« Beaucoup de bruit pour rien » disait Shakespeare. La comédie des erreurs a duré 15 jours… avec un petit suspense jusqu’à la fin, sauf pour les cognoscenti qui savaient comment les ficelles étaient tirées, et attendaient sans état d’âme le match retour d’il y a cinq ans. Mais, pour beaucoup, la tension dramatique était presque insoutenable. Fallait-il pour éliminer Macron voter Le Pen, au risque de laisser la place aux apprentis sorciers d’une extrême-droite ultra-nationaliste, autoritaire et xénophobe, ou au contraire voter pour le premier au risque d’en prendre pour cinq ans de plus d’un ultra-libéralisme cynique et destructeur de notre société ? En voulant éviter un danger on se jette dans un autre, et à la fin tout est comme avant ! C’était un piège et une illusion, car en réalité les deux risques sont intimement liés... Je vais d’abord développer la méthode de raisonnement très simple qui m’avait permis d’arriver à cette conclusion dès avant le second tour.
Des résultats pourtant prévisibles
Si la perspective de retrouver à nouveau Marine Le Pen au second tour pouvait effectivement en effrayer beaucoup, surtout à gauche, la probabilité qu’elle soit en réalité la gagnante n’était pas si grande, comme j’ai tenté de le montrer à travers un petit exercice de simulation la veille de l’échéance du 24 avril. Je l’ai en effet réalisé afin d’expliquer comment j’en étais arrivé à prévoir avec une relative certitude le futur vote[1]. J’avais voulu vérifier que mon intuition pour 2022 correspondait bien à un calcul rationnel, reposant sur des hypothèses raisonnables, comme cela avait été le cas lors de la présidentielle de 2017[2]. J’ai donc fait de même cette fois-ci, non pour me donner des palmes (qui seraient d’ailleurs discutables car je n’avais pas prévu le score exact), mais pour exposer ma méthode de raisonnement. Le principe est simple en effet. On peut le saisir à partir du tableau de la Figure 1.
Figure 1
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Source : ministère de l’Intérieur
J’ai d’abord retenu au départ quelques hypothèses de base :
- Le nombre des inscrits n’a pas bougé entre les deux tours, ce qui est raisonnable,
- Le niveau de l’abstention du 1er tour est au moins conservé, mais il devrait croître.
- Le nombre de suffrages exprimés sera sans doute plus faible, mais la « perte» par rapport à celui des votants sera différente pour chaque électorat, et répartie dans une proportion difficile à déterminer. On dispose cependant de quelques informations sur cette ventilation, et j’ai dû faire plusieurs hypothèses complémentaires pour avancer…
- J’ai supposé, au début du moins, la constance du niveau des suffrages exprimés pour la droite et le centre, et l’extrême-droite, qui devraient se maintenir dans leurs familles respectives.
- De fait, il ne restait que la gauche, qui posait de vrais problèmes de ventilation des transferts de voix, en raison de son hétérogénéité (quoique moindre en 2022 du fait de LFI). C’est la famille politique qui comporte les principales hypothèses de vote blanc/nul ou d’abstention.
Je me suis limité à 4 scenarii, qui permettent d’envisager des cas de figure bien précis :
- (HYP1) On ventile seulement les voix pour Mélenchon, en fonction des préférences révélées par la consultation de LFI. On obtient ainsi un score 62/38 en faveur de Macron,
- (HYP2) On suppose que les voix LFI, qui avaient été initialement accordées à Macron, vont vers l’abstention. Le total des suffrages exprimés diminue d’autant, et le score devient 59/41.
- (HYP3) On rajoute un comportement analogue pour l’extrême-gauche, le PC et Lassalle. Le total des suffrages baisse encore, et on obtient un score 55/45, qui me semblait le plus probable (et qui était d’ailleurs confirmé par des calculs analogues d’amis de l’INSEE).
- (HYP4) Enfin, on suppose une abstention massive de 15 % pour les autres formations qui avaient appelé au vote Macron, et le score devient 51/49, soit une courte victoire pour Macron.
Si l’on prolonge ce petit modèle ultra-simplifié, on s’aperçoit qu’il faudrait une abstention (ou un vote B&N) supplémentaire considérable (ou alors qu’elle vienne de l’extrême-droite, ce qui semble très improbable) pour renverser la balance. Il faudrait en effet que le nombre de suffrages exprimés en faveur de Macron passe en-dessous de la barre des 11,3 millions de voix reçues au 1er tour par le RN pour ce faire. Cela semble très irréaliste, car cela supposerait qu’au moins 12,5 millions de personnes, sur les 35 millions d’exprimés du 1er tour, s’abstiennent ou votent blanc ou nul. Ce chiffre s’ajouterait à celui des abstentionnistes du 10 avril et donnerait près de 25,3 M, soit plus de la moitié des inscrits !
Au-delà de la plus grande probabilité de la victoire de Macron, on peut en tirer deux enseignements généraux (que j’avais évoqués il y a 5 ans) :
- Le raisonnement en termes de nombre absolu de voix est plus pertinent que les %, qui ne veulent rien dire tant que l’on ne précise pas le contenu des 100 %.
- Dans une élection de ce type, ce sont les suffrages exprimés qui comptent, et non le niveau de l’abstention, qui ne joue que de manière relative.
Le verdict des urnes au second tour
Au soir du dimanche 24 avril, les résultats commencèrent à tomber très vite, avec un phénomène classique de diffusion en deux temps. Les TV et les grands médias publièrent d’abord des premières estimations, basées à la fois sur les premiers chiffres collectés officiellement et sur des sondages à la sortie des urnes. Alors que ces évaluations donnaient des chiffres supérieurs en % avec un rapport Macron/Le Pen autour de 58/42, soit largement plus élevé de 3 points par rapport à mes prévisions (HYP3), les données officielles affichaient prudemment en début de soirée un ratio 56/44, dont j’étais plus proche. Cet écart s’explique par le champ plus réduit des résultats confirmés (85 %) en début de soirée, du fait de la comptabilisation plus tardive des scores des grandes villes et surtout de la Région Parisienne qui renforce la tendance. Progressivement, l’arrivée régulière des chiffres officiels du ministère de l’Intérieur au cours de la nuit a abouti au résultat final que l’on connaît aujourd’hui et sur lequel je base mes calculs actuels, à savoir 18.779.641 voix pour Emmanuel Macron (58,54 %), contre 13.297.760 voix pour Marine Le Pen (41,46 %). Le ratio final est donc nettement plus proche de mon HYP2 (59/41) que de la troisième, mais le plus significatif, c’est que les hypothèses de base ont été profondément bouleversées avec une distorsion remarquable du vote qui affiche quelques surprises un peu paradoxales, mais qui permettent de mieux comprendre ce qui s’est passé.
L’analyse des résultats (Figure 2) met nettement en évidence les grandes leçons de ce scrutin. Tout d’abord, les deux candidats enregistrent un accroissement considérable du nombre de leurs voix par rapport au 1er tour, soit près de 9 millions en plus (+8.996.583) pour E. Macron, avec un quasi-doublement à 18.779.641 (+ 92 %), tandis que M. Le Pen engrangeait de son côté plus de 5 M de voix en plus (soit +5.163.932) en augmentation de près des 2/3 avec un niveau de 13.297.760 (+63,5%)[3]. Ce résultat remarquable et inattendu, s’est produit en même temps que le nombre des suffrages exprimés diminuait fortement de plus de 3 millions (– 3.055.546), soit de -8,7 %. Il y a donc eu un transfert massif de voix sur les deux candidats et un accroissement très net de l’abstention de plus de 800.000 personnes (+ 6,5%), pour atteindre le niveau de 13.656.109 personnes, le plus élevé de la Vème république pour les élections présidentielles… Le taux d’abstention de 28,01 % est un record ![4]. Par ailleurs, le vote blanc et nul est multiplié par près de 4 (+ 281,8%) et s’accroît de 2,2 M pour atteindre 3.018.990 voix (6,19 % des inscrits), un autre record qui reste néanmoins inférieur à celui de 2017[5]. Si on additionne les deux on obtient 16,7 M de rejets du vote, soit 34,2 % des inscrits. Plus d’un électeur sur 3 a refusé de trancher, témoignant pour certains de l’impossibilité de choisir !
