Les Gilets Jaunes et l'antisémitisme

Les récentes manifestations d’antisémitisme dont la presse s’est fait l’écho semblent alourdir la charge injustifiée qui pèse sur les Gilets Jaunes, alors que le gouvernement veut également mettre en évidence leur dangerosité supposée en les criminalisant. Macron, un temps déstabilisé, va-t-il renverser le rapport de forces en sa faveur ?

En une soirée, la France s’est réveillée antisémite. Il a suffi qu’un ou deux salafistes un peu excités et passablement abrutis s’en prennent à un pauvre académicien qui passait par là, en marge de la manifestation anniversaire de ces Gilets Jaunes qui battent le pavé parisien depuis trois mois[1]. La victime, comme tout le monde l’aura compris, n’était autre que ce cher Alain Finkielkraut, philosophe et polémiste bien connu qui avait tenté il y a deux ans de participer sans succès au débat de « Nuit Debout ». Il avait été alors rejeté par une foule hostile, sans doute parce que ses positions politiques jugées trop conservatrices en avaient irrité plus d’un(e), et on peut se demander s’il n’a pas essayé de récidiver cette fois-ci avec d’autres types de manifestants, qui pouvaient sembler a priori plus réceptifs à ses conceptions sociales. Si c’est le cas, mal lui en prit car ce fut le judaïsme avéré de son patronyme qui lui valut effectivement une bordée d’injures nettement antisémites et la police ainsi que quelques citoyens avisés durent alors le protéger. Heureusement, une forêt de caméras avait pu capter l’instant tragique, et même enregistrer sous tous ses angles le portrait complet du principal profanateur, dont la barbe rousse et l’accent caractéristique ne laissaient aucun doute sur l’origine maghrébine ou moyen-orientale de l’individu. En quelques minutes, tous les réseaux sociaux, les télévisions en continu et les divers médias attachés à la sauvegarde de nos institutions s’en donnèrent à cœur joie, et le tocsin battit ainsi dans nos campagnes.

Par je ne sais quel concours de circonstances, le lendemain même vit la profanation d’un cimetière juif dans un petit village d’Alsace, et l’émoi et la stupéfaction frappèrent toutes les Françaises et tous les Français, et les autres, confirmant ainsi que le ventre d’où la Bête avait surgi autrefois était encore fécond. Cette double nouvelle ne faisait que donner corps aux dernières statistiques sur les actes antisémites qu’une semaine auparavant notre cher ministre de l’Intérieur avait eu l’opportun pressentiment de dévoiler publiquement, alors qu’elles sont en général négligées par les journalistes, et qui montraient, chiffres à l’appui, que ces derniers avaient connu un saut extraordinaire, augmentant de + 74 % en un an ! À l’appel du PS qui voyait là une bonne occasion de redorer son blason, plusieurs partis politiques avaient décidé d’organiser une grande marche unitaire le 19 février dernier afin de réaliser la traditionnelle union sacrée autour des principes républicains et du grand Totem que représente le combat contre l’antisémitisme, auquel aucune femme ou homme politique, ni surtout aucun(e) intellectuel(e) digne de ce nom ne saurait aujourd’hui déroger, sous peine de se voir sur le champ interdit de cité.

Un unanimisme bien ambigu

C’était là un moyen habile d’obliger ses rivaux politiques à s’aligner sur la nouvelle position de leader et de maître du jeu politique qu’il s’arrogeait, et à les forcer à adopter une attitude de suivisme plus ou moins suicidaire, tout en les isolant moralement. Le Rassemblement National et la France Insoumise furent particulièrement visés, comme le confirmèrent immédiatement tous les grands médias à renfort de questions incessantes sur leur degré de soumission attendue. Il n’y a là rien de bien nouveau, puisque la Macronie avait ouvert la voie en développant systématiquement le chantage sur le thème du « Moi ou le chaos » qui avait si bien servi à notre cher président lors de son élection. Du côté de Macron justement, ces événements venaient à point nommé car ils lui fournissaient enfin l’argument massue contre les « hordes » de Gilets Jaunes, que ni le mépris présidentiel initial, ni la répression sanglante mais « républicaine », ni les petites miettes jetées à titre de cadeaux « de dingues », ni enfin le Grand Débat bien ficelé et canalisé, non !, rien n’était parvenu jusqu’ici à museler ces gueux qui venaient menacer nos institutions accompagnés d’une violence tellement évidente. Seule peut-être une certaine lassitude générale se faisait jour, le ralentissement de la mobilisation aidant, mais le mouvement ne semblait pas arriver tout seul à son terme. Il fallait donc lui donner le coup de grâce en lui assénant cette arme de dissuasion massive qu’est l’accusation de racisme, et surtout d’antisémitisme, qