Gilets Jaunes, les racines d'une colère

La France est en crise profonde depuis longtemps. Le « ras-le-bol fiscal » des Gilets Jaunes ne touche que superficiellement à l’écologie, et comme toutes les révoltes populaires contre un impôt injuste, celle-ci exprime le désarroi du peuple face à un régime méprisant qu’il pourrait bien un jour renverser.

Ses formes sont multiples. Le mouvement a pris de court tous les médias, et en l’espace de quelques semaines a su réaliser avec des moyens inédits ce que les grandes mobilisations précédentes de « Nuit Debout », les manifestations contre la remise en cause du Code du travail, la défense du statut de la SNCF, les atteintes au système de protection sociale, etc. n’ont pas pu faire ! Il est vrai que les corps intermédiaires classiques, en particulier les syndicats et les partis politiques, ont fondu comme neige au soleil sous les coups de boutoirs de la démagogie et du libéralisme effréné d’Emmanuel Macron, et n’ont pas pu jouer leur rôle de contre-pouvoir qui est habituellement le leur dans toute démocratie. C’est là le premier grand paradoxe de la situation politique actuelle. L’effondrement de toute forme de critique organisée à l’encontre d’un pouvoir extrêmement centralisé est en partie le produit du mouvement macronien qui a sapé les fondements légitimes de la représentation précédente et des élites qui lui étaient liées. Par l’effet d’un retour du destin qui en a le secret, le régime est désormais nu et n’a plus de contre-feu à opposer à cette « jacquerie » inattendue. Bien qu’ultra-majoritaire à l’Assemblée nationale, mais sans réelle assise historique dans le pays, la Macronie ne peut que repousser sur ses marches les attaques dispersées qui viennent du terrain social. Le second paradoxe en découle inévitablement. Celle-ci a utilisé avec brio le thème du « dégagisme »[1] et a joué sur le besoin de renouvellement de la classe politique et de son discours traditionnel en opposant des forces modernes à un monde supposé appartenir au passé, en promouvant une « société civile » au sens ambigu contre les élites en place, tout en utilisant avec succès les réseaux sociaux. L’ironie de l’Histoire veut que cette révolte quasi spontanée des gueux, de ces « classes laborieuses » que les historiens qualifiaient de dangereuses au XIX° siècle[2], ait utilisé les mêmes méthodes, ou plus exactement des sources d’inspiration analogues, pour parvenir à un résultat stupéfiant qui a partiellement paralysé la France en trois semaines et recueilli près de 80 % d’opinions favorables chez les Français, si l’on en croit les sondages qui effraient ce pouvoir[3]. Qu’est-ce qui explique aujourd’hui cette fragilité particulière des institutions de notre vieux pays qui a connu tant de tourmentes dans son passé ?

 

Il ne s’agit pas d’une simple forme de révolte fiscale, mais pas non plus d’une jacquerie paysanne au sens propre. Elle serait plus proche des émeutes de la faim de l’Ancien Régime ou plutôt des révoltes populaires du XIXe siècle. Elle s’en distingue par son caractère plus universel, par son étendue géographique (près de 2.000 points de blocage en France), sa diversité et sa nature non catégorielle. Ce sont finalement de ces travailleurs pauvres que l’on voit partout en Europe, mais arborant la tradition politique française de la rébellion spontanée à l’ordre public quand celui-ci perd sa légitimité. Il y a bien d’autres caractéristiques qui en font un mouvement original : l’âge moyen plus élevé, la féminisation, la diversité des catégories sociales représentées, le poids des zones rurales et périurbaines, un mélange de classes populaires et moyennes pauvres, etc. Au fond, c’est la France de la précarité qui vit et survit dans un contexte économique et social particulier.

