Chronique de Bourganeuf #1 - "Langue de velours"

Chronique labiale concernant Armand T. (d’Ambazac) racontée par lui-même Chapitre I - « Langue de Velours » ∗∗∗ INTERDIT AUX MINEUR(E)S — RÉSERVÉ AUX HABITANTS DU HAUT-LIMOUSIN

Un jour, Karina (du Babel Grill) m’aperçut alors que je vaquais sur le bitume. Elle me héla vertement : « Armand T., attention ! Tu fonces droit dans le mur. »
Aussi sec, j’ai répondu : « Kess que ça peut te foutre ? On baise ensemble, peut-être ? Hein ? Karina ? »
Elle a hoché la tête. À cette époque ensoleillée, face à l’entrepôt de la grande halle aux vêtements, elle portait un débardeur bleu ciel, des sandalettes en faux cuir de buffle de Tanzanie, une jupe en daim de Rambouillet, fendue sur le côté droit. Karina – en tout cas, c’est ce qu’on racontait à son sujet – appréciait à leur juste valeur les hommes mûrs avec moustache, au teint olivâtre, aux fesses musculeuses et au pénis courbe. Sans me vanter, je bénéficiais d’au moins une de ces spécificités. C’est sans doute pour cette raison qu’elle me lança, bravache : « Non, mais ça peut se concevoir. »
Comme je ne répondais pas, elle ajouta avec une certaine nervosité : « Kess que t’en dis ? Tu te sens d’attaque pour monter la bête, hein ?
— Oh, moi, tu sais, les histoires de donzelles et de queues recourbées…
— Quoi ?
— T’as très bien compris.
— Mais enfin, kess que tu racontes ! Je comprends pas, j’te jure, minauda-t-elle.
— Bon, moi, je te dis que ma queue, elle est pas si courbe que ça.
— Ah bon ? (D’abord déçue, elle se ressaisit très vite.) D’accord, mais t’as au bas mot cinquante-cinq balais brosses. En plus, t’as le teint drôlement olivâtre.
— Ah ouais, ça, c’est vrai.
— Alors ?
— Alors, j’dis pas.
— On y va, alors. Kess que tu veux faire, Armand T. ? »
Je fis semblant de réfléchir, avant de répondre en souriant : « Ben, si ça te dérange pas trop, direction le trou à balle. Ça te dirait ?
— Faut voir, j’veux pas trop d’emmerdes après… (Je lui fis part de mon étonnement.)  Ben, elle est peut-être pas bien courbe, mais, toutes ici-bas, toutes autant qu’on soit, on sait parfaitement qu’elle en impose, si tu vois ce que je suggère de la sorte. »
Je réagis aussitôt : « Mais t’inquiète donc pas pour ça. Je sais y faire, quand même.
— C’est ce qu’un jour, quelqu’un m’a dit, en effet.
— Ah bon, qui ça ?
— Je crois bien que c’était le Frédo (de Guéret) », avant d’ajouter, la mine maussade : « Oh, celui-là, j’ai jamais trop voulu lui sucer le pouce.
— Comment ça ?
— Je sais pas trop, des fois, j’lui trouve un air vicieux.
— Fredo, un vicieux ? Attends, lui, il peut te lécher un bouton de rose pendant des heures. C’est le spécialiste de ce genre de truc sur la place de Guéret. Tu savais pas ? Parole, c’est une vraie langue de velours. Paraîtrait qu’il œuvre dans de la dentelle purpurine.
— Non…. Meeerde…
— Eh oui… Bon, on y go ? »
Elle fit la moue, se grattant le haut de la cuisse dénudée. « Hé, zut ! Attends, Armand T., je me souviens, je devais peut-être lui passer un coup de fil, aujourd’hui même.
— Au Fredo ? »
Elle acquiesça et s’éloigna vers le rond-point, portant son smartphone à l’oreille. Tout d’un coup, je me sentis encore plus seul et encore bien plus con. Arrivant à sa hauteur, une Peugeot klaxonna pour éviter qu’elle ne s’engage imprudemment sur la chaussée. L’œil rivé sur son écran, elle leva à peine la tête, attendant avec anxiété que Fredo décroche.

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