Cosmos-sur-Avron - Chapitre 6

Une nouvelle policière et fantastique qui se déroule à Deauville. A lire et à déguster à l'ombre, avec une boisson glacée. Chapitre 6

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Chapitre  6

Deauville

 

Dans la cuisine, nous sommes tous trois assis autour de la table ronde. Quatre sets plastifiés de photos de paysages tropicaux et un dessous-de-plat en inox articulé et déplié y sont disposés. Le quotidien Ouest France est ouvert à la page des programmes de cinéma. Entre les murs jaune pâle, le soleil qui traverse la fenêtre donnant sur la plage, tache de lumière le carrelage blanc. Un poster d’un trimaran de course survolant l’écume et le creux des vagues est encadré près de la porte fermée. On y a suspendu un calendrier ; au mois d’août, à côté d’une reproduction du Saint-Jérôme de Caravage, chaque jour passé est barré d’une croix. Au-dessus de l’évier en faïence avec assiettes et casseroles mises à sécher, trois hauts placards blancs en enfilade, deux longues étagères avec bocaux de verre aux bouchons en liège et nombreuses petites bouteilles et flacons d’épice et de condiments.

Toutes les deux me regardent. Je n’ai pas fourni d’explication. Florence nous a accueillis sans poser de question. Depuis que nous travaillons ensemble à la ZUC™, elle est prête à tout ; non : plus exactement, elle ne s’étonnera de rien. Elle s’est habillée rapidement pour nous ouvrir, nous demandant de ne pas trop faire de bruit, pour ne pas réveiller les autres, sans autre précision.

« Merci de nous recevoir à cette heure, dit Aphrodite. (Elle porte son jean noir, ses tennis et un chemisier blanc froissé, à peine boutonné.)

— Je vous en prie, c’est normal. Qu’est-ce que vous prendrez comme petit-déjeuner ?

— Rien, merci, Florence, répondé-je. On ne reste qu’un instant. On a de la route à faire.

— Bien, dit-elle. Excusez-moi, mais j’ai toujours besoin d’un bon café le matin. »

Le temps de s’occuper de la cafetière électrique sur le plan de travail jouxtant l’évier, elle se lève et nous tourne le dos. Aphrodite tend le bras et entremêle ses doigts avec les miens. Florence, marquant un temps d’arrêt quand elle le voit, se ressaisit très vite, souriant à celle qu’elle pensait n’être qu’une simple gamine dévergondée en cavale. Elle réalise que ce n’est pas aussi limpide. Pense-t-elle déjà aux deux policiers tués trois jours plus tôt au Cosmos ? Il y a une chance pour qu’elle n’en soit pas encore informée ; elle dit toujours que pendant ses congés, elle ne suit plus l’actualité pour retrouver un peu de sérénité. Zeus fasse que ce soit le cas pour ces jours-ci.

« Vous allez loin ? s’enquiert-elle en attendant que se remplisse le broc en verre de la cafetière.

— Oui, assez, dis-je en croisant son regard interrogateur. (Je la conjure en moi-même : Tiens le coup, Florence, ne fais pas d’erreur. Accepte tout ce que tu vas entendre.)

— Vous vous connaissez depuis longtemps ? entreprend Aphrodite en me caressant l’avant-bras.

— Euh… je suis à la ZUC™ depuis… depuis combien de temps, Zak ? Tout d’un coup, je n’arrive plus à compter, c’est bête.

— Depuis neuf ans.

— Neuf ans déjà ?... Oh, oui, c’est ça : Zak m’a engagée à cette époque. Il m’a débauchée du groupe Accord. (Vêtue d’un simple sweat-shirt bleu clair et d’un pantalon corsaire blanc, pieds nus, sans maquillage, ses longs cheveux bruns emmêlés, Florence demeure une femme élégante et désirable.)

— Pour quoi faire ? demande Aphrodite.

— Eh bien, je suis diplômée d’une école de commerce et…

— Je le sais déjà, la coupe Aphrodite, mais ça consistait en quoi ? Comment ça se passait ?

