Cosmos-sur-Avron - Chapitre 5

Une nouvelle policière et fantastique qui se déroule à Paris et Deauville. A lire et à déguster sous un parasol blanc à bandes rouges, avec une boisson alcoolisée. Chapitre 5

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Chapitre 5

Les noces divines

 

Ibrahim n’est pas venu nous accueillir. Je pars à sa recherche dans le bunker : aucune trace. Même sa guitare a disparu. J’ignore comment il est parvenu à débloquer le système d’ouverture électronique ; probablement m’a-t-il observé quand j’ai déverrouillé au moment de partir pour Hermeray. Quand elle est obligée d’admettre que son guitariste a décampé, Aphrodite perd sa bonne humeur.

« On ne peut jamais compter sur les mortels, dit-elle, le regard assombri. Vous êtes tous les mêmes. Je voulais danser pour vous deux, nue, pour vous éblouir, vous provoquer… Mais vous n’êtes que des pourceaux, des sans-gêne, vous mendiez une gamelle à des dieux trop bienveillants. »

Je ne réponds pas — me retenant de lui rétorquer qu’en tant que déesse, elle aurait déjà dû tout savoir de l’infidélité de son guitariste — et m’assois dans le salon, retrouvant le téléphone portable laissé dans le bunker : plusieurs appels, dont un d’Ibrahim : « Zakarias, tu t’es mis dans la merde, avec moi dedans par la même occasion. J’ai entendu votre conversation, quand vous parliez des dieux et des hommes. Merde ! on aurait presque dit que c’était pour de vrai. Maintenant, elle y croit aussi, comme toi, ou elle fait semblant, pour s’amuser, et c’est ma faute. Tu sais, ce que je voulais dire quand on rentrait du commissariat, c’était ça : je me suis fait un peu mousser comme l’ami d’un mec important, j’ai raconté qui tu étais, ce que tu disais que tu faisais avec tes dieux, tes trafics d’armes et de bagnoles de luxe. Cette fille a tout pigé ! Dans son genre, c’est un crack. Elle aurait dû être actrice : maintenant, elle se prend pour la vraie Aphrodite, celle qui appelle de là-bas, mais c’est qu’une gosse malheureuse qui s’est barrée d’un hôpital. Elle a pas voulu dire lequel… De toute façon, c’est trop tard. Ces deux mecs sur le carreau, eux, ils sont bien réels. Je me tire. Je retourne au Cosmos. Là-bas, s’ils m’attendent pas déjà, j’appelle les flics, je dis que vous m’avez kidnappé et je vais dire où est le bunker. C’est tout ce que je peux faire pour essayer de sauver ma peau. J’y crois qu’à moitié. Est-ce que t’auras ce message à temps ? Sinon les flics sont déjà là. Zakarias, j’aurais jamais dû parler de toi. C’était de la connerie. Bordel, tout ça, c’est allé tellement vite… En fin du compte, tu vois, elle est beaucoup trop belle pour avoir une petite chance d’être honnête, et puis si ça peut t’être utile au cas où t’aurais des scrupules, elle est plus âgée qu’elle y paraît. Bonne chance à nous deux… Non : à nous trois. »

« Bonne chance », murmuré-je en supprimant le message. Il date d’une heure. Peu probable qu’en pleine nuit, il ait déjà rejoint Paris et le Cosmos. Je lui prédis beaucoup d’ennuis, mais rien à côté de ceux qui m’attendent déjà.

« Qu’est-ce que tu marmonnes ? demande-t-elle, penchée en avant sur son fauteuil, occupée à démêler ses cheveux avec une brosse. (Elle a posé le pistolet entre ses cuisses.)

— Rien. Rien du tout.

— Tu me déçois, Zakarias : à défaut d’être un bon amant, je te prenais pour un ami. (Elle rechigne en forçant pour venir à bout d’un nœud.) Tu ne fais que profiter de moi, de moi et des autres, comme Ibrahim, comme Lydie. Et comme Florence. J’ai souvent entendu ce nom. Là-haut, on raconte que c’est elle, ta vraie maîtresse. C’est exact ?

