La gauche et ses métamorphoses

La crise actuelle de la gauche, en France et dans le monde, soulève bien des interrogations. Beaucoup constatent la disparition de ses organisations traditionnelles et certains saluent l’apparition d’autres formes radicalement différentes comme les mouvements sociaux ou l’altermondialisme. Et pourtant, son histoire est parsemée de ruptures et de rebondissements multiples.

 La notion de « gauche » est très relative. Elle dépend d’abord de l’existence d’une « droite » car elle ne peut se définir que par rapport à une relation binaire et conflictuelle dans le champ politique, mais aussi idéologique, social ou économique. Je pars d’une vision très large qui ne se limite pas aux seules formations politiques, ni aux institutions ou organisations sociales, mais qui se place d’abord sur le terrain des concepts, et plus généralement des différentes représentations du monde. De ce point de vue global, je m’intéresse essentiellement à la signification et au sens profond de ce que l’on nomme habituellement la gauche, à ce qui définit idéologiquement cette vision particulière de la société.

À mon sens, il n’y a pas une seule gauche mais en fait plusieurs gauches, qui se sont historiquement formées dans des contextes particuliers et des conditions historiques différentes. De ce fait, on a une succession de générations différentes ou de couches qui constituent aujourd’hui un ensemble complexe et multiforme, apparemment très hétérogène. En réalité, chacune de ces gauches est issue d’une manière ou d’une autre de la précédente, et s’est développée progressivement par elle-même, souvent en s’opposant de manière conflictuelle et dialectique à la forme préexistante. C’est un schéma classique, qui s’applique à l’évolution des espèces comme à celle des hommes ou des idées. Mais, comme dans la théorie de Darwin, cette évolution n’est pas linéaire. Elle connaît des mouvements irréguliers, des avancées et des régressions et mène parfois à des voies sans issue. Dans cette arborescence imaginaire, certaines branches se développent jusqu’à une certaine hauteur et vont brusquement disparaître, alors que d’autres apparaissent et continuent dans une autre direction. En d’autres termes, on a affaire ici comme ailleurs à un chemin buissonnant. 

Enfin, et c’est peut-être l’essentiel, je ne pars pas seulement d’une vision « idéaliste », c’est-à-dire d’une histoire de la pensée qui se développerait par elle-même, et qui serait complètement autonome par rapport aux structures profondes de la société, mais je pense plutôt qu’il faut tenir compte, dans une approche globale, du contexte économique et social qui détermine en grande partie la formation de ces idées. Je reste ainsi fidèle à une certaine conception d’inspiration marxiste au bon sens du terme, c’est-à-dire que si je conçois bien, sur un plan fondamental, que ce sont les structures économiques et sociales qui sont déterminantes à long terme, et en dernier ressort, la superstructure idéologique possède me semble-t-il un certain degré d’autonomie qui est lui-même dépendant des diverses interactions avec le reste de la réalité et de la dynamique historique.

Effacement de la notion de « gauche » ?

J’en arrive à la question elle-même. La notion de gauche date historiquement de la Révolution Française et de la place que les représentants du peuple occupaient au sein de l’Assemblée nationale, selon qu’ils étaient à gauche ou à droite du bureau de l’assemblée. Cette distinction géographique ou spatiale est restée aujourd’hui et acquiert une valeur qui me semble toujours universelle. Cela dit, et c’est là la finalité de mon propos, on entend de plus en plus de discours qui parlent d’une disparition de la gauche. Ce n’est pas nouveau, non seulement bien sûr du côté de la droite qui exprime naturellement son sentiment foncier de représenter la seule vision légitime de la société, mais aussi, et c’est plus nouveau, du côté de la gauche elle-même, ou du moins de gens qui s’en réclament. C’est ce dernier aspect qui évidemment me questionne et m’interroge. Si, depuis un an que le pouvoir macronien a balayé en France toutes les formations de gauche et de droite classiques, et a par là-même créé le sentiment d’un effondrement de pans entiers de notre histoire nationale, le phénomène est plus important et plus ancien, et correspond à mon sens à l’arrivée à terme d’une profonde crise de la société bien sûr, mais aussi de celle de la gauche dans son ensemble. Dans le désert ou plus exactement dans les décombres de ce qui fut autrefois une idéologie très forte, et même prétentieuse, on entend de plus en plus aujourd’hui de discours autour de la formation d’une « nouvelle gauche », c’est-à-dire d’une gauche tout à fait nouvelle qui aurait des caractéristiques différentes de celles du passé et qui constituerait peut-être aujourd’hui la seule gauche en devenir. C’est cette affirmation que je cherche à étudier et somme toute à discuter.

Dans les représentations actuelles qui fleurissent surtout à l’extrême gauche et dans les gauches radicales, pour reprendre la terminologie ancienne, on tend souvent me semble-t-il à opposer une gauche du passé, une gauche classique qui aurait une conception verticale et hiérarchique de la société et qui se focaliserait presque entièrement sur des questions de salaires, de pouvoir d’achat ou de statut, à une nouvelle gauche foisonnante et horizontale, spontanée et multiforme et qui s’exprimerait sous des formes que l’on peut qualifier de sociétales, c’est-à-dire qu’elle soulèverait essentiellement des revendications culturelles de type minoritaire ou communautaire comme le féminisme radical, les mouvements LGBT, mais aussi des questions hors du champ classique droite-gauche comme les mouvements écologistes, les droits des animaux, etc. On retrouve là également une vieille tendance à opposer le présent et le passé, qui caractérise d’ailleurs toutes les idéologies nouvelles qui peuvent s’appuyer sur les générations qui arrivent, d’où un accent inévitable sur la jeunesse et ses qualités intrinsèques supposées. Comme toujours, la vérité serait d’un côté et les erreurs ou le mensonge de l’autre…

Je voudrais d’abord montrer que cette idée générale, fort répandue dans les milieux radicaux ou alternatifs, peut s’avérer particulièrement caricaturale dans son expression courante et ne représente qu’une petite partie ou un aspect limité de la réalité. La confusion et les fantasmes sont rois, car comme toujours beaucoup se focalisent souvent sur l’événementiel et d’une manière générale sur tout ce qui est à la surface des choses dans nos sociétés, au détriment de l’analyse des rapports sociaux profonds et des rapports de forces réels qui sous-tendent ces évolutions. Le développement du consumérisme depuis 50 ans, l’urbanisation accélérée qui caractérise nos sociétés, le rôle des nouvelles classes moyennes qui se répartissent différemment à travers un espace géographique segmenté, la prédominance des activités de services, le poids d’une culture de plus en plus numérique et détachée du rapport au réel, etc. accentuent la tendance à l’individualisation des comportements et à l’abandon des solidarités et des liens traditionnels qui perdent alors leur signification initiale ou poussent à l’inverse les individus à se réfugier dans des formes de communautarisme exacerbées et sans finalité collective globale. Le phénomène d’émiettement social est naturellement accentué par le rôle des médias, et notamment des réseaux sociaux qui véhiculent de manière efficace les idées reçues les plus éculées et souvent les plus fausses, autant que les plus justes. Mon propos est donc de démontrer la grande relativité de ces opinions, leurs limites, mais aussi leur intérêt et leur part de vérité, dans la mesure où elles reflètent la complexité des mouvements qui agitent nos sociétés.

Heureusement, tous les penseurs de gauche ne se laissent pas prendre par les apparences et, non sans un certain succès, parviennent à analyser rationnellement les nouvelles tendances qui se font jour et à leur donner une signification historique pertinente. Je pense en particulier à Christophe Aguiton, ce sociologue militant co-fondateur et membre du Conseil scientifique d’ATTAC, cette association née il y a 20 ans pour défendre les idées altermondialistes et lutter contre la financiarisation du monde, dont le dernier livre traite justement de cette question[1]. Il tente notamment d’analyser avec beaucoup de soin tous les facteurs qui expliquent le déclin mondial, et pas seulement français, de cette idée-force née il y a deux siècles dans la tourmente révolutionnaire de la fin du XVIIIème siècle, qui s’est renforcée au XIXème siècle avec le développement du mouvement ouvrier dont elle est devenue en partie synonyme, puis a dramatiquement occupé une grande partie du « petit » XXème siècle[2], avant apparemment de s’effondrer à partir des années 1980 pour laisser place à un nouveau monde. Si je suis en gros d’accord avec son constat, je suis plus réservé sur son interprétation du rôle des éléments qui concourent à la refondation actuelle de la gauche. Bien des réponses de cette nouvelle gauche face aux conséquences dramatiques de la mondialisation néolibérale qui s’accélère depuis une trentaine d’années, telles que la prise de conscience du désastre écologique, le souci d’une démocratie véritable, le combat pour les droits des groupes minoritaires (LGBT, peuples « premiers », etc.), la redécouverte des « communs », le choix de l’économie sociale et solidaire, etc. sont en effet tout à fait légitimes et porteuses de voies d’espoir nouvelles, mais elles ne résument pas l’ensemble du travail de refondation à venir et n’apparaissent souvent que comme des alternatives partielles.