Figure 2
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Source : ministère de l’Intérieur
C’est donc une victoire en trompe-l’œil pour Emmanuel Macron, car sa concurrente sort également renforcée de cette épreuve ! Dans le tableau ci-dessus, j’ai tenté de donner un sens aux mouvements apparents qu’on peut détecter, en ne gardant que ceux qui sont plus ou moins avérés ou résultent d’hypothèses crédibles. Une part importante est encore inconnue (le non ventilé) et seules de futures analyses sociologiques permettront de compléter ce tableau. J’ai donc ajusté les transferts sur :
- Le vote insoumis, que j’ai dû recalculer plusieurs fois afin de l’harmoniser avec les données de cadrage global. Selon toute hypothèse, il en ressort que, si près de 40 % de leurs voix du 1er tour se sont bien reportées sur E. Macron, et 28 % ont voté B&N, peu d’insoumis se sont abstenus (6,9 %) et surtout une proportion significative (25,3 %) a voté Le Pen!
- L’extrême-gauche (NPA et LO confondus), dont le comportement est plus aléatoire, semble s’être majoritairement abstenue (ou a voté B&N), avec sans doute un petit vote estimé forfaitairement en faveur de Macron.
Au total, il semble évident que la « volaille » mélenchoniste, que Macron a voulu plumer, et l’extrême-gauche, ont été confrontés à un piège difficile, un choix entre le « Tout sauf Le Pen » et le « Tout sauf Macron ». C’est ce qui à mon avis explique ces comportements contradictoires, d’autant plus volatils que leurs électorats sont hétérogènes et relativement instables.
Une signification réelle derrière les illusions
Au-delà des chiffres du scrutin, qui ne reflètent principalement que des comportements obligés ou des choix aléatoires de dernière minute, inspirés par des inquiétudes plus ou moins rationnelles, cette élection présidentielle est sans doute la plus mystificatrice que nous ayons eu depuis le début de la Vème république. Incontestablement, elle ne peut en aucun cas être interprétée comme une adhésion au programme nébuleux du candidat Macron ou à sa personne. C’est véritablement une élection par défaut, qui marque un véritable tournant dans l’histoire de cette république et l’affirmation de la détermination cynique d’un petit groupe élitaire de l’emporter contre vents et marées, aveuglé par ses intérêts immédiats, sans discernement sur les enjeux collectifs de long terme, et opposé en particulier à la volonté majoritaire de la population. Sur ce dernier point en effet, les sondages les plus récents[6] sont éclairants. 56 % des Français estiment « mauvais » le bilan d’E. Macron, 69 % que la situation du pays s’est dégradée depuis 5 ans, 51 % que son programme est dangereux et 72 % qu’il sert surtout les intérêts des privilégiés…
A côté de ces impressions que l’on peut juger subjectives, des constats plus objectifs sont disponibles. Ils apparaissent déjà dans les premiers résultats détaillés de ces élections. Sans trop rentrer dans une analyse minutieuse que je n’ai pas les moyens de mener ici, on peut simplement partir des constatations précédentes lors du premier tour[7]. Trois régions en particulier avaient fait l’objet de mon attention. En Ile de France, la gauche (au sens large que j’ai défini) avait obtenu pratiquement 40 % des voix[8] et arrivait en tête au premier tour. Au second tour, le candidat Macron fait plus que doubler son score en nombre de voix et gagne 73,02 % des suffrages, soit près des ¾ des voix ! Une telle contradiction ne peut s’expliquer que par un transfert massif de voix vers Macron. En Bretagne, ce dernier double son nombre de voix et arrive largement en tête au second tour (66,58 %) alors qu’il n’en avait reçu qu’un tiers au premier tour. A Rennes en particulier, où J.L. Mélenchon avait enregistré au premier tour un score exceptionnel de 36,31 % (soit 7 points de plus que Macron), c’est le candidat-président qui rafle la mise au second tour avec 84,15 % des exprimés ! Enfin, en Guadeloupe, qui avait donné 56,16 % des voix à Mélenchon le 10 avril (et plus de 61 % à la gauche), c’est Marine Le Pen qui au second tour engrange les bénéfices avec 69,6 % des voix. Le vote de protestation y a encore joué mais de manière inversée… Ces exemples montrent bien une complète déconnexion entre les véritables préférences des électeurs et leur comportement réel le jour du scrutin devant un choix imposé…
Le rôle de la peur…
Après de longs mois de violences et de tension sociale aiguë autour des Gilets jaunes, plusieurs semaines de discussions sibyllines et de confusion suivie de volte-face incompréhensible à propos d’une réforme des retraites qui se joue sur l’avenir des jeunes générations, deux années (et plus…) de confinement et de paranoïa pendant la pandémie du COVID-19, et enfin deux mois d’angoisse martelée matin, midi et soir par des médias enfiévrés et exacerbés par le retour de la guerre en Europe et d’une nouvelle forme de guerre froide… comment ne pas s’étonner qu’une partie de la population, la plus fragile, la plus jeune peut-être, mais sans doute la plus âgée aussi, n’éprouve pas le besoin d’un certain retour à l’ordre, quel qu’il soit, d’une nostalgie d’un monde d’avant fantasmé, tout en se méfiant des belles promesses d’antan et des sauveurs suprêmes ? Cette profonde angoisse est palpable, elle repose sur une perte croissante de références communes et d’institutions légitimes pour la représenter, le tout sur fond de discours apocalyptiques sur l’avenir de la planète ou sur la catastrophe nucléaire… Jamais la communication et la manipulation des esprits n’avaient été autant convoquées en France afin d’exorciser et utiliser en même temps les émotions les plus fortes d’une humanité en désarroi… Les vieux réflexes sociaux ne fonctionnent plus, et seuls les démagogues peuvent espérer tirer profit de cette crise fondamentale de la trame de nos sociétés.
Ce phénomène bien réel, qui inquiète jusqu’à nos dirigeants, se développe sur un corps social qui a été traumatisé par plusieurs décennies, où l’on a vu les inégalités s’accroître régulièrement, la précarisation se renforcer, son niveau de vie stagner, le pouvoir d’achat du plus grand nombre diminuer de plus en plus fortement, son environnement se dégrader dangereusement, etc. Tout ce que les politiques néolibérales ont amené en quarante ans, alors que ses élites, même parmi les plus traditionnellement critiques, ont au moins laissé faire, tout cela a fragmenté nos sociétés jusqu’à un point de non-retour. On y est ! Le macronisme n’est que la forme la plus actuelle, mais aussi la plus virulente de cet aveuglement (si l’on veut rester poli) qui ne bénéficie à court terme qu’à un petit nombre de privilégiés. Cette impression de danse au-dessus du volcan, de dernier orchestre sur un Titanic qui coule, est partagée aujourd’hui par beaucoup de gens qui s’interrogent avec angoisse sur ce qui reste de notre avenir commun. Notre système économique et politique est à bout de souffle, et le macronisme ne peut qu’exacerber son déclin…
Macron et la montée inexorable de l’extrême-droite
La nature du piège politique, qui a encore fonctionné cette fois-ci, doit être élucidée. En quoi consiste-t-il d’ailleurs ? L’objectif du parti d’Emmanuel Macron, sur le plan strictement politique de conquête et de maintien au pouvoir, est de jouer sur les réflexes conditionnés de la gauche et d’une partie des républicains, qui sont de faire par-dessus tout barrage à l’extrême-droite. C’est un vieil automatisme qui eut son heure de gloire il y a un siècle lors de la montée du fascisme, et qui s’était traduit pendant la guerre d’Espagne par le fameux slogan « No passaran ! ». Hélas, ils sont passés… Le fameux barrage républicain ne fonctionne que dans les démocraties parlementaires, lorsque des alliances électorales ou parlementaires sont possibles. Il n’est pas dit que dans notre système politique de la Vème République finissante, qui ressemble bien plus aujourd’hui à une monarchie autoritaire, ce mécanisme puisse encore marcher à tout coup car le contexte a profondément changé.
C’est d’abord un acte singulier lié à une stratégie électorale, qui ne peut tenir lieu de politique digne de ce nom, car celle-ci devrait prendre en compte le long terme avec un programme ou un projet de société. S’il existe certainement sous le macronisme une vision néolibérale d’un univers fantasmé ouvert à tous les vents de la concurrence pure et parfaite, ou libre et non faussée dans sa formulation actuelle, elle n’apparaît pas comme telle dans le discours électoral qui se doit d’être pragmatique et démagogue, et axé uniquement sur le combat à court terme. Cette myopie volontaire, qui réduit le champ politique à un combat de petits chevaux, n’a pour seul avantage dans le système macronien que de limiter provisoirement le champ des possibles en acculant ses adversaires à la seule issue possible, qui tels des rats de laboratoire s’engouffrent dans la voie fatale, celle de la défaite annoncée…
Le piège comporte comme toute souricière classique deux mâchoires qui se renvoient l’une à l’autre et se referment finalement pour achever leur triste besogne. En effet, une fois que le premier leurre a fait son office sur le moment, la seconde partie du mécanisme insidieux se met en place pour l’avenir. Selon les conditions du moment le macronisme se développera plus ou moins, mais sa finalité ultime restant la même, il ne peut que prolonger la destruction planifiée des structures économiques et sociales héritées des « jours heureux » qui empêchent encore de libérer l’énergie des nouvelles classes dirigeantes qui forment son socle politique fondamental, et qui veulent réduire au minimum les acquis sociaux, les services publics et d’une manière générale tout ce qui s’oppose au libre jeu du marché. Ce faisant, ils détruisent les liens sociaux traditionnels et contribuent par là-même à la poursuite de l’exploitation sauvage des richesses naturelles qui constituent notre environnement. Tout cela est bien connu, mais la conséquence politique en est la fragmentation accrue du corps social et son éclatement continu au profit des forces d’extrême-droite, bouclant ainsi la boucle. En croyant écarter le danger d’aujourd’hui on finit par préparer celui de demain, qui s’accroît jusqu’à son occurrence finale…
Figure 3
Agrandissement : Illustration 3
Dans la Figure 3 ci-dessus, j’ai représenté l’évolution comparée des voix obtenues dans les 4 derniers scrutins de 2017 et 2022 par les deux grands blocs qui font aujourd’hui notre vie politique, le Centre et la Droite qui se regroupent logiquement autour de Macron au second tour et l’Extrême-droite, de plus en plus concentrée et unie (au moins idéologiquement) autour actuellement de Marine Le Pen. Cette présentation des chiffres officiels sur les deux dernières élections présidentielles reproduit très concrètement l’image de la mâchoire que j’utilisais précédemment. Le « vote utile » pour Macron affaiblit progressivement à chaque scrutin le camp de la droite et du centre, tandis que prospère celui de l’extrême-droite, que je n’assimile pas au fascisme (même s’il en a certaines des caractéristiques), car je ne crois pas qu’un Français sur trois soit devenu un zélateur de ce système politique, mais bien plutôt une victime ignorante qui ne sait comment lutter contre l’ordre des choses. Le piège se referme donc, et ce n’est qu’une question de temps… Voter Macron aujourd’hui, c’est voter Le Pen demain !
