Nous étions assis depuis un bon quart d’heure. Profitant du décorum de la Coupole, célèbre brasserie parisienne du boulevard du Montparnasse, Samantha T. venait de s’offrir quelques selfies mettant en valeur sa poitrine siliconée à mort et sa chevelure peroxydée. De son côté, Anne-Claude maîtrisait plus ou moins bien des tremblements faciaux dus à la coke ; les yeux vides, elle souriait en fixant les peintures murales, ou alors elle fronçait méchamment les sourcils comme si elle tentait de se remémorer un truc essentiel.
Je n’étais pas peu fier de mes deux muses parisiennes. Non seulement leurs balconnets pigeonnants attiraient les regards, mais leurs jupes en cuir remontaient si haut qu’on pouvait admirer sans trop de peine, en ce qui concernait Samantha T., un liseré de dentelle blanche, et en ce qui concernait Anne-Claude, quelques doux replis.
Notre client finit par se montrer. Celui qui se cachait sous le pseudo Balzac69 était supposé avoir quarante ans et bénéficier d’un physique avenant. Las, il affichait une soixantaine fatiguée. En outre, il s’installa à notre table flanqué d’une cinquantenaire à robe lamellée, en hauts talons, dotée d’un chignon hors d’âge.
« Chers amis, dit Balzac69, permettez-moi de vous présenter Betty, comme Betty Boop. Je suppose que vous êtes Armand T., lança-t-il à mon intention.
— Vous supposez bien », répondis-je.
À ce moment, Anne-Claude, dite Reine Claude, commença sans raison à ouvrir et à fermer la bouche comme une carpe hors de l’eau. Sous la table, Samantha lui décocha un violent coup de pied qui la laissa bouche bée. Betty Boop, lèvres rouge carmin, décolleté trop lâche, poitrine trop large et trop tombante, ne quittait pas Anne-Claude de ses yeux écarquillés, cerclés de khôl.
Balzac69 s’était manifesté la veille sur notre site Limousine Diamond Palace. Après quelques échanges sécurisés, nous avions convenu de ce rendez-vous à la Coupole. Mille euros pour une séance de massage tantrique royal d’une heure, dispensée par Reine Claude. Nous escomptions lui soutirer mille cinq cents euros, plus le prix de la chambre à l’hôtel Mercure tout proche.
« Monsieur Balzac, une question me turlupine. (Il m’interrogea du regard.) Voilà, je n’ai rien contre madame Betty Boop, mais cette rencontre est confidentielle et...
— Oh ! mais Betty est une excellente amie. Ne vous faites aucun souci, elle...
— Monsieur Balzac, sauf votre respect… »
Il se tourna vers Betty : « Ce monsieur n’a pas encore compris, lui dit-il. (Elle réajusta son chignon et croisa derrière son cocktail ses doigts aux longs ongles vernis.) Ce que cherche à nous dire Betty, c’est qu’elle entend participer aux agapes.
— Ce n’est pas prévu.
— Nous ne l’ignorons pas. Je m’explique : Betty, d’une nature puritaine et discrète, préfère ne pas annoncer sa venue. Mais je vous rassure tout de suite : Reine Claude me paraît tout à fait à son goût.
— Oh que oui ! confirma la cinquantenaire. Je vais la chatouiller de si belle manière qu’elle va regretter que je ne l’ai pas demandée en mariage plus tôt.
— Allons, ma chérie, dit Balzac69, fais un peu attention, tu vas effrayer la petite.
— Reste le problème du tarif, intervins-je. Avec Betty Boop, nous atteignons deux mille euros, sans compter la chambre.
— Monsieur, s’offusqua Balzac69, vous êtes le pire escroc de votre génération !
— Payable d’avance, précisai-je.
— Que vous êtes vulgaire !
— À prendre ou à baiser. »
Sortant une enveloppe de sa poche de veste, il y prit quelques billets qu’il glissa sous la coupelle d’amuse-gueules. Je vérifiai la somme, avant de faire signe aux deux filles de se lever, indiquant à voix basse au couple que nous les attendions dans la chambre 27 du Mercure dans vingt minutes.
Laissant poindre son excitation, Betty Boop se mordit la lèvre inférieure. Sous la nappe, Balzac69 se tâta ostensiblement l’entrejambe. Sans doute vérifiait-il la bonne tenue de son engin — à moins qu’il ne testât la pile ou le fonctionnement d’un quelconque appareillage taïwanais palliant une déficience. Nous allions bientôt être fixés. Auquel cas je prévoyais une augmentation significative du tarif : utiliser un appendice infatigable et probablement disproportionné ne pouvait être gratuit, ou alors nous allions être la risée de toute la profession.
Billet de blog 5 septembre 2019
La Malédiction de Roberta - Chronique de Bourganeuf - Episode 6 "Limousine Diamond"
La malédiction de Roberta - Épisode 6 « Limousine Diamond » Une aventure tarifée d’Armand T. (d’Ambazac) — C’est lui-même qui se la raconte ∗∗∗ INTERDIT AUX MINEUR(E)S — RÉSERVÉ AUX HABITANT(E)S DU HAUT-LIMOUZIN
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