Chronique de Bourganeuf #8 - "La Limousine"

Une aventure inique de Jérôme T. (de Bourganeuf), rapportée par lui-même Chapitre 8 : « La Limousine » ∗∗∗ INTERDIT AUX MINEUR(E)S — RÉSERVÉ AUX HABITANT(E)S DU HAUT-LIMOUZIN

Après un long silence, soudainement, il lança : « Tu le savais, toi, que ma sœur était juive ? »
Nous étions attablés au Café de la Gare, à Tulle, après une discussion oiseuse et pédante sur la situation politique dans l’Empire.
« Nan. Pourquoi ?
— Ça te paraît pas bizarre ? m’interrogea-t-il, droit dans les yeux.
— Mais pas du tout.
— Ah, tu vois, tu le savais !
— Pas du tout, Roberto, j’te jure. D’ailleurs, qu’elle soit juive ou sénégalaise, mais je m’en contrefous !... Tout ce qui m’intéresserait – excuse-moi, mais quand même, tu me provoques un peu, là –, ce serait de savoir si mon chibre est adaptable à son envergure, ou l’inverse, ça revient au même. »
Il reposa sa chope de bière blonde, la mousse décorant sa petite moustache de nazi de Guéret. « Hé là ! Pas de conneries, Jérôme T. Je sais bien ce que t’en penses, de ma petite Sabine !
— Si tu veux savoir, j’en pense que dalle, mon frère.
— Oh ouais, ouais, c’est ça, à d’autres… »
Il but deux gorgées en faisant semblant de remarquer quelque chose ou quelqu’un dans mon dos.
« Écoute, repris-je, s’il y a un truc qui te turlupine, dis-le tout de suite. On a pas que ça à foutre, nous. »
Il parut réfléchir, avant d’annoncer : « Jérôme T., ma sœur, elle est juive. Elle est née à Düsseldorf. C’est une immigrée en situation irrégulière. Je suis dans la merde.
— Tu déconnes.
— Hélas, non. » Il semblait au bord des larmes.
Je posai une main secourable sur son épaule. « Reprends-toi. C’est pas si grave. On va se trouver une solution.
— Laquelle ? geignit-il. J’ai tout envisagé. Je suis coincé. Elle survit dans ma salle de bain, dans l’obscurité. Je lui donne à manger en cachette, la nuit, quand tout le monde dort.
— Merde.
— Elle en peut plus. Elle menace de se suicider avec une lame de rasoir. Je crois qu’elle va se trancher la gorge. C’est plus possible…
— Écoute, je peux aller la voir si tu veux. »
Une lueur d’espoir irraisonné naquit dans ses prunelles. « C’est vrai, Jérôme T., tu ferais ça pour moi ? Tu accepterais de lui parler ?
— Je sais pas si ça changera quelque chose, mais je peux au moins essayer.
— Merci, Jérôme T., merci. T’est un frère pour moi. Je re revaudrai ça. »

Il fallut attendre cinq minutes avant qu’elle se décide à allumer sa lampe de poche qu’elle posa sur le rebord de la baignoire. Elle était vraiment à cran. Trois semaines qu’on l’enfermait ici, avec pour seules compagnes l’angoisse et une atmosphère viciée.
« Au moins, tu peux prendre une douche quand tu veux », voulus-je plaisanter.
Je crus que Sabine allait se mettre à sangloter à son tour. « Excuse-moi. Parfois, je peux être un peu maladroit… »
Elle se cacha le visage entre ses mains et pleura tout doucement, sans doute pour ne pas attirer l’attention des voisins – une famille d’immigrés bretonne, connue pour son soutien inconditionnel à l’Empereur. Je m’approchai d’elle et lui tapotai gentiment la nuque.
« Allons, allons, je suis là, moi. On va s’arranger, tu vas voir.
— Comment ? chuchota-t-elle. Comment on va s’arranger ? J’ai si peur pour moi, pour Roberto, si tu savais.
— Te fais pas de la bile comme ça, c’est mauvais pour la tête. Tu as quel âge, Sabine ?
— Je viens d’avoir dix-huit ans.
— Mon dieu ! m’exclamai-je. Tu es si jeune. »
Nous nous tûmes quelques instants, gênés par notre proximité et cette intimité si soudaine.
« Tu me trouves belle ?... Je veux dire : désirable ?
— Oh ! Euh… oui, oui, bien sûr.
— Et si j’étais pas juive, qu’est-ce que tu en ferais, tu le sais ?
— Dis donc pas de conneries, une belle fille comme toi.
— Oh, Jérôme T., si tu savais… »
Elle se colla contre moi. Sa peau humide et chaude vibra contre la mienne. Je résistai, vaillamment, puis elle m’embrassa dans le cou, langoureuses, amoureuse.

Quand ce fut fini, je sortis, un peu honteux, de la salle de bain. Roberto m’attendait dans le salon, tout sourire. Il m’adressa un clin d’œil complice.
« Alors, mon frère, c’était good ?
— Je sais pas de quoi tu parles. »
Il éclata de rire. « Si tu savais, mon frère, si tu savais…
— Arrête avec ça, c’est fatigant à la fin. Je le sais bien que ta sœur, elle est juive, et je ne…
— Mais non, mon frère, m’interrompit-il, elle n’est pas juive. C’est une vraie limousine, pur jus.
— Quoi ?
— Mais oui, on t’a fait marcher, tous les deux. Sabine savait pas comment te le dire, qu’elle voulait juste voir ta queue, alors j’ai imaginé ce truc d’immigrée en situation délicate… Si, c’est vrai, je te jure. Tiens, Sabine, dis-lui, toi, que c’est vrai. Il me croit pas, ce con ! »
Je me tournai vers Sabine qui venait d’entrer dans la pièce. Ceinte d’une grande serviette éponge, elle acquiesça, l’air rieur, épanouie. Tous deux ne cachaient pas leur satisfaction d’avoir réussi leur coup au-delà de leur attente.
« Putain ! m’énervai-je. Kess que vous êtes cons, tous les deux. Y a plus simple, quand même !
— Ohé ! mon frère ! s’écria Roberto, goguenard. Si on peut plus se marrer, alors ! »

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