— Comment ?... Oh, eh bien, vous savez, je tiens les comptes, je gère les fonds, les relations avec les banques, les clients. Je suis une financière… qui s’occupe de la finance, voilà. (Elle repousse sa chaise pour se servir dans un mug. Elle a peur. Elle ne s’explique pas notre présence à Deauville. Quand elle se rassoit, elle ne peut éviter de plonger un regard inquiet dans le mien.)

— Oui, reprend Aphrodite d’un ton faussement badin, en fait, je souhaite savoir si vos relations n’ont jamais dépassé le stade d’une simple collaboration dans le travail… si vous saisissez. »

Florence se contracte sur sa chaise. Je peux presque entendre ses pensées qui s’entrechoquent, cherchant la meilleure option. Florence, souviens-toi : l’Olympie, les dieux, leur puissance, leur présence invisible et leur jalousie.

« Eh bien, commence-t-elle en tentant un sourire, au risque de choquer, je confesse que, oui, qu’il nous est arrivé de passer ensemble quelques fins de soirée. »

Les ongles d’Aphrodite s’enfoncent sur le dessus de ma main.

« C’est exact, dis-je en me forçant à ricaner, tout le monde sait ce que c’est : deux célibataires bon pied bon œil qui se retrouvent à bosser à minuit sur le même dossier. Alors, quelquefois, oui, on peut se laisser surprendre. C’est de bonne guerre, non ? »

Florence cafouille en essayant de rire elle aussi. « Ha ! Ha ! c’était juste comme ça, hein, Zak ? En bons copains.

— Ah, ah, ah ! Ouais, exactement ! Copain, copine et puis chacun chez soi, pffuutt ! »

Aphrodite nous dévisage à tour de rôle ; tout d’un coup, elle décide de rire, avec férocité, à gorge déployée. « Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Alors c’est bien vrai ce qu’on raconte ? Pffuuttt ! Vous avez… ha ! ha ! ha ! vous avez couché ensemble pour vous distraire quoi, comme deux enfants au piquet qui savent plus où fourrer leurs gros doigts pleins de confiture. Ha ! ha ! c’est tellement comique ! Mais c’est aussi d’un banal ! Affligeant ! J’espérais un peu mieux du grand Zakarias.

— Je te l’ai dit, ma chérie : avant tout, Florence, c’est une excellente directrice financière. En dehors d’un boulot accaparant et stressant, nous avons chacun notre vie privée, et basta !

— Stressant surtout quand vous avez affaire à Zeus, hein, Florence !

— Ah, ça ? Non, non, c’est Zakarias qui s’en charge. C’est bien trop compliqué pour moi. Il me manque les qualités d’un diplomate pour traiter avec ce qu’il désigne toujours comme l’Olympie, alors qu’en réali...

— Tandis que Zak, oui ? » l’interrompt Aphrodite.

Florence acquiesce d’un signe de tête. « Je me suis toujours interrogée : comment s’y prend-t-il pour conclure aussi vite avec de tels enjeux financiers ? Ça se chiffre toujours en millions.

— Oui, assène Aphrodite, c’est sûr que c’est plus subtil que de se laisser baiser par Zakarias sur la moquette ou sous le bureau, à deux heures du mat’ avec une fusée Soyouz dans le cul… »

Florence accuse le coup, tournant sa cuillère dans son mug, avant de dire :

« C’est vrai qu’un homme manque souvent de délicatesse. Avec moi, en tout cas, il était d’un ennuyeux.

— Ah bon ? lance Aphrodite dont les yeux paraissent soudain rétrécir pour devenir deux fentes meurtrières.

— Oh oui ! il a comme des petits… grognements.

— De gorets ?

— Tout à fait ! C’est d’un ridicule quand j’y repense ! »

Toutes les deux se mettent à pouffer.

« Hé là ! m’écrié-je, ça va bien, oui ! Vous vous foutez de ma gueule ! Je ne pousse jamais de petits cris.