Un dernier aspect important de cette question, c’est le poids de l’abstention, qui est aussi un élément du piège, dans la mesure où c’est une forme de comportement très significative dans la situation actuelle. Au-delà de l’abstention traditionnelle qui avait fait les beaux jours de l’analyse un peu simpliste des politologues des années 1960, qui l’avaient assimilée à un refus de la politique en soi et à un repli individualiste (celui des « pêcheurs à la ligne »), celle d’aujourd’hui est interprétée depuis quelques décennies comme le signe d’une crise politique profonde, et même, on le voit maintenant, comme une protestation devant un choix impossible. Certains la considèrent comme le premier parti de France, ce qui est juste si on se limite au niveau des chiffres. Toutefois, je considère que c’est l’une des manières d’échapper au piège que j’ai décrit, du moins pour une partie des abstentionnistes. Cela est évident dans le cas du vote de gauche qui ne sait où se réfugier, mais l’examen attentif des dernières données, et mon modèle de la Figure 2 le suggère, cette abstention militante tend à se réduire, au profit d’un vote plus actif, et en l’occurrence de celui en faveur de Le Pen. Ce fut une petite surprise quand j’ai procédé aux calculs. Je l’interprète comme un choix du « Tout sauf Macron » qui s’avère parfois supérieur à celui du « Tout sauf Le Pen », voire à la limite comme une volonté avérée et peut-être désespérée de faire sauter le « système » …
Figure 4
Agrandissement : Illustration 4
On le voit bien dans le graphique de la Figure 4, lors de la dernière séquence, celle qui mène au second tour de 2022, la progression de l’abstention semble ralentir un peu, alors que dans le même temps la montée de l’extrême-droite se poursuit à un rythme accru ! Le nombre de voix en sa faveur (13,3 M) croît rapidement et se rapproche fortement du niveau de l’abstention (13,6 M), et les deux courbes tendent à se croiser ! Marine devient-elle une option ? Cela annonce des temps difficiles…
Une seule alternative, le vote à gauche aux Législatives
Devant l’impossibilité pour le macronisme de se constituer en rempart pérenne contre l’extrême-droite et, symétriquement, le constat de sa propension à la renforcer indirectement à travers les conséquences de ses orientations idéologiques et de ses choix économiques, il n’existe plus guère d’alternative que de redonner à la gauche, sous une forme renouvelée, le soin de reconstruire notre vie politique. La proximité des Législatives qui peuvent insuffler un nouvel élan pour transformer des institutions moribondes et provoquer une rupture salutaire, devient un enjeu vital…
[1] Voir mon dernier billet de blog sur Médiapart, « Pourquoi je voterai blanc dimanche » du 23 avril 2022.
[2] Cf. de même la série de billets : « Pourquoi refuser de voter Macron » du 30/04/2017, « ANALYSE DE L'ABSTENTION ET DE SES EFFETS » du 06/05/2017 et « 66-34 - Marine a perdu, Macron n'a pas gagné ! » du 16/05/2017.
[3] Il faut noter deux révisions apportées le 24 avril aux chiffres officiels du premier tour : le nombre des inscrits diminue de 38 personnes, et celui des blancs d’un peu plus de 10.000, qui se répartissent équitablement sur les 3 premier candidats.
[4] Le record absolu de l’abstention est celui du second tour des Législatives de 2017, soit 57,36 %.
[5] Le nombre de votes blanc est nul était au second tour de la présidentielle de 2017 de 4.069.256, soit 8,55% des inscrits, et était en partie le choix de LFI. Par ailleurs, aux législatives de 2017 (2T), ces chiffres étaient de 1.990.655 et 9,87 %.
[6] On lira avec intérêt l’article de Serge Halimi intitulé « Le triomphe du cynisme » dans le Monde Diplomatique de mai 2022, qui vient de sortir. Les chiffres cités sortent d’une enquête du CEVIPOF publiée par Le Monde du 15-16 avril 2022.
[7] Voir à cet égard mon billet de blog du 19/04/2022 « SI LA GAUCHE ETAIT UNIE ».
[8] 39,99 % selon mes calculs…