La malédiction de Roberta - Chronique de Bourganeuf - Épisode 2 "Opinel n° 9"

La Malédiction de Roberta - Épisode 2 « Opinel n° 9 » La confession d’Armand T. (d’Ambazac) ∗∗∗ INTERDIT AUX MINEUR(E)S — RÉSERVÉ AUX HABITANT(E)S DU HAUT-LIMOUZIN

Cette confession s’adresse à Jérôme T. (de Bourganeuf), lui qui sait si bien railler et moquer ses semblables. Toi, Jérôme T., tu n’es qu’un lâche, un pourceau et un plumitif à la mords-moi-le-nœud. Mais je n’ai que toi à qui écrire ce soir noir entre tous. Écoute-moi, Jérôme T., écoute ma complainte. Alors oui, c’est vrai, je l’ai revu(e). J’ai revu Roberta, ou Roberto*. Quelle importance, me direz-vous ? C’est une femme, ou un homme, à peu près comme les autres. Eh bien, Jérôme T., mon ami, mon confident, c’est ce “à peu près” qui me dérange. Sans doute, quelqu’un dira : comment ! en 2019, faut-il encore être perturbé par ce particularisme que revendiquent haut et fort tant de nos concitoyen(ne)s ? Moi, je le suis toujours, perturbé.
C’est étrange ce qui m’arrive. J’étais venu la voir pour lui signifier que nous ne reverrions plus jamais. Depuis le Brasil tropical et notre flamboyante algarade dans un cagibi puant, je ne cessais de me remémorer sa trahison, ce piège innommable dans lequel j’étais – naïvement et bien malgré moi – tombé à plate couture. Douze jours se sont écoulés depuis cet événement. Douze jours de torture silencieuse, d’abnégation admirable face à cette vilenie.
Hier, j’ai appelé Alfredo (de Meuzac). Il a ricané, puis il m’a donné l’adresse de Roberta. Elle vit au huitième étage d’un immeuble du centre-ville de Limoges. J’ai sonné à l’interphone. Dès que je me fus présenté, elle n’hésita pas un instant avant de déclencher l’ouverture de la porte d’entrée, exactement comme si elle m’attendait. Elle était devant le palier de son appartement, tenant une boîte de chocolats blancs qu’elle venait de ramener de Suisse, non pas pour moi, pour son cousin Jacob (de Bulajeuf). Puisque j’étais le premier, décréta-t-elle, autant que ce soit moi qui en profite. Elle m’invita à la suivre dans son salon. Je ne m’attendais pas à un décor aussi surchargé, mais devais-je m’attendre à quoi que ce soit de sa part ? Des tentures bariolées entremêlées de fourrures synthétiques, partout, sur le sol, recouvrant les murs. Au plafond, puzzle criard de photos grand format de Brésiliennes en string et de couvertures originales de magazines de mode US, genre Vogue et Vanity Fair. Le balcon débordait de plantes grasses et tropicales avec un gros cactus phallique en plein milieu.
« Tu viens pour quoi, Armand ? m’interrogea-t-elle de sa voix rauque, que j’eus instantanément énormément de mal à supporter.
— Je viens pour te tuer », répondis-je avec calme et honnêteté.
Elle se figea, avant d’éclater de rire, ce qui ne fit que me courroucer davantage.
« Tu veux boire quelque chose, avant de t’y mettre, lança-t-elle avec un sourire ravageur.
— Non, mais toi, tu peux, répliquai-je, agacé, parce que là où tu vas, tu n’auras pas beaucoup d’occasion de le faire.
— Ouh la la ! Armand, pour un peu, on croirait que tu viens vraiment pour me régler mon compte.
— Je sais, Roberta, je sais. »
Elle rit et ouvrit son buffet, sortant une bouteille de porto avec deux verres à pied.
« Allez, dit-elle, j’te sers un coup, et puis on y va. »
J’acquiesçai, acceptant la coupe du déshonneur. La boisson me parut âcre et gluante. Je reposai mon verre et la regardai finir le sien. Elle était à moitié nue. Son soutien-gorge en dentelle bleu nuit peinait à contenir ses énormes seins siliconés, et sa culotte assortie ne cachait pas grand-chose de son intimité. Je déglutis.
« Fais pas cette tête, mon chéri. C’est pas si grave.
— Tu ne sais pas de quoi tu parles, répliquai-je.
— C’est vrai, admit-elle, mais tu dois faire un effort, sinon on n’arrivera à rien tous les deux. »
Quand je sortis mon Opinel n° 9 Bricolage et en dépliai la lame, elle eut un sursaut.
« Kess que c’est que ce machin ?
— Te fais pas de mouron. Ce sera rapide.
— Comment tu me parles ? s’inquiéta-t-elle, reculant lentement vers la cuisine.
Je bondis sur elle. La salope voulut se débiner, mais j’avais l’avantage de la surprise. Je la fis basculer sur le tapis afghan et la maintint au sol, appuyant mon genou sur sa poitrine éléphantesque.
« Armand, mon chéri, s’affola-t-elle, commençant à pleurer, si tu veux quelque chose de spécial, dis-le-moi, je sais tout faire, tout...
— Ferme-la, Roberta. Je veux plus t’entendre. »
J’eus un peu de mal à la bâillonner, mais quand ce fut fait, elle ne bougea plus, paralysée par la terreur.
Une fois la chose prestement achevée (j’avais pris soin d’aiguiser la lame de mon Opinel), je pris un sac plastique opaque pour y ranger les attributs de Roberto. Celui-ci hoquetait, se vidant de son sang sur les beaux tapis. J’attendis peut-être une demi-heure, le temps que tous les deux meurent et se taisent à jamais. Puis, je me relevai, vaguement soulagé, un peu étonné par la facilité avec laquelle j’avais mené à bien ma rédemption. L’appartement était silencieux comme une tombe. Je devais quitter ce mausolée. Après m’être débarbouillé et lavé les mains, je refermai doucement à clé la porte sur le palier. J’étais devenu un justicier, mais je ne me sentais pas mieux pour autant. Un malaise m’envahit. Et il est encore là, cognant ma poitrine, enflammant ma mémoire meurtrie.
Jérôme T., as-tu une explication à ma détresse, toi qui sais tout sur tout ? Jérôme T., tu ne réponds pas ? Je savais bien que, confronté à une telle action d’éclat, tu resterais comme le con que tu es. Roberto ou Roberta, quelle importance ? Au fond, elle l’avait bien cherché, non ?

 

* Voir épisode 1 « Le paquet cadeau »

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