En effet, et je ne développerai pas trop ici, je me demande si ces formes nouvelles de combat, au lieu d’être les prodromes de la mise en œuvre par nos nouvelles forces progressistes de structures décentralisées, locales et participatives, ne seraient pas au contraire l’effet obligé et nécessaire de la désagrégation actuelle de nos sociétés sous les coups de boutoir d’un néolibéralisme échevelé qui produit inévitablement de grandes masses d’individus désorientés, qui ne peuvent se mobiliser que ponctuellement pour des causes passionnelles où la morale individuelle est en jeu, usant finalement de l’espace de liberté que nos gouvernants libéraux nous accordent. En d’autres termes, ne s’agit-il pas – toutes proportions gardées - d’un retour à des modes d’expérimentation locale comme les phalanstères de Charles Fourier ou les ateliers communautaires de Robert Owen, qui ont engendré une phase positive mais très limitée d’auto-organisation, individuelle ou collective, qui produisit le socialisme utopique ou d’inspiration anarchiste que critiqua Marx, et qui précéda et accompagna en partie l’organisation progressive du mouvement ouvrier au XIXème siècle ? Il pourrait donc s’agir aujourd’hui d’une sorte de repli momentané vers de nouvelles formes de solidarité plus spontanées, instinctives et directes qui permettraient de revenir en quelque sorte aux sources du socialisme. On peut alors supposer que ce serait une pause avant de repartir vers un nouveau cycle de restructuration progressive à un niveau plus élevé, voire mondial, là où le capital financier international règne en maître et là où se joue en définitive la bataille finale si nos peuples veulent survivre dans un monde rendu à sa vérité première. C’est cette question qui me semble constituer aujourd’hui l’enjeu véritable.

Il convient donc à mon sens d’essayer de refaire la généalogie de l’histoire de la gauche, de montrer ses différentes formes, ses échecs et ses impasses comme ses succès, et surtout de tenter d’expliquer ce qu’elle représente véritablement aujourd’hui. De même que les vérités scientifiques sont relatives, mais ne s’excluent pas nécessairement mutuellement, la théorie de la relativité d’Einstein remplaçant tout en l’englobant la vieille théorie classique de la gravité de Newton par exemple, de même, on peut tout à fait imaginer que les nouvelles formes de la gauche englobent dans une certaine mesure les enjeux et les projets des gauches précédentes. De ce point de vue, qui me semble parfaitement raisonnable et scientifiquement fondé, l’opposition systématique entre telle ou telle gauche ne me paraît pas vraiment justifiée. Il faut d’abord voir la dynamique en action et les différentes interactions qui sont à l’œuvre avant de porter un jugement, qui est nécessairement contingent.

Un bref rappel historique

Schématiquement, et pour se limiter à notre hexagone, si l’on part de la Révolution Française qui est la matrice de notre système et de nos idées politiques contemporaines, on a pu voir se développer plusieurs gauches qui ont toutes joué un rôle essentiel à un moment ou un autre et plus ou moins longuement, dans la vie politique mais qui se sont progressivement affadies et sont finalement devenues désuètes aux yeux des femmes et des hommes du présent. Je propose cette classification évolutive qui ne prétend nullement à la vérité et encore moins à l’exhaustivité. Grossièrement, on a vu me semble-t-il se succéder les principales forces de gauche suivantes :

Une gauche des Lumières, celle des constituants de 1789, partisans comme Sieyès et Mirabeau d’une monarchie constitutionnelle, s’appuyant sur les idées des Lumières, en particulier Rousseau et Voltaire, et voulant mettre en place un régime éclairé et rationnel, un peu sur le modèle des despotes éclairés (celui de Voltaire), mais en mettant l’accent sur les droits fondamentaux des individus et les droits de l’Homme et du Citoyen. C’est la première gauche historique, qui naît avec la bourgeoisie progressiste en lutte contre l’Ancien régime et son ordre établi.

Une gauche radicale et révolutionnaire, qui a instauré la République après Valmy en 1792 et a défendu la nation contre les puissances étrangères et les aristocrates émigrés. Celle-ci, souvent issue de la petite-bourgeoisie intellectuelle et d’une partie du peuple, s’est appuyée sur les clubs, en particulier les Jacobins, et s’est encore plus radicalisée dans le contexte exceptionnel créé, d’une part, par l’invasion étrangère des princes européens coalisés contre la jeune république et, d’autre part, par les mouvements insurrectionnels internes (chouannerie, Vendée) suscités par certains aristocrates qui voulaient la renverser afin de restaurer leurs privilèges. Hélas, cela a fini d’une certaine manière par déboucher sur un cycle de violence d’Etat qui a pu servir en quelque sorte de modèle aux « révolutionnaires professionnels» de Lénine en 1917, qui se trouvaient alors placés dans des circonstances assez proches. Ce sont des périodes de confusion et de contradictions extrêmes. Alors que Robespierre était au départ partisan de l’abolition de la peine de mort, il a défendu quelques années plus tard l’usage systématique de la guillotine contre ses ennemis. Les Jacobins se sont ainsi lancés dans une fuite en avant sanguinaire avec l’instauration de la Terreur, qui s’est finalement retournée contre eux.

Une gauche progressiste et modérée, liée à l’essor de la bourgeoisie au début du XIXe siècle, favorable à l’élargissement du droit de vote au peuple, et partisans d’un système de monarchie constitutionnelle équilibrée par un parlement, puis ouvertement par un régime républicain et bourgeois dont le modèle en est la Seconde République après la révolution de juin 1848.

Une gauche républicaine et d’aspiration révolutionnaire, formée d’intellectuels et de militants ouvriers, qui veut abattre le système capitaliste. Elle est traversée par divers courants, dont principalement l’anarcho-syndicalisme qui est alors dominant et le « guesdisme», héritier du jacobinisme centralisé, qui vont apparaître lors des journées de mars 1848 et se développer dans la seconde partie du XIXe siècle avec l’organisation du mouvement ouvrier.

On va retrouver ces deux mêmes tendances fondamentales lors de la guerre de 1870 et surtout de la Commune de Paris. La tendance révolutionnaire va participer activement à la Commune, alors que la bourgeoisie républicaine va les combattre avec Thiers, et finalement instaurer la IIIe République. Néanmoins, une forme de compromis social-démocrate va se réaliser dans les deux dernières décennies du XIXe siècle, en particulier après 1880, où avec Gambetta et la fameuse « République des Jules» vont être jetées les bases de notre république actuelle. À ce moment-là, c’est la fraction la plus modérée, celle des radicaux-socialistes qui représentera la nouvelle bourgeoisie au pouvoir. Elle va souvent gouverner tout au long de la IIIe République, mais constituera plutôt une forme de centre/centre-droit qui s’éloignera progressivement de la gauche historique avec l’avènement de la gauche politique et sociale du XXème siècle.

De 1880 à 1914, vont se forger les racines de la gauche actuelle, du moins avant l’arrivée de Macron. Le mouvement ouvrier s’organise autour de la CGT en 1895 et adopte une position de défiance vis-à-vis du politique, symbolisée par la charte d’Amiens de 1906. Néanmoins elle reste plutôt révolutionnaire et les anarcho-syndicalistes y sont toujours très forts. Sur le plan politique, la sociale démocratie conserve une position théoriquement révolutionnaire et internationaliste, mais elle se scinde progressivement en deux grands mouvements, les socialistes plus modérés qui fonderont la SFIO en 1905, et les plus radicaux sur une ligne souvent jacobine et liée aux idées de Jules Guesde sur la révolution sociale, qui seront un peu marginalisés en son sein.

La guerre de 1914, après l’assassinat de Jean-Jaurès, qui signe la fin du rêve internationaliste, puis le vote par le cabinet Viviani (le premier gouvernement « socialiste») des crédits de guerre, qui marque la fin du pacifisme révolutionnaire, interrompt la grande période de structuration du mouvement ouvrier. La gauche politique et ouvrière est alors éclatée par la Grande guerre.

