Chronique de Bourganeuf #9 - "Olga (du Babel Oued)"

Une aventure fluviale de Jérôme T. (de Bourganeuf) Chapitre 9 : « Olga (du Babel Oued) » ∗∗∗ INTERDIT AUX MINEUR(E)S - RÉSERVÉ AUX HABITANT(E)S DU HAUT-LIMOUZIN

Elle commença son cirque à peine cinquante mètre après que nous eûmes quitté le ponton. Et patati ! Et patata ! Pendant que je ramais sous le soleil, les reproches fusaient, rafale sur rafale.  À peine le temps de reprendre son souffle qu’elle lâchait une nouvelle bordée venimeuse, aigrie, haineuse. J’hésitai entre lui donner un coup de rame sur la tête ou crier pour lui intimer de se taire. Elle ne me laissa pas le temps de choisir. Brusquement, elle se dressa, faisant tanguer la barque, et se jeta sur moi. Nous roulâmes au fond de l’embarcation où croupissait une eau saumâtre. Elle était déchaînée. Ses ongles griffaient ma peau. Je ne voulais pas lui faire trop mal ; aussi me contentai-je de lui asséner une gifle bien dosée. Elle se calma aussitôt, entreprenant de se lamenter sur son sort et sur ma méchanceté légendaire. Je la laissai s’épancher, me rassis sur le banc de la barque et ramai vers la berge.
Olga, prostrée, hoquetant, se tassait sur elle-même comme une grosse poupée chiffonnée, informe, prête à tomber dans le cours d’eau recouvert de nénuphars, l’air zébré de dizaines de couples de libellules bleues et blanches. La proue heurta le talus. Je me levai et jetai la petite ancre sur la pente herbeuse, avant de me tourner vers elle. Elle me regarda avec ses grands yeux noirs et tristes. Mon cœur se serra. Comment en étions-nous arrivés là ?
Je me remémorai notre rencontre, quinze jours plus tôt, au Babel Oued. Elle était magnifique dans sa robe vert bouteille, avec ses bottes de cowgirl en serpent noires et blanches, et ses lèvres énormes, écarlates sur sa peau mate, massivement injectées de silicone bas de gamme. Elle venait de finir son show sur l’estrade branlante, modeste histoire décousue d’une héroïne de la conquête de l’Ouest, en butte au racisme et à l’intolérance des Irlandais de Seattle. Elle y récitait environ deux cents mots d’une voix nasillarde, en insistant – dieu seul savait pourquoi – sur les “r” et les “a”, phrasés hasardeux interrompant une danse exotique et sauvage qui permettait surtout de mater sa poitrine encore ferme, bringuebalant sans nuances au nez et à la barbe des rares spectateurs de ce mois de juin pluvieux. Elle arrivait de Dunkerque après s’être fait virer d’un club de strip-tease, tenu par un Belge qui réclamait exhibitions et masturbations à la queue leu leu, jour et nuit, de la part de ses quatre hôtesses en fin de vie.
Un soir, un peu plus enivrée qu’à l’accoutumée, elle en eut assez. À cinquante-deux ans, elle était la plus jeune matrone du quatuor de choc. Une semaine plus tard, elle atterrissait à Guéret parce qu’elle ne pouvait pas aller plus loin, n’ayant plus un euro en poche. Le patron du Babel Oued l’avait recueillie par bonté d’âme et aussi par amour de gâteries labiales. Sans y croire, je l’avais invitée à boire un verre, et depuis ce moment, nous ne nous étions pas quittés plus de deux heures chrono. Olga était une nature extrêmement vicieuse, et aussi très instable. La première heure, c’était l’amour fou. La suivante, le mépris, et la troisième les coups de pieds mal placés. Au début, c’est assez plaisant – surtout quand on dispose d’un cul comme le sien –, puis ça lasse, et enfin, ça énerve.
Dans la barque, je venais de lui annoncer que nous deux, c’était fini : je reprenais ma liberté. Mademoiselle ne l’entendait pas ainsi. Selon elle, je lui devais beaucoup.
Je lui tendis la main et la hissai sur la terre ferme. Olga s’accrocha à mon cou. Nous remontâmes jusqu’à la petite route qui longeait la rivière. Je me préparais à la laisser où elle était, quand elle prit la parole, d’une voix beaucoup trop calme. J’auras dû me méfier davantage.
« Bon, d’accord, Jérôme, t’as gagné. J’abandonne. Tu peux juste me ramener chez toi pour que je rassemble mes affaires ?
— Ah, bon, on n’est pas pressés, tu sais. Tu peux repasser ce soir, après le spectacle.
— Non, non, j’y tiens. Je veux que ce soit clair entre nous, dès maintenant.
— OK, Olga, ça me paraît réglo. »
Je lui ouvris la portière de mon Ford Transit. C’est à ce moment-là qu’elle se saisit de mon bras, qu’elle le plaqua sur le montant de la portière qu’elle claqua à toute force. Je vis un tournoiement d’étoiles et m’affaissai sur le bitume, râlant de douleur. Olga se mit à hurler de triomphe, me maudissant pour les dix générations à venir.
« Jérôme T., tu n’es qu’un enculé, et tu te souviendras de moi ! On ne me quitte pas ! C’est moi qui décide, t’entends ?... T’entends ? » répéta-t-elle.
J’ouvris les yeux : elle brandissait le cric qu’elle était allée chercher dans au fond de la camionnette.
« Bien sûr, Olga, je ne suis qu’une merde, je ne te mérite pas du tout.
— Redis ça, pour voir.
— Oh oui, je ne suis qu’un misérable et pauvre petit bout de merde, un étron minable, inconnu, insignifiant, et je ne mérite même pas que ton œil noir et perçant m’aperçoive au fond du trou d’eau glacée où je croupis. »
Elle se figea, puis elle balança le cric dans l’herbe.
« Enculé de Jérôme T., tu te souviendras de moi. »
Elle s’éloigna à pied, marchant à grandes enjambées rageuses. Les clés du Transit étaient sur le contact. Olga ne savait pas conduire. Heureusement pour moi. À l’hôpital de Tulle, on me diagnostiqua une double fracture de l’humérus qui me valut trois semaines de repos forcé. Elle ne chercha jamais à me revoir — et moi non plus.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.