. Aphrodite arrête la course du 4x4 au bout d’un long chemin de traverse, engageant dangereusement l’avant du véhicule dans un fossé. Ainsi à couvert dans le dédale des voies forestières, aussi loin que possible de la route, nul ne peut nous débusquer. Aphrodite allume le plafonnier et se retourne, le visage sévère, pointant le pistolet sur nous.

 

Nous la relâchons en pleine nuit, quelque part dans la forêt, sanglotant, humiliée, sans doute assez loin d’Hermeray. Aphrodite s’est distraite en vidant le chargeur à quinze coups du 9 mm tout près de Lydie qui a sauté dans une espèce de gigue morbide. Au final, elle s’est écroulée dans le sous-bois, en proie à une crise de nerfs. J’ai réussi à convaincre notre conductrice de lui laisser son bas de jogging ; elle a été intransigeante sur le reste. La police finira bien par la retrouver, mais dans quel état ? Aphrodite se considère un peu lasse et me donne le volant. Je file aussi rapidement que possible vers le bunker en empruntant les départementales indiquées par le navigateur. Ma passagère paraît satisfaite. « Tu es contente ? demandé-je en rétrogradant à l’approche d’un virage. Tu nous as bien matés ? (Je passe une main sur mon visage : tout au long, Lydie m’a griffé.)

— Ouh ! oui, oui ! Vous étiez si pitoyables ! se rengorge-t-elle. Pitoyables, vraiment ! À peine mieux que deux chiens se flairant le cul ! (Elle éclate de rire en tapotant gentiment ma cuisse. J’ai envie de la baffer. Moi aussi, je me sens sale, humilié — et honteux de ne même pas avoir cherché à résister à cette gorgone à visage d’enfant.) Eh ! tu t’arrêteras avant d’arriver au bunker. Je vais te montrer toute la différence entre une mortelle et une déesse… Ah, allons ! ne fais pas cette tête, Zakarias. Tu devrais plutôt être content de te distraire avec moi ! Vous êtes tellement bizarres, vous autres mortels : vous prenez toujours tout tellement au sérieux.

— C’est peut-être parce que nous savons que, tôt ou tard, nous devons mourir. »

Elle marque un temps, avant de dire, avec une certaine solennité : « Zakarias, ce sont les premières paroles un peu sensées que j’entends sortir de ta bouche. » Dans la nuit, j’accélère, montant à 120, puis 150 km/h sur la départementale bombée, bordée de profonds fossés avant des champs et des bosquets. Il y a une chose qu’elle ne sait pas : la région abonde en gibier ; à cette heure, il n’est pas rare de croiser cerfs ou sangliers sur ces routes. En ces instants où je redoute plus que tout le dénouement que me réserve Aphrodite, c’est cette idée qui me fait encore avancer : en finir, anonyme, au plus tôt, m’envoler, emporté par le destin sur cette route déserte.

Au risque de nous faire basculer dans le fossé, Vénus Aphrodite se jette sans prévenir sur le klaxon pour y appuyer frénétiquement. Puis elle pousse des ululements de joie en ouvrant sa vitre, laissant le vent souffler sur son visage ravi, gonflant ses longs cheveux blonds en traînée d’or éclairée par la pleine lune. D’une main, elle tambourine sur la carrosserie de la portière. « Hermès ! hurle-t-elle gaiement. Est-ce que tu m’entends ? Ce soir, je suis heureuse ! Je suis heureuse, Hermès ! Le grand et bon Zakarias est avec moi ! »

 

A suivre...

 

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