— Ça va, Zak, calme-toi, on peut bien rigoler un peu, non, me dit Aphrodite.

— Pas sur mon dos… (J’ôte la main d’Aphrodite de mon cou et me lève, jouant à l’indigné, roulant de grands yeux offensés.) Non, mais ça va pas bien : vous vous permettez toutes les deux de balancer des trucs insultants. Ce n’est pas correct !

— Mais Zak, dit Florence sur un ton vachard, tant que tu assures ton coup, tu as droit à tous les bruits de la création !

— Seulement, l’avertit Aphrodite d’une voix grave qui fige Florence et sa cuillère, il ne faut plus jamais, je dis bien jamais, approcher Zak pour se faire mettre.

— Mais bien entendu. Zak et moi, ça n’a jamais été pris au sérieux.

— Ce n’est pourtant pas ce qu’on entend là-haut.

— Vous… tu veux dire dans ce qu’il appelle sa lointaine Olympie ? (Aphrodite acquiesce.) J’ignore ce qu’on dit là-bas. De toute façon, je n’ai jamais accordé le moindre crédit aux ragots délirants de Zak. C’est qu’il déborde d’imagination. Il aurait dû être écrivain.

— Quoi comme ragot par exemple ? (Je retiens mon souffle. Si à un moment ou à un autre, elle prononce le mot Aphrodite, cela équivaut à signer son arrêt de mort. J’ai cru entrevoir la crosse du pistolet sous la chemise de la déesse.)

— Tiens, je me souviens : l’an dernier, Héra se serait entichée d’un dieu indien, je ne me rappelle plus lequel… Eh bien, Zak me soutenait qu’ils galopaient tous les matins dans la grande avenue principale de l’Olympe, sur un char en or massif tiré par six étalons blancs, juste pour emmerder Zeus en le réveillant aux aurores. Non mais quelle histoire ! Du Zakarias pur jus !

— Ganesh, fait Aphrodite, ce ne serait pas lui, ce dieu indien ?

— Oui, c’est ça : Ganesh ! (Florence parvient enfin à boire une gorgée de café.)

— Et Aphrodite ? »

Florence repose doucement le mug sur un set de table. « Oui, quoi, Aphrodite ?

— Il ne dit jamais rien sur Aphrodite ?

— Aphrodite ? Ah si, si, il me parle d’elle aussi. (Je sens couler entre mes omoplates une longue traînée de sueur glacée.)

— Oui, reprend Aphrodite, pour se foutre gentiment de sa gueule, comme pour les autres, quoi !

— Oh, non, non, pas elle. C’est qu’il la respecte… qu’il l’admire même.

— Ah bon ?

— Il m’a confié qu’il lui arrive de rêver d’elle en tant que, je le cite, “incarnation de la beauté”. Face à elle, il se sentirait un peu… comme découragé à l’avance, ou non, insuffisant. Oui, c’est ça : insuffisant.

— Il dit ça, vraiment ? »

Florence hoche la tête. « De toute manière, il n’aurait aucune chance.

— Pourquoi ça ?

— Mais oui, combien de fois m’a-t-il dit : “Aphrodite interdit aux hommes ne serait-ce que de la contempler.”

— Ah bon ! elle serait comme ça Aphrodite ? Aussi exigeante, aussi fière ?

— Que deviendrait l’éclat d’une déesse si elle s’abaissait à fréquenter des hommes ?

— T’as sûrement raison, approuve la gosse.

— Bon, les filles, interviens-je, vous m’excuserez, mais on a du chemin. Vous échangerez vos cachotteries une autre fois.

— Ah toi ! toujours aussi impatient, me jette Aphrodite. On discute, là, on blague, et toi, tu veux déjà qu’on se quitte.

— On n’aura qu’à l’inviter à notre mariage.

