Armand T. espérait qu’elle ne l’avait pas encore repéré. Il regrettait d’avoir choisi une voiture aussi voyante que son Alfa GTV rouge vif, à l’évidence la seule de Guéret, mais c’était trop tard, la chasse était ouverte. Dès qu’il avait croisé Anita (de Marsac) au volant de sa 207 décapotable, il avait fait demi-tour pour lui coller au train. Anita était la grande sœur de Stéphanie (de Marsac). Elle faisait de la comédie humaine du théâtre municipal de Tulle. Armand T. avait une fois assisté à une représentation où elle endossait le rôle d’une prostituée hongroise, aux prises avec deux amants que tout opposait : l’un était roux et anarchiste, l’autre brun et malentendant. Peu importait à Armand T. que la pièce ne fût guère palpitante. Ses pupilles se dilataient pour la petite Anita aux grands yeux bleus. Sa grâce féline et son port royal l’avaient subjugué. Quand il s’était précipité pour la féliciter dans sa loge, il avait trouvé porte close. Collant l’oreille sur le chambranle, il avait entendu la belle demander avec des accents plaintifs une nouvelle prestation au régisseur en chef, un certain Martin (de Corrèze), reconnu pour ses tendances épicuriennes. Armand était reparti du théâtre la tête basse, se jurant de l’honorer à son tour à la première occasion.
Anita tourna vers le parking de l’hôtel de ville pour s’y garer. Quand elle descendit de la Peugeot, Armand T. agit de même, quelques places plus loin. Il s’empressa de la devancer, puis de rebrousser chemin pour arriver à sa hauteur et simuler la surprise.
« Mademoiselle de Marsac, quel honneur ! (Il s’approcha et s’empressa de lui baiser la main.) Je vous ai tant admiré dans La Montagne aux deux vallons. »
Elle le remercia, puis fit mine de s’en aller.
« Mademoiselle, un autographe, s’il vous plaît ! lança-t-il en sortant un ticket de caisse de sa poche de pantalon. Et auriez-vous également un stylo ? » roucoula-t-il mielleusement.
Elle fouilla son sac en souriant, signa, puis lui redonna le bout de papier en le fixant dans les yeux. « Auriez-vous lu Le Hasard et la Nécessité ? demanda-t-elle.
— Euh… Hélas, non, et je le déplore, au moins autant que vous.
— Vous auriez dû. Cet ouvrage évoque notamment les occasions manquées et le hasard qui, parfois, fait si bien les choses, promettant tellement, bien que l’on redoute souvent une déception.
— Oh que non, il ne faut jamais avoir peur, surtout pas, en aucun, en tout cas, pas cette fois.
— Vous dites ça pour vous ou pour moi ?
— Pour les deux, mademoiselle. »
Elle l’observa attentivement. « Qui êtes-vous, monsieur ? (Il se présenta.) C’était vous l’Alfa Roméo rouge vif ?
— Ah, je vois que je n’ai même pas su garder ce doux secret.
— Pourquoi donc m’admirez-vous tant ?
— Mademoiselle de Marsac, votre perspicacité n’a d’égale que votre talent. Je suis et resterai votre serviteur.
— D’accord, venez.
— Euh… Où allons-nous ?
— Vous le verrez bien. »
Elle monta les marches du perron de l’hôtel de ville tout proche, salua le personnel à l’accueil, puis, arrivée au deuxième étage, elle le mena dans une pièce exiguë où trônait un superbe photocopieur Minolta.
« Voilà, dit-elle, c’est là.
— C’est-à-dire ?
— C’est là que je me fais prendre par mes admirateurs.
— D’accord.
— Mais avant tout, je veux qu’ils s’allongent ici, annonça-t-elle en désignant le capot de la machine, et qu’ils se photocopient la bite, en A3 couleur. Il suffit d’appuyer là, précisa-t-elle en montrant une touche sur le panneau de commande.
— Et après, on baise ? s’enquit Armand T.
— Bien sûr, qu’est-ce que vous croyez ? Je ne suis pas comme ça.
— D’accord.
— OK, allez-y. Je reviens dans deux minutes, le temps de me parfumer aux toilettes pour dames. »
Il hocha la tête et entreprit de baisser son pantalon. « Attendez ! Voulez-vous l’engin au repos ou bien au garde-à-vous ?
— Quelle question ! En état de marche, bien entendu.
— Bien sûr. Et pour la stimulation ? hasarda-t-il.
— Vous n’avez qu’à penser à moi, à quatre pattes si vous le souhaitez. Je suis de retour dans cinq petites minutes. »
Elle referma la porte derrière elle. Armand se représenta Anita nue, bouche ouverte, langue tendue, à quatre pattes. L’érection fut médiocre. Il s’imagina l’index dans son intimité brûlante. Léger mieux. Décidant que ce serait suffisant pour la collection d’Anita, il se coucha comme il put sur la vitre du photocopieur et pressa la touche, attendant que la feuille A3 se dépose dans le bac de sortie. Attrapant l’agrandissement, il apprécia le résultat, satisfait de lui-même. Qui l’eût cru ? Anita était une sacrée vicieuse de théâtreuse. Tout ce qu’il aimait.
Dix minutes plus tard, il s’impatientait. À vingt minutes, il pestait. Au bout d’une demi-heure, il comprit qu’elle s’était jouée de sa crédulité. Maudite comédienne de troisième zone. Petite salope. On ne l’y reprendrait pas. Il plia la feuille A3 et la mit dans sa poche, songeant à l’afficher dans ses WC. Pourquoi ne pas aussi en envoyer une copie à ses correspondantes Internet ? La difficulté consisterait à scanner un document aussi grand. Trop énervé pour chercher une solution à cet écueil technique, il quitta l’hôtel de ville de Tulle en maugréant.
Sur le parking, la 207avait déjà disparu. Misère de misère, se lamentait-il en mettant le contact de l’Alfa.