La Malédiction de Roberta-Chronique de Bourganeuf-Episode 7 "Ceux qui ne sont rien"

La malédiction de Roberta - Épisode 7 « Ceux qui ne sont rien » Un événement trépidant dans la vie parisienne d’Armand T. (d’Ambazac) — C’est lui qui raconte ∗∗∗ INTERDIT AUX MINEUR(E)S — RÉSERVÉ AUX HABITANT(E)S DU HAUT-LIMOUZIN

Putain ! ça venait de foirer grave ! Il fallait réfléchir, et vite. Anne-Claude, étendue sur la moquette saumonée, ne bougeait plus. Debout près d’elle, Samantha T., secouée de frissons inquiétants, contemplait le lustre. Et moi, saisi par une crise d’angoisse qui me laminait le cerveau, je ne valais guère mieux. Réfléchir ? À quoi bon réfléchir face à un tel désastre ? Il n’y avait rien d’autre à faire que de se calter d’ici, fissa.

Tout avait pourtant bien débuté dans la chambre 27 de l’hôtel Mercure. Balzac69 et Betty Boop avaient d’abord passé en revue les deux petites. Comme je l’avais imaginé — mais j’étais loin de me douter que ce pût être une réalité —, le sexagénaire s’était fait ajouter un membre artificiel entre les deux jambes ; violet, veiné de boursouflures roses, hérissé de piquants de diverses tailles, l’outil faisait au moins le double du mien — déjà de taille fort respectable si l’on en croyait mes partenaires du Haut-Limouzin. Le dispositif se levait par à-coups, émettant cliquetis et ronronnement qui inquiétaient les donzelles. Quand on demanda à Reine Claude de s’allonger sur le lit, celle-ci ne put masquer une expression d’effroi. Samantha et moi compatissions, bien sûr, mais les affaires restent les affaires. Ce ne serait pour Anne-Claude qu’un mauvais moment de plus à passer — elle en avait déjà connu une tripotée d’autres.
Je l’avais prise par les épaules tandis que Samantha l’avait attrapée par les chevilles. Dans un beau mouvement synchronisé, nous l’avions clouée sur la literie alors que Balzac69 réglait la cadence de sa machinerie. Celle-ci avançait et reculait frénétiquement, comme un piston dont on aurait perdu le contrôle. Pour lui épargner ce spectacle, j’avais posé une main protectrice sur les yeux d’Anne-Claude. Terrassée par la peur, elle commençait à gémir et à haleter— et Dieu sait que je la comprenais. Balzac69 s’était avancé, sommant Samantha de tranquilliser la bête Reine Claude. Ma fille avait haussé les épaules, lui annonçant qu’il allait devoir se démerder tout seul pour la suite. Nous en faisions déjà beaucoup pour le prix auquel nous étions payés.
La séance avait été pénible. Anne-Claude s’était cabrée, résistant stupidement. Aidé par Betty Boop qui écartelait les jambes de sa victime, Balzac69 s’était obstiné. Enfin, le membre avait fini par se frayer son chemin, Balzac69 ahanant comme un phoque, son fessier gélatineux tremblotant au rythme de la machine survoltée. Quand Reine Claude avait voulu crier de douleur, je m’étais empressé de plaquer une main secourable sur sa bouche. La rebelle m’avait mordu jusqu’au sang. Héroïque, je n’avais pas cédé, décidant de lui retirer deux cents euros pour cet acte inapproprié. Ensuite, Balzac69 avait accéléré le rythme, et peut-être également le degré de pénétration de la machinerie. Cette fois-ci, Anne-Claude avait hurlé ; du sang avait souillé le couvre-lit. Au début, je choisis de ne pas en tenir compte, puis la tache s’étendant, j’avais fait signe à Samantha qui avait eu une moue d’impuissance. Nous avions encore attendu, avant que je ne décide d’interrompre la boucherie. Balzac69 ne daigna pas m’écouter, me disant de dégager, précisant qu’il paierait mille euros de plus si on le laissait encore s’amuser quelques minutes. Anne-Claude, livide, venait de s’évanouir. Tandis que Samantha maintenait Betty Boop à l’écart, j’étais parvenu, à l’aide de quelques coups de poings bien placés, à décrocher Balzac69 de sa victime qui glissa sur la moquette.
Découvrant la jeune fille inanimée à ses pieds, il avait fini par se rendre compte de la gravité de la situation. Son engin toujours en action, il avait attrapé sa veste pour en sortir une liasse de billets qu’il jeta par terre. Tandis Samantha se dépêchait de la ramasser, j’avais barré la route au couple qui voulait s’éclipser, réclamant à notre invité son portefeuille. Une fois celui-ci vidé, je les avais laissé s’enfuir de la chambre.

À présent, Samantha et moi étions seuls avec Anne-Claude. Je n’osai pas me pencher sur elle pour voir si elle respirait encore. Samantha n’en était pas non plus capable. Cette situation angoissante était apparemment insoluble. Tenter de quitter les lieux incognito avec Anne-Claude était exclus. Non, il fallait la cacher, pour qu’on la découvre le plus tard possible. Je demandai à Samantha de se rhabiller et de trouver à notre étage un local où planquer le corps en sang. Elle obéit. Pendant ce temps, j’enveloppai Reine Claude d’une couverture. Ma fille réapparut. Dans le couloir, une remise pour le linge sale et de rechange pourrait faire l’affaire. Nous dissimulâmes Anne-Claude contre le mur du fond derrière une montagne de draps et de serviettes. Heureusement, ma fille et moi étions en tenue de travail que nous pouvions salir— combinaisons sur mesure en cuir et latex. C’est revêtu de nos vêtements civils que nous quittâmes l’hôtel Mercure. Nous eûmes tous deux la sensation que le personnel de la réception nous observait d’un air suspicieux, mais personne ne nous arrêta.
Une fois dans le métro, en route pour notre studio à Pigalle, nous échangeâmes un coup d’œil complice, et sur la banquette de notre wagon bondé, un fou rire libérateur s’empara de nous. Soulagement après une tension et une inquiétude bien légitimes, joie de nous être échappés aussi facilement ? Ce n’est qu’à la station Solférino que les autres passagers purent cesser de nous contempler comme deux évadés de Sainte-Anne. Pour ma part, j’étais convaincu qu’Anne-Claude allait reprendre conscience d’une minute à l’autre. Ce n’était pas une vulgaire machine taïwanaise qui allait venir à bout d’une frangine aussi robuste et aussi bien nourrie.
L’émotion passée, je pus réfléchir à la situation. En tout cas, impliqués comme ils l’étaient, Balzac69 et Betty Boop n’avaient aucun intérêt à nous dénoncer.  J’interrogeai Samantha : son amie Anne-Claude saurait-elle tenir sa langue face à la police parisienne ? Samantha sourit et sortit la sienne d’une manière assez obscène, puisque sa voisine ne put réprimer un cri d’indignation. Quant, à mon tour, je dévoilai la mienne en me pourléchant les lèvres, l’inconnue empourprée se leva et s’éloigna en bousculant les autres voyageurs.
Bon, alors, si on ne peut même plus s’amuser et se détendre après l’effort. En une matinée, nous venions d’empocher plus de trois mille euros en cash. Heureusement pour nous, Balzac69 avait vu large. Sans doute prévoyait-il de pouvoir inclure Samantha dans ses ébats. La vie parisienne avait du bon. D’accord, peut-être un peu moins pour Anne-Claude, mais, elle aussi, elle allait toucher sa part. Et puis, si elle ne survivait pas à cet accroc, tant pis pour elle. Ce sont les risques du métier. Après tout, elle était majeure, ou c’était tout comme. D’après Samantha, l’année prochaine, elle devait entrer en terminale à l’École Alsacienne, haut lieu fréquenté par les rejetons de ce que l’on appelle l’élite de la République. Cette gosse de riche était une privilégiée. Il fallait bien qu’un jour ou l’autre, elle se frotte à la dure école de la vraie vie de ceux qui ne sont rien — ou si peu.

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