Avec la révolution bolchevique de 1917, une recomposition va s’effectuer en polarisant la gauche entre deux courants, d’une part, la sociale démocratie de la SFIO, que l’on connaîtra plutôt sous le nom de socialistes, et la petite minorité de militants révolutionnaires, pacifistes, internationalistes et héritiers de Jules Guesde ou de Blanqui, qui vont faire sécession à l’occasion du congrès de Tours en décembre 1920. Sous l’impulsion de gens comme Marcel Cachin est ainsi fondé le Parti Communiste qui s’aligne sur les positions de Zinoviev et des Bolchéviques.

De 1920 à 1971 malgré les soubresauts de l’entre-deux-guerres, de l’arrivée du fascisme et puis de la seconde guerre mondiale, où ses équilibres internes vont se modifier plusieurs fois, la gauche française reste finalement toujours partagée entre ces deux grands courants, les socialistes de la SFIO qui évoluent progressivement vers la droite, avec une attitude réformiste et une conception du pouvoir et de la nation plutôt « girondine», tandis que le parti communiste s’aligne principalement sur Moscou du fait de sa faiblesse relative et de son sectarisme dans les années 1920 et 1930. Après 1945 néanmoins, en raison de son rôle dans la résistance, celui-ci acquiert un poids dominant à gauche et dans la classe ouvrière, mais l’intense conflit idéologique[3] né de la guerre froide déchire la gauche et va subsister peu ou prou pendant les décennies suivantes.

De 1971 à 1981, la situation de division perdure mais cette fois-ci, c’est le nouveau Parti Socialiste de François Mitterrand qui inverse le rapport de force issu de la Résistance à son profit et réalise enfin en 1981 une union de la gauche artificielle qui ne dure que deux ans, et qui lui permet de réduire durablement l’influence du parti communiste.

De 1981 à 2017, La structure de la gauche reste apparemment inchangée, avec un déclin croissant du PCF et une domination sans partage du PS, dont le libéralisme foncier apparaît de plus en plus au grand jour, celui-ci accompagnant nettement le développement d’un capitalisme moderne et de plus en plus mondialisé. La sociale démocratie française a rejoint les rangs de la sociale démocratie européenne et, comme elle, se suicide devant le mur de l’argent. Dans cette situation particulièrement démoralisante pour la gauche, de nouvelles forces apparaissent avec l’héritage de mai 68 qui crée l’idée d’une nouvelle gauche ou une gauche alternative, dont les ressorts sont de moins en moins sociaux mais de plus en plus sociétaux, c’est-à-dire qu’ils représentent surtout des courants minoritaire et marginaux dans la société mais qui sont de plus en plus médiatisés (féminisme radical, homosexuels et LGBT, mouvement écologiste ou alternatifs, etc.).

La boucle est bouclée en 2017 avec l’arrivée de Macron, qui pulvérise toute la classe politique française, au nom d’idées paradoxalement « antisystème». La fameuse société civile n’est autre qu’une nouvelle bourgeoisie issue des anciennes classes dites d’entrepreneurs, mais qui sont plus justement constituées de commerçants, de professions libérales, de cadres supérieurs du privé et des nouvelles élites salariées urbaines. Le plus étonnant est le renversement des valeurs, le macronisme reprenant à son compte le discours sociétal de la « troisième gauche »[4], voire même de certains alternatifs. Cette fin du cycle marque l’effondrement de la domination d’une certaine « élite » de gauche, qu’il conviendrait d’analyser plus en détail.

La situation actuelle de la gauche

Aujourd’hui on est, du moins en apparence, dans une situation de grand désordre, mais la plupart des observateurs s’accordent pour distinguer trois fragments qui émergent de ce chaos :

La vieille conception communiste, qui rassemble le PC, le Parti de gauche et quelques petits partis d’extrême gauche, qui restent fidèles à une conception très verticale de l’organisation, à un certain jacobinisme, à un idéal révolutionnaire ou du moins de transformation de la société, qui met l’accent sur la transformation des rapports de production, la propriété et le contrôle du capital plus que sur la redistribution des revenus, dans la logique du marxisme classique.

La vieille gauche sociale-démocrate qui arrive au bout de son cycle et qui vient de perdre sa composante libérale, dominante au bout de cinquante ans, au profit de Macron. Elle est devenue aujourd’hui minoritaire et tente de se réinventer. Elle reste cependant marquée par les politiques réformistes de type social-démocrate classique qui s’appuyaient sur un keynésianisme élémentaire, réduit à des politiques de relance par la consommation, et souvent compris dans un sens caricatural et simpliste. Cependant, ses composantes les plus progressistes s’intéressent aux questions autrefois portées par la CFDT, la transformation du travail et la notion de revenu de base ou de remplacement. Cela reste toujours une approche par le revenu, mais celle-ci se modernise.

Un ensemble informel et hétérogène qui rassemble différents courants qui se sont développées dans les dernières décennies. Celui-ci se caractérise plutôt par un refus des deux voies précédentes, en insistant sur leurs échecs, et en tentant de renouveler les voies de la subversion sociale. De fait, c’est souvent une redécouverte de beaucoup de modèles anciens qui s’était développés dans les périodes de crise ou de constitution du mouvement ouvrier : expérience communautaire, retour à la terre, organisation de type horizontal et anti hiérarchique, refus du développement économique assimilé à la croissance capitaliste, démocratie directe, accent mis sur la nécessaire transition écologique, soutien à toutes les minorités, qu’elle soit ethnique, féminine, LGBT, droits des animaux. C’est en quelque sorte un pot-pourri de toutes les aspirations qui ont traversé la gauche à un moment ou un autre. Ce qui frappe le plus, c’est son manque de cohérence globale, en dehors de la recherche d’une voie alternative, et le retour à une certaine croyance au « spontanéisme», c.-à-d. à la génération spontanée des idées dans une démocratie plus ou moins directe. Le risque devient alors grand pour cette gauche de se laisser aller à une dérive démagogique, et donc d’être captée par un homme ou une femme providentielle dans un univers où tous les corps intermédiaires auraient disparu et seraient remplacés par une relation directe avec le grand leader.

Cette situation est navrante, mais il me semble nécessaire de l’analyser de la manière la plus objective possible, en en replaçant la dynamique dans son contexte historique et mondial. Il me paraît possible de déboucher sur des formes nouvelles qui correspondent à la situation actuelle de la société, non pas en recherchant une quelconque voie nouvelle plus ou moins chimérique, mais en conservant au contraire les finalités et les valeurs les plus positives de ces trois gauches, soit une réelle volonté de transformation sociale et de réorganisation de notre économie mondiale, la conscience que dans nos sociétés urbaines, composées massivement de classes moyennes éduquées et salariées, mais aussi de classes populaires de plus en plus rejetées, les politiques de redistribution sociale jouent un rôle essentiel tant que les inégalités restent fortes, et le besoin de créer des utopies qui soient capables d’enthousiasmer les générations à venir et de rêver d’avenirs possibles pour un monde meilleur.

Les conditions de la construction d’une nouvelle gauche

Les formes nouvelles que l’on pourrait souhaiter développer devraient à mon avis tenir compte d’un certain nombre de limites et d’ambiguïtés qui risquent d’apparaître lors de l’élaboration des fondements d’une gauche de ce type, comme par exemple :

Le fait que les évolutions culturelles et sociales actuelles ne sont pas nécessairement positives ou négatives en soi, car elles reflètent des évolutions de fond de la société qui sont complexes. Par exemple, le « macronisme» représente notamment l’arrivée au pouvoir d’une classe sociale libérale, d’une droite libérale et moderniste qui est progressiste sur le plan « sociétal » comme on l’a vu (accord sur le mariage pour tous, les LGBT, le multiculturalisme, le refus du racisme, etc.) et se démarquent de la droite classique plus conservatrice dans ces domaines. Mais, il s’oppose violemment aux anciens droits des salariés, et plus généralement à ce qu’on appelle les droits sociaux, qui appartiennent à « l’ancien monde ». Je doute même que les droits proclamés des animaux soient conçus de la même manière que L214. Cela me rappelle beaucoup les élites de la fin du XIXème siècle qui avaient de multiples activités publiques d’ordre caritatif pour s’occuper de ces « pauvres » ouvriers !

L’analyse en termes d’horizontalité versus la verticalité est très abstraite et demande à être précisée. Elle ne doit pas être prise au premier degré. Beaucoup des sociétés, d’autrefois comme d’aujourd’hui, qui sont les plus fermées et hiérarchiques fonctionnent en réalité sur un mode très horizontal (réseaux d’anciens des Grandes Ecoles, « Old boys» du monde anglo-saxon) qui favorise les solidarités au sein des élites ou des castes. J’ai pu le constater au ministère de la Défense et dans la haute fonction publique, où il est courant de dire que ce ne sont pas les ministres qui ont le pouvoir mais les hauts fonctionnaires comme les énarques ou les membres des Grands Corps, qui forment les vraies élites. Si l’on n’appartient pas à un réseau social de ce type, on ne peut pas faire grand-chose sur le plan politique. Le macronisme correspond en partie à l’arrivée de nouvelles élites marquées par le « business model » et dans ces milieux, les signes d’appartenance sont essentiels (clubs, société de chasse, actionnaires, etc.). Je fais l’hypothèse que nous sommes effectivement dans une « société en transition » où les anciennes élites sont progressivement remplacées par les nouvelles, ou fusionnées ensemble, comme l’aristocratie l’a fait au XIXème siècle avec la haute bourgeoisie. Cela crée nécessairement des turbulences et des instabilités…

L’évolution des sciences et des techniques a toujours plusieurs dimensions. Il ne faut pas confondre les outils et les fins. Les tenants du cycle long Kondratieff ou du cycle technologique basé sur le passage d’une forme de révolution industrielle à une autre (charbon et vapeur, électricité et pétrole, informatique et biotechnologies, etc.) voient bien les conséquences sociales à long terme mais ignorent celles à court terme (ou parfois l’inverse). La fameuse théorie des cycles technologiques du capitalisme (comme d’ailleurs celle de l’entrepreneur) de Schumpeter est revenue à la mode ces dernières années (en France, car aux USA il s’agit d’une vérité révérée depuis longtemps !), mais elle est discutable sur le fond. De même que dans les différentes controverses sur les « modèles de développement», on sacrifie allègrement des pans entiers de la société (paysannerie, travailleurs d’un secteur traditionnel, classe ouvrière, etc.) au profit d’autres, généralement bien plus réduits en nombre, au nom d’un progrès technologique sanctifié, qui met sur la paille les « perdants ». Là encore, le macronisme s’alimente à ces vieilles sources idéologiques, et il convient à mon avis d’être prudent dans l’analyse des techniques qui ne sont que des outils ou des forces matérielles (c’est radicalement différent pour les sciences qui touchent à la connaissance, qui est le domaine fondamental du savoir humain) que l’on peut maîtriser et orienter dans un sens ou un autre selon la finalité sociale que l’on établit. On peut même supposer que ce soit le cas qui prévaut dans notre société du très court terme qui ne s’embarrasse pas de réflexion ultime, et où il faut vendre le plus vite possible avant de faire faillite. Ce n’est pas un but très enthousiasmant, si on a un minimum de vision éthique ou du moins d’une certaine hauteur.

L’accent mis sur l’environnement depuis 30 ans est effectivement une très bonne chose, car on s’interroge sur les limites et les formes du développement économique, mais c’est déjà une dimension naturelle de nos vies où s’inscrivent les formes politiques et sociales, et la vision que l’on en a est aussi très relative. Au-delà des modes et des calculs politiques individuels et partisans (il y en a eu beaucoup, hélas !), on ne peut plus séparer les enjeux écologiques au sens propre des autres dimensions qui traversent nos sociétés. Je rappellerais par exemple que la marchandisation du monde et la « titrisation» des actifs naturels à l’occasion des calculs économiques sur la valeur des « communs » ont montré combien ces enjeux sont également idéologiques et politiques.

Le monde d’aujourd’hui est très différent de celui d’hier, et ce bien plus que dans les grandes mutations du passé, même si certains enjeux et débats ont toujours leur pertinence. De profonds changement structurels ont bouleversé les différentes générations depuis 2 siècles, à un rythme qui s’est formidablement accéléré au point que beaucoup se sentent aujourd’hui incapables de maîtriser leur destinée. La paysannerie qui constituait l’essentiel de l’activité humaine depuis le néolithique est pratiquement en train de disparaître (à peine 2 % de la population active en France) et est remplacée par des petits groupes d’agriculteurs en voie de prolétarisation, dans le sens où ils ne maîtrisent plus leurs outils de production. La même évolution menace la classe ouvrière, qui pour les mêmes raisons est victime de la nouvelle division internationale du travail qui résulte de la mondialisation, et qui répartit selon des critères purement financiers les populations et les travailleurs (car la production existe toujours mais dans des conditions différentes) entre les pays et les secteurs économiques. Nos sociétés dites « développées» sont composées essentiellement de salariés (à plus de 90 %), de citoyens urbains et périurbains (à plus de 80 %), de classes « moyennes » travaillant dans le « tertiaire » (soit plus de 80 % du PIB), de moins en moins reliées par les fameux « corps intermédiaires » (syndicats, partis politiques, associations, etc.) dont la disparition a été récemment précipitée en France par le macronisme. D’où l’importance accordée à la consommation, qui est une activité urbaine par excellence, alors que tout économiste sait qu’il faut d’abord produire des biens (marchands ou non, et indépendamment de leur valeur) avant de distribuer (et redistribuer) leur contrepartie éventuelle en revenus, et enfin de les utiliser en consommation et/ou investissement. De ce fait, parler de révolution ouvrière, ou de 1ère et 2nde gauches versus une « nouvelle gauche » n’a plus guère de sens. Si l’on est rationnel, il faudrait pouvoir raisonner au niveau mondial, mais les hommes (et les femmes bien sûr) sont divisés par des fractures parfois antagoniques, et par la recherche de racines qui sont aujourd’hui fantasmées et inaccessibles pour beaucoup. Le nouveau monde est bien à construire et l’ancien, le véritable « ancien », c’est celui d’aujourd’hui qui est condamné. C’est la tâche des générations futures…

La mondialisation globale à son stade actuel, qui est peut-être bien son stade final (il ne s’agit pas forcément de faire référence à Lénine, auquel je préfère sur ce point Rosa Luxembourg), est nécessairement financière, en ce sens que tous les biens, les hommes et les animaux sont transformés en « choses» (la fameuse « réification » du Livre 1 du Capital de Marx) grâce à un détournement du droit, en particulier du droit romain (celui d’user et aussi d’abuser). Il s’agit comme autrefois d’affecter un droit à des gens sur quelque chose ou quelqu’un (et d’exclure de ce fait tous les autres), qui a désormais une nature essentiellement financière. Tout est comme toujours affaire de rapports de forces, et le « fétichisme de la marchandise » en est la forme fantasmée.

Enfin, la raison profonde pour laquelle Marx considérait que le capitalisme, en tant que mode de production dominant, était condamné à terme ne dépend pas des seuls mécanismes ou tendances qu’il avait pu analyser à partir du cas de l’Angleterre du XIXème siècle, comme la très célèbre « baisse tendancielle du taux de profit», dont la pertinence est d’ailleurs reconnue par tous les économistes actuels, même chez les plus orthodoxes[5]. Elle est bien plus fondamentale et repose sur les contradictions mêmes de ce système qui, en même temps qu’il développe nécessairement une « socialisation » de l’économie de plus en plus poussée, à l’échelle d’abord nationale puis mondiale, qui se traduit par une interdépendance croissante entre les hommes ou les pays, il réduit les bases sociales qui en bénéficient, au point de mener à une explosion probable du système, ou à tout le moins de pousser à une politique radicale de socialisation[6] globale de formes de production qui sont déjà devenues de facto entièrement collectives et économiquement imbriquées. Pour paraphraser Winston Churchill, jamais un aussi grand nombre d’hommes n’a dépendu de si peu[7]. Le temps est peut-être venu de vérifier cette assertion.

 

[1] Christophe Aguiton, « La gauche du 21ème siècle », La Découverte 2017

[2] Selon l’expression de l’historien britannique Eric Hobsbawm qui en a décrit les soubresauts.

[3] C’est surtout pendant la 2ème guerre mondiale et surtout à la Libération que les idées marxistes vont se diffuser en France.

[4] Cette idée a été popularisée par Michel Rocard, qui cherchait une 3ème voie entre communisme et social-démocratie.

[5] Voir notamment l’analyse de Patrick Artus dans son étude confidentielle pour la banque Natixis qui reconnaît que « La dynamique du capitalisme est aujourd’hui bien celle qu’avait prévue Karl Marx », ou plus simplement son livre intitulé « Et si les salariés se révoltaient ? » et le Dossier spécial que lui a consacré le magazine Challenges d’avril 2018.

[6] C’est ce terme, plus pertinent, que Marx emploie pour désigner ce que l’on appellera plus tard les nationalisations.

[7] Cf. les dernières données sur les inégalités de patrimoine. En 2016, un rapport de l’ONG Oxfam notait que 62 milliardaires possédaient autant que la moitié la plus pauvre de la population. Ce chiffre continue à se réduire…

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