 

La France d’aujourd’hui n’est pas celle des années 1960, celle de la fin des « 30 Glorieuses » et du gaullisme triomphant, avant l’acmé de 1968. Elle a perdu beaucoup de sa force politique et de son poids mondial pour diverses raisons, qui touchent à l’érosion de la domination américaine, qui fut incontestée à l’issue de la seconde guerre mondiale puis réaffirmée avec la guerre froide, mais aussi à la lente montée des premiers pays émergents, qui remirent en cause l’ordre économique mondial issu de la colonisation européenne, et relativisèrent l’importance démographique et économique des vieilles métropoles. Elle est surtout victime de cette mondialisation qui est devenue si évidente depuis un peu plus de 30 ans. Au début des années 1980, le poids du commerce extérieur représentait déjà 25 à 30 % du PIB, et atteignait même jusqu’à 40 % pour les investissements étrangers dans des secteurs économiques stratégiques. Cette situation qui laissait malgré tout des marges de manœuvre, que les gouvernements d’alors n’ont pas su ou voulu saisir, a surtout conduit à une nouvelle division internationale du travail, qui se traduisit par une désindustrialisation accélérée des vieux pays industriels. Le tissu économique français restait encore un peu archaïque, et le poids toujours très important des PME, de l’artisanat et des industries du luxe fragilisait l’économie dans cette compétition mondiale. La France depuis le XIXe siècle avait connu une forme d’industrialisation particulière qui reposait sur une nette distinction entre quelques grandes entreprises industrielles et commerciales, qui disposaient de monopoles importants avec souvent l’appui d’un État paternaliste et dirigiste, et une multitude de petites entreprises locales ou régionales, et un nombre encore plus considérable d’artisans sans spécialisation particulière et aux débouchés limités… Cette structure fragile contrastait fortement avec celle de pays industriels relativement neufs comme l’Allemagne qui avait eu un développement extrêmement rapide à la fin du XIX° siècle autour des trusts, les fameux Konzern, tout puissants qui s’étaient entourés d’un cordon de grosses entreprises moyennes vassales, qui leur servait d’amortisseurs pour les chocs conjoncturels, et qui s’étaient particulièrement développés dans des secteurs dynamiques comme l’industrie lourde, l’électricité et la chimie. Cette ossature est typique d’une société encore féodale, à l’image d’ailleurs de ce qui s’était passé au Japon avec les Zaibatsu de l’ère Meiji, et constitue la base d’un modèle de développement fort et original qui reste profondément lié à une société hiérarchisée, et non pas à je ne sais quel esprit d’entreprise que l’on fantasme aujourd’hui.

 

En fait, tous les historiens savent que la bourgeoisie française et la plupart des élites économiques, en dehors de quelques rares industriels aventureux comme Gustave Eiffel ou Ferdinand de Lesseps, ont bien souvent fait montre de comportements frileux en termes d’investissement et ont en général réclamé des garanties de l’Etat. Ils ont presque toujours privilégié une politique de « bons pères de famille », en plaçant leur épargne dans des bons d’Etat ou des obligations publiques à long terme qui rapportaient peu mais offrait une certaine sécurité à terme. C'était le cas notamment des emprunts des Chemins de fer de l'état ou des grands travaux d'infrastructures qui ont accompagné le développement économique de la France dans la seconde moitié du XIXe siècle, à l'image des plans de l'ingénieur Freyssinet qui construisit le vaste réseau de lignes ferroviaires secondaires qui porte son nom, et qui ont permis non seulement la bonification des sols par le marnage et le chaulage dans une grande partie de la France rurale, et par là-même l'essor de l'agriculture moderne, mais aussi le désenclavement des provinces françaises et, de manière symétrique, les premières grandes migrations de l'exode rural qui ont fourni la main-d'œuvre ouvrière nécessaire aux villes, si l’on y ajoute les premières vagues d’immigration internationale venant du sud de l'Europe.