— Si c’est ce qu’on dit alors, répondé-je en me débarrassant de ma veste maculée des traces du viol de la forêt de Rambouillet.

— Eh bien, en tout cas, c’est ce qu’on va vérifier. (Elle pose la brosse sur l’accoudoir du fauteuil et reprend son arme.) Convoque-la ici, tout de suite. Pendant ce temps, je vais prendre un bain. Je me sens toute dégueulasse de votre sueur de mortels apeurés. »

L’œil mauvais, je la regarde s’éloigner. « Ma chérie, cette fois, tu vas devoir te démerder sans moi. (Elle se retourne et me toise, l’œil noir.) Je ne l’ai pas vue depuis trois semaines. 

— En quel honneur ?

— En l’honneur de ses vacances.

— Oh ! fort bien. Alors on va la rejoindre, même si elle couche à l’autre bout de ton monde. De toute façon, sans musique, cet endroit devient sinistre. Puisque tu refuses de collaborer — et que tu me fournis ainsi gentiment la preuve que tu tiens à elle — je vais me renseigner de mon côté. Crois-moi ou pas, ce ne sera pas bien long.

— À propos, la police sera là d’ici une à deux heures. Ibrahim va leur vendre la mèche.

— De quelle mèche parles-tu ? Je ne comprends pas toutes vos expressions. Mais oui, je sais que les flics, comme vous dites, vont venir ici. Ils sont même en route, à dix dans trois véhicules, le couteau entre les jambes. C’est pourquoi on repart d’ici peu, en changeant de voiture. Tu as une Porsche Turbo S dans ton garage. Avec ça, personne ne nous rattrapera. J’ai déjà demandé à Vulcain de les ralentir ; il va déclencher un fantastique orage sur leur chemin. S’ils persistent dans leur erreur, il en foudroiera quelques-uns. Tu vois, je pense à tout ; et du coup, on a même le temps de manger un morceau. (Elle se rend dans la cuisine et ouvre un des congélateurs. Je l’entends fouiller avec entrain dans les sacs congelés.) Oh ! des palourdes ! J’adore les palourdes ! Ça te dit, mon chéri ? Tu nous fais couler un bain moussant et je les prépare, d’accord ? »

 

Après une heure de route à pleine vitesse — dont les premiers kilomètres sous une pluie battante —, nous approchons de Deauville. Aphrodite n’a pas eu à chercher bien longtemps pour retrouver Florence. Celle-ci a répondu à un message en donnant son adresse pour les vacances, information directement lue par la déesse — qui fouinait un peu partout — sur la messagerie de la ZUC™. L’aube rosit le ciel. Aphrodite chantonne d’une belle voix cristalline. Tout est réussi dans ce corps. Son seul écueil reste sa jeunesse : avant de revenir au bunker, quand je l’ai prise à sa demande dans le 4x4, coincée entre le levier de vitesse et le volant, je fermais les yeux, mal à l’aise ; j’avais la sensation de forcer une môme, et par flashs, réapparaissaient les visages des deux types du Cosmos, en train de se vider de leur sang.

Ses rues désertes, Deauville dort encore. Vitres baissées, je conduis la Porsche sur le bord de mer, à petite allure. Aphrodite contemple une mer d’huile où quelques mouettes criaillant paraissent s’exercer en désordre au rase-mottes. Elle se tourne vers moi : « Arrête-toi. »

Elle descend et respire à pleins poumons. Elle a laissé le pistolet sur son siège. Je suis à deux doigts de filer, pensant à la Kalachnikov normalement cachée dans le coffre — changeant sans cesse de véhicule, je ne suis plus certain qu’elle s’y trouve. Je connais l’essentiel pour le maniement des armes ; je pourrais m’en servir pour l’obliger à me suivre en dehors de la ville, la ligoter, l’assommer et m’enfuir. Seulement, avec ou sans Kalachnikov, je ne me sens pas capable d’un tel coup de force — d’ailleurs voué à l’échec : elle dispose de moyens, de pouvoirs dont je ne sais pratiquement rien. Je coupe le contact et la rejoins. Elle a ôté son pantalon. « Allez ! magne-toi Zakarias ! On va se baigner, m’invite-t-elle, avant de se déshabiller entièrement.

— Non, il est trop tôt. L’eau doit être froide.

— J’ai demandé à Poséidon 24°C au minimum, rien que pour nous deux, ici… Allez, quoi ! arrête de te morfondre ! Amusons-nous ! On en a bien besoin. »

Je laisse mes vêtements sur le capot de la Porsche. M’attrapant le bras, la gamine descend rapidement sur la plage par un escalier en bois ; les galets nous ralentissent ; tant bien que mal, nous courons jusqu’à la mer. Elle n’a pas menti : la température est idéale. Nous nageons sans nous presser, côte à côte, vers le large. J’ai la sensation de flotter au milieu d’un désert. Après un piqué, une mouette nous survole en ricanant. Est-ce sous cette forme qu’Hermès vient nous féliciter ? Féliciter pour quoi ? Que je sois encore en vie, qu’Aphrodite ait tué deux mortels ? Les seules rides à la surface sont dues à nos mouvements. Aphrodite se met à rire ; elle paraît enchantée. « Zakarias, c’est toi mon mortel préféré ! » L’un en face de l’autre, sous l’eau, nous battons doucement des mains et des pieds. Je lui demande pourquoi. « Quand tu entreprends quelque chose, même si tu n’es pas d’accord, tu fais toujours de ton mieux. Et puis, tu sais bien quand toute discussion devient inutile. C’est une grande qualité chez un mortel.

— C’est tout ?

— Non. Le reste ne concerne que moi. »

De retour sur la plage, nous nous essuyons comme nous pouvons. C’est là que je remarque de longues cicatrices blanchâtres qui barrent les veines de ses deux poignets. Elle se plaint de s’être abîmée la plante des pieds avec le tranchant d’un coquillage. Nous remontons dans la Porsche. Avec un tee-shirt sorti de son sac kaki, elle se frotte énergiquement les cheveux. Je ne vois plus le pistolet.

« Où est Florence ? demandé-je.

— Pas loin d’ici, dit-elle sans cesser ses mouvements. En fait, tout près.

— C’est-à-dire ? »

Elle laisse son tee-shirt sur le tableau de bord et désigne du doigt une grande maison à colombages en bord de mer, à une centaine de mètres.

« Ton amante préférée ne s’est pas encore réveillée d’une nuit torride. Laissons-la encore un peu tranquille. En attendant, j’ai faim. Pas toi, mon chéri ?

— Pas plus que ça.

— Détends-toi, je ne veux de mal à personne. »

Nous trouvons un bar avec terrasse en train d’ouvrir. Elle commande chocolat et croissants ; moi, un grand café et une tartine. Je ressens d’un coup la fatigue d’une nouvelle nuit blanche. Mes gestes sont maladroits. Le soleil levant couvre la mer de reflets orangés. La gamine tient entre ses mains sa tasse de chocolat.

« Tu sais, Zak, je crois bien que je suis amoureuse. (Sa voix a un peu perdu de son assurance. Ses yeux restent braqués sur l’horizon et la mer immobile.)

— De qui ?

— De toi, imbécile. »

D’un mouvement brusque, je repose sur la coupelle la tartine que je portais à ma bouche. La panique me serre la gorge.

« Je m’en suis rendu compte pendant notre route jusqu’ici. J’ignore comment c’est arrivé et pourquoi, mais je t’aime… J’aime un mortel, poursuit-elle d’un ton caressant. Cela faisait si longtemps. C’est un bonheur tellement inattendu, comme un cadeau. Peut-être est-ce Zeus qui en a décidé. Oui, ce doit être lui. En amour, le hasard n’existe pas. Je le remercierai quand nous serons rentrés chez nous.

— Le remercier ? » finis-je par articuler.

Elle hoche la tête sans me regarder. Je bois mon café en silence, le plus lentement possible. Les yeux dans le vague, Aphrodite paraît immergée dans un songe de félicité. Plus les secondes passent, plus j’ai envie de renverser la table, de courir vers la Porsche, de vider dans le ciel un chargeur de la Kalachnikov fantôme et de m’évader le plus vite, le plus loin possible.