— Vous vous mariez ? Non, c’est vrai ? »

Cette fois-ci, Florence ne cherche pas à cacher son étonnement. Aphrodite vient à ma hauteur et me prend la main. « Oui, oui, je voulais garder la nouvelle, mais bon, Zak a préféré t’en parler, il n’y a plus de secret.

— C’est prévu pour quand ?

— Oh, je ne sais pas. Ça va être très compliqué.

— Ah bon ?

— Je suis si jeune. Je dois être sûre que Zak m’aime vraiment, je ne veux pas me tromper. Ce serait terrible pour moi.

— Tu n’as rien à craindre. Cela saute aux yeux qu’il t’aime. Comme tous les hommes, il a du mal à le montrer.

— Tu me rassures… Je peux t’embrasser ? demande-t-elle en allant droit sur elle.

— Mais voyons, oui, bien entendu… (Là, devant moi, elles se font gentiment la bise.) Dès que vous avez la date, n’oubliez pas de me prévenir.

— D’accord, répond Aphrodite, c’est promis. (La déesse dévisage Florence avec une telle intensité que celle-ci finit par détourner le regard.) J’apprécie ta franchise. C’est si rare chez les mortels.

— Les mor… (Si elle avait encore le moindre doute, désormais, il est levé.) Oui, nous mentons comme nous respirons. » Le visage d’Aphrodite devient méfiant.

J’interviens aussitôt : « C’est une façon de parler, ma chérie.

— Oh ! vous et vos expressions : vous allez finir par m’embrouiller. »

Je joue à nouveau l’impatience. « Bon, ça va, les filles ! on peut y aller maintenant ? (Moins Florence et moi passerons de temps en sa compagnie, plus de chances nous aurons de rester en vie.)

— J’arrive. » Florence nous raccompagne. À l’étage, on entend quelqu’un marcher. Face à la porte d’entrée, en haut de l’escalier, un homme encore jeune en boxer-short, au torse athlétique, nous découvre avec surprise, le visage endormi.

« Qui est-ce ? lance-t-il en baillant, avant de s’excuser et de poursuivre : des amis à toi ?

— Tu sais, Zak, mon patron, il passait dans la région. J’ai oublié de t’en parler.

— O.K., mais qu’ils restent un peu, lui et sa fille. Il est seule… »

Je l’interromps : « Non, on y va. Merci pour tout. »

Sur le pas de la porte, Aphrodite fait : « Mais Zak, tu n’embrasse pas ton amie la financière ?

— Oh ! si, si, bien sûr ! » fis-je en m’exécutant.

 Sur le perron, Florence attend patiemment que nous soyons à bord de la Porsche pour nous adresser un petit signe de la main et rentrer.

« Je tiens absolument à ce qu’elle soit là pour le mariage, annonce Aphrodite alors que je démarre. (Elle sort l’arme qu’elle avait dissimulée sous sa chemise et la met dans la boîte à gant.)

— Tu crois vraiment que c’est une bonne idée ? Elle voudra se pointer avec ce mec. Te prendre pour ma fille, bon Dieu ! Ce type, je l’aurais étripé si on n’avait pas dû prendre congé aussi vite.

— Bah ! elle se lassera. Florence est une fille qui change souvent de mec. Elle est comme ça.

— Non, mais moi je m’en fous, libre à elle ! mais qu’elle ne ramène pas au mariage un branquignol comme lui !

— Eh, mon chéri ! détends-toi : je vais finir par m’imaginer que tu es jaloux. »

Je tourne la tête vers elle ; de ses yeux verts, elle m’observe en souriant. Jamais elle n’a été dupe de notre numéro d’équilibriste. Son apparence de gamine prête à confusion. Aphrodite décrypte parfaitement nos ruses grossières de mortel, notre rouerie maladroite. Elle les fréquente depuis des millénaires : comment espérer un seul instant parvenir à la berner ? Elle voulait du spectacle ; avec nos peurs, nos espoirs et notre ignorance, nous lui en avons donné. Si Florence et moi sommes encore vivants, c’est pour cette unique raison.

A suivre...

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