 

Cette caractéristique bien connue de nos entrepreneurs nationaux qui a duré plus d'un siècle et demi, a été souvent critiquée par tous les économistes progressistes, à commencer par les libéraux qui y voyaient là un particularisme bien français, qui s'opposait au dynamisme supposé des industriels et commerçants anglo-saxons, motivés par le profit à très court terme dans une culture enracinée dans l'éthique protestante, alors que nous subissions le fameux héritage catholique et sa morale opposée à l'effort individuel et à l’argent. Il s’agit bien sûr d'une interprétation d'ordre psychoculturelle qui connaît aujourd'hui un nouveau regain d’intérêt avec le néolibéralisme et son projet fantasmatique de rattraper les Anglo-saxons ou les Allemands dans cette course illusoire à la concurrence entre pays. Ces idées ont été particulièrement développées par Emmanuel Macron à l'occasion de la suppression de l'ISF, et d'une certaine manière l’ont justifiée en favorisant les placements en actions ou en titres mobiliers, qui sont le nerf du capitalisme, au détriment des placements traditionnels en biens immobiliers et fonciers. De ce fait, seul l'impôt sur la fortune mobilière a été supprimé afin de favoriser l'investissement productif, alors que l’autre partie de la fortune qui est composée de biens immobiliers (IFI) continue à être taxée. C'est ce qui a fait dire au gouvernement que l'ISF avait été remplacé par l’IFI, alors que ce dernier n'en est qu'une partie. Si je rappelle cet argument de la politique gouvernementale, c’est parce qu’il illustre bien la logique macronienne qui est de faire une confiance aveugle aux forces du marché, qui devraient selon le credo libéral se porter spontanément vers l'équilibre optimal pour la collectivité. En réalité, et sans surprise, il n'en a rien été puisque les cadeaux fiscaux du début du quinquennat, les 4 à 5 milliards d'euros donnés rapidement à quelques milliers de contribuables, n'ont pas eu les résultats escomptés. Historiquement, c'est une illusion qui s’applique particulièrement bien au cas français, pour des raisons complexes que je n'ai pas le temps de développer ici. Toujours est-il que la bourgeoisie française, sous l’apparence de ceux que l'on appelle les épargnants, n’a semble-t-il que peu investi dans l'économie française, et préféré les placements dans les paradis fiscaux qui offrent l'avantage d'une rémunération du capital bien supérieure et sans aucun risque. Thomas Piketty a d’ailleurs rappelé cette tendance historique, même s'il a souligné qu'aujourd'hui les inégalités de patrimoine qui en résultent diffèrent selon la forme ou la nature de ce patrimoine. Alors qu'avant 1913, l'essentiel de l'inégalité sociale était due à la fortune immobilière, celle qu'on se transmettait de génération en génération et qui expliquait le rôle culturel de l’héritage, aujourd'hui où l’inégalité sociale retrouve un niveau comparable, et même supérieur, elle porte beaucoup plus sur la fortune mobilière plus fluide et plus immatérielle, ce qui lui permet d’échapper plus facilement à l'impôt, quand celui-ci existe évidemment…

 

À ce sujet, il peut être intéressant de constater, du point de vue de l'analyse idéologique, que le gouvernement vient de lancer de nouvelles pistes à propos de l'héritage. Il ne s'agit plus de protéger fermement les intérêts des enfants dans la transmission du patrimoine, mais au contraire de s'aligner progressivement sur le droit américain, celui qui permet en particulier de déshériter ses ayants droit. Bien sûr, comme dans toute bonne politique libérale, et en toute hypocrisie, on la présente comme un progrès visant à favoriser la libération des forces du marché et l'initiative privée, qui n'attendrait que cela pour s'envoler. Cette évolution est parfaitement cohérente avec celle du capitalisme financier international, où l'on voit de grands milliardaires comme Bill Gates, qui se sont enrichis dans des conditions parfois discutables, être en mesure de léguer leur fortune à des fondations apparemment caritatives, mais où la famille garde une certaine forme de contrôle. L'ironie de l'histoire veut que ce soient les grands organismes caritatifs eux-mêmes qui sont demandeurs de ce type de mesure, en raison de la baisse de leurs recettes qui s'explique en grande partie par la fin des avantages fiscaux concédés à l'ISF. J'insiste beaucoup, dans ce monde où la morale fait bon ménage avec l'intérêt privé, et où l’on s'aligne sur les valeurs de nos élites mondialisées, sur la révolution que cela représente dans une société française dont les grandes structures juridiques et sociales avaient été inscrites dans le Code civil. On met allègrement à la poubelle plus de deux siècles de droit romain, sous le prétexte qu'il ne serait pas efficace pour la rentabilité économique du pays !