« Je veux que tu viennes en Olympie avec moi. Nous célébrerons nos noces avec faste. (Je reste sur ma chaise sans bouger.) Je convierai toutes les divinités, pas seulement celles de l’Olympe. Elles convergeront du cosmos par milliers… (Elle ferme les yeux, souriant aux images qu’elle fait défiler devant elle.) Les présents seront innombrables, il faudra des palais entiers pour en venir à bout. Des cités porteront nos deux noms accolés comme gage de félicité. Pour effacer nos péchés, des troupeaux entiers seront sacrifiés ; leur sang ruissellera du Mont Olympe… (Elle se tait quelques instants, comme pour mieux savourer ce qu’elle vient de décrire, et encore plus ce qu’elle s’apprête à ajouter.) Notre joie de vivre l’un aux côtés de l’autre sera telle qu’elle nous terrassera à la fin de chaque nuit, au début de chaque jour. Nos enfants seront des demi-dieux partout célébrés. Tous si beaux que les artistes se battront pour avoir comme premier privilège de pouvoir les admirer et comme second de les prendre comme modèle. D’autres déesses que moi se relaieront à leur berceau pour leur offrir le sein ; ils seront si nombreux que seule, je ne pourrai suffire à cette noble tâche. J’enfanterai autant de fois que nous le désirerons, et chaque fois, je serai nouvelle, car je me régénérerai pour garder ton amour intact. Ne vois-tu pas notre destinée qui se transformera en légende ? La nuit où tu mourras — car il faudra bien que cela survienne —, des galaxies s’embraseront avant de s’éteindre, des milliers de chants à ta gloire seront entendus sur chaque terre que nous aurons foulée. Toi aussi, à ta manière, tu seras un immortel. Je voilerai mon visage pour ne plus jamais offrir ma beauté à un autre que toi. Je ne me découvrirai plus qu’en présence de nos enfants auxquels je n’aurai de cesse que de conter nos deux vies rassemblées. (Elle rouvre ses paupières et me dévisage de ses beaux yeux verts comme si j’étais le plus précieux des hommes.) Vois-tu tout cela comme je le vois ?

— Mais… — j’ai la gorge sèche — une déesse peut-elle épouser un mortel ?

— Oui. C’est exceptionnel, mais quand il devient évident qu’ils ne peuvent plus se passer l’un de l’autre, la meilleure des choses, c’est de s’unir et de le proclamer à tout l’univers. (Je scrute le fond de ma tasse pour éviter de croiser son regard.) Tu n’es pas heureux ? Tu vas venir partager ma vie. Je te comblerai comme toi tu me combles déjà. Quelle incroyable fortune nous avons !

— Et Florence ?

— Ah oui, Florence, c’est vrai… (Elle marque une pause, avant de reprendre :) Je désirais rencontrer ma rivale avant de repartir. Est-ce que tu as des sentiments pour elle ? Je veux dire : est-ce que tu l’aimes ? (Je fais signe que non.) Est-ce qu’un jour, tu l’as aimée ? (À nouveau, je fais signe que non.) Tu ne mentirais pas, n’est-ce pas ?... Non, je ne crois pas, pas cette fois-ci. Alors nous allons simplement lui faire part de la bonne nouvelle. (Je ne peux m’empêcher de repenser à Lydie, sacrifiée puis abandonnée en pleine forêt.) Je veux t’observer à ses côtés, être certaine que vous n’avez été que des amants de passage.

— Pourquoi ne pas partir tout de suite ? Florence appartient au passé.

— C’est vrai, mais c’est ton passé. Avant d’annoncer l’événement en Olympie, je dois être convaincue.

— Je suppose que c’est inutile d’essayer de te faire changer d’avis.

— Pour cette dernière fois, oui, dit-elle en s’approchant. Embrasse-moi pour me donner du courage, beaucoup de courage. J’en ai besoin avant de me confronter à cette mortelle qui a su te séduire. »

A suivre...

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