 

Dans le même mouvement, le rôle central de l'État, qui a été depuis près d’un millénaire la colonne vertébrale de notre pays pour le pire et le meilleur, puis sa nouvelle fonction redistributive apparue au XX° siècle, sont attaqués avec une rage et une force peu commune par les libéraux de tout poil. C’est ce que l'on entend surtout dans tous nos médias périphériques et autres, au moment même où une jacquerie inédite pousse le petit peuple à demander une plus grande intervention de ce dernier. Évidemment, l'ambiguïté du mouvement et les revendications contradictoires de celui-ci permettent aux libéraux de revendiquer la victoire idéologique, puisqu'il n'est question que de supprimer des taxes ou des impôts, ce qui est le credo absurde de nos élites libérales. Elles ne voient pas en effet que la spécificité française en matière de prélèvements obligatoires ou de dépenses publiques[4] tient essentiellement à l’importance de notre modèle social, dans son état amaigri d’aujourd’hui, qui maintient le tissu de la société, et que celui-ci a nécessairement un coût. La démocratie de même exige qu’on lui sacrifie une part de notre richesse nationale si l'on ne veut pas voir la collectivité se détruire à toute vitesse, ce qui est le plus grand risque qui nous menace.

 

Après 1945, la France a donc connu avec les 30 glorieuses une grande période de croissance et de développement économique et social. Celle-ci a reposé sur un nouveau pacte social né avec la Résistance et la volonté de construire une société plus juste et plus équilibrée. La gauche était alors dominante avec d'autres forces progressistes. Les transformations sociales furent rapides et les fondements de notre modèle social furent alors posés. Les structures anciennes de la société française ont explosé au rythme d'un exode rural et d'une urbanisation massive qui ont dépassé toutes les évolutions passées. En 30 ans, le PIB a été multiplié par six et la population par près de 1,5. Le territoire national a été complètement transformé, urbanisé et les banlieues périphériques se sont développées pour accueillir notamment les migrants de l'exode rural et la main-d'œuvre immigrée dans de nouveaux secteurs en plein dynamisme comme l'automobile. Parallèlement, les structures des entreprises se sont également profondément modifiées avec le rôle des grandes entreprises publiques, la planification économique et la mise en place progressive dans les entreprises privées de l'OST[5] et de ce que l'on appelle le « fordisme » en général. Et cette expression se réfère chez les économistes à la mise en place d'un type de compromis social entre le régulateur public et les grandes entreprises, à la manière dont le constructeur Ford aux USA développa un système intégré de production et de consommation de masse permise par les hauts salaires et le cercle vertueux de la croissance. Sur le plan de la philosophie politique, on peut le voir comme un compromis entre le capitalisme et la social-démocratie. Le premier accepte une réglementation sociale et une régulation des marchés, et en contrepartie les salariés ont un emploi et un niveau de vie garanti par le système. Les formes sont en fait différentes entre les USA et la France bien sûr, mais l'idée générale est assez juste. Une politique économique plutôt keynésienne assure la gestion de la demande globale à un niveau d'emploi élevé par rapport aux capacités productives des hommes comme des machines. Dans le cas français, des économistes comme Malinvaud, Carré et Dubois[6] ont mis en évidence deux sous-périodes, les 15 premières années reposant surtout sur le stimulant public, et à partir des années 60 les premiers effets de la construction européenne qui modifie la demande extérieure et intègre l'économie française dans celle de l'Europe. Le rythme trop rapide de cette croissance (6 % par an puis 5 % en moyenne) qui bouscula des formes sociales et des traditions parfois encore archaïques entraîna un déséquilibre social important, qui se traduisit notamment par la crise sous-jacente des années 60 dans tout le monde occidental, dont mai et juin 1968 dans notre pays, mais c'est une autre histoire…

 

C'est avec la crise de 1973, et le bouleversement géopolitique qui s’ensuivit que s’acheva véritablement cette grande période de développement intense. Le chômage commence à progresser rapidement et devient endémique mais le progrès social restait toujours un impératif. La vraie rupture dans notre pays sera le fameux tournant de la rigueur de 1983 qui marqua à la fois la soumission aux forces économiques mondiales et la fin de la sociale démocratie française, ou plus exactement son ralliement à celle des grandes démocraties européennes comme l'Allemagne qui avait accepté à Bad Godesberg de renier ses objectifs socialistes, c'est-à-dire de refuser l’objectif de transformation de la société capitaliste et au contraire de s'y adapter. Cette « trahison des élites » n'est que le début d'un processus qui se mettra en place dans les années 1980 et qui consista à développer un contre modèle néolibéral avec l'arrivée de Madame Thatcher et de Ronald Reagan. Dans la trentaine d'années qui vont suivre, le néolibéralisme se développa chez les élites européennes qui ont voulu appliquer aux forceps les préceptes du libre-échange. Depuis Maastricht en 1992 et les différents traités qui vont suivre, les politiques économiques qui sont mises en place sont les mêmes sur le fond que celle imposées au tiers-monde, grâce aux institutions internationales qui utilisèrent le rapport de force à leur profit. En Europe, l'adoption sans nuance de la doctrine néolibérale entraîna certes un accroissement des échanges commerciaux et de l’interdépendance entre les économies, mais aussi un ralentissement de la croissance globale puisque le pouvoir d'achat n'était plus stimulé, et que la croissance économique était devenue uniquement dépendante de la demande extérieure. On estime à au moins 15 points de PIB ou de Revenu National les pertes potentielles globales depuis le début des années 2000 qui sont dues à cette austérité forcée, qui repose sur une conception orthodoxe et stérile de l'équilibre des comptes publics. Dans cette même logique les dépenses sociales et toutes les mesures d'aide à la société ont été progressivement abandonnées. L’arrivée de la crise économique et financière en 2007-2009 vint accentuer les effets négatifs précédents et le choix dans les politiques publiques d’un soutien systématique aux grandes banques internationales, sans aucune contrepartie[7], prolongea une situation de stagnation et de lente baisse du pouvoir d’achat[8], hormis pour les bénéficiaires du système. Le rachat général de la dette privée par l’Etat vint augmenter dans des proportions démesurées la dette publique qui rendit celui-ci incapable d’intervenir sur les marchés financiers, et devint paradoxalement un argument supplémentaire pour justifier la passivité des gouvernements libéraux et le retour à l’orthodoxie.

 

J’en arrive à la période actuelle et aux derniers 18 mois de la présidence Macron. Beaucoup a déjà été dit sur l’aveuglement de ce pouvoir et son acharnement à mettre en place une société « libérale avancée » à la manière de Giscard d’Estaing, mais dans un contexte infiniment plus déséquilibré où la mondialisation échevelée tient lieu de guide et de « fin de l’Histoire ». Macron n’est même pas Thatcher et son TINA ne mène vers aucun projet social, aucun avenir radieux autre que le fameux « Enrichissez-vous !» de François Guizot sous la monarchie de Juillet. Je souhaiterais insister sur l’aggravation de la situation économique et sociale des couches populaires et moyennes de notre société, qui n’a jamais été aussi mauvaise depuis bien longtemps, en dépit de l’accroissement paradoxal de la richesse globale, parce que la répartition des revenus et des patrimoines est plus inégalitaire que jamais et crée un fort sentiment d’injustice qui est la matrice de toutes les tentations révolutionnaires. C’est finalement son incapacité à se réformer qui débouche aujourd’hui sur la révolte des gilets jaunes. Le gouvernement d’Emmanuel Macron est tout à la fois l’héritier fidèle de ces reniements successifs et l’exécuteur testamentaire d’une social-démocratie à bout de souffle qui n’a pu renouveler ces corps intermédiaires qui lui étaient indispensables, ainsi qu’à tout démocratie représentative, rendant alors inévitable l’émergence d’un mouvement social spontané et sans aucune expérience politique, qui reste pour l’instant le degré zéro de l’expression populaire...

 

Dans cette rapide fresque historique de l’évolution de l’économie et de la société française depuis la fin du XIX° siècle, je voulais surtout mettre en évidence les grandes lignes de force qui expliquent les transformations de la société française, et les incohérences de politiques gouvernementales qui comme dans les années 30 ont conduit à des politiques frileuses, marquées par le retour à l’orthodoxie budgétaire, financière et monétaire, dont on connaît les conséquences économiques, sociales et politiques. Cela ne peut que désespérer un peuple en le soumettant à une austérité généralisée sans aucune perspective de sortie, puisqu’il lui est pratiquement impossible de choisir entre la soumission passive aux forces du marché financier international ou la tentation fascisante qui le prive de démocratie.

 

[1] Jean-Luc Mélenchon et le mouvement des Insoumis a également joué de ce slogan ambigu, avec un certain succès.

[2] Voir le célèbre livre de Louis Chevalier intitulé « Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle », où l’historien expliquait comment les classes pauvres finirent souvent par adopter, de manière volontaire ou passive, le profil criminel que l’opinion collective plaquait sur elles.

[3] Voir les sondages EUDOXA et IPSOS

[4] Le refrain incessant sur le poids jugé excessif de l’Etat dans l’économie et la société s’appuie souvent sur quelques chiffres mal compris, le fameux taux de prélèvement obligatoire de 44 % du PIB (dont 20 points de cotisations sociales, le véritable record) et les 57 % de dépenses publiques (dont 10 points de double comptes pour les transferts de l’Etat).

[5] L’OST ou Organisation Scientifique du Travail s’est développée en France dans les années 50 et 60 dans nos grandes firmes, sous l’influence des théories et pratiques américaines, qui reposaient sur les idées de Taylor et de Ford.

[6] Voir leur célèbre livre « Abrégé de la croissance française » - INSEE

[7] Si l’expérience de la crise de 1929 permit ultérieurement d’éviter les conséquences les plus désastreuses des crises financières, la leçon ne fut pas entièrement retenue pour celle de 2008, qui était pourtant potentiellement plus grave.

[8] La question du pouvoir d’achat est centrale, tant par les enjeux de son mode de calcul, où il faut tenir à la fois compte du revenu de référence et de la structure du panier de la ménagère pour déterminer les bénéficiaires et les perdants, que par l’analyse de son évolution. L’étude de l’OFCE dont on fait des gorges chaudes a été mal comprise. Ce n’est tout d’abord qu’une simulation microéconomique basée sur un modèle économétrique d’analyse factorielle (INES) et sur une méthodologie différente de celle de l’INSEE. La conclusion est toutefois simple et similaire : le revenu disponible moyen a diminué de 1,2 % entre 2008 et 2016, et le modèle social a amorti le choc de la crise de 2008. L’IPP a montré que sur les budgets 2018-2019, le pouvoir d’achat reculera pour les ménages plus modestes alors qu’il augmentera de 6 % pour les 1 % les plus riches, même si l’INSEE prévoit une légère augmentation de 0,5 % à 0,7 % en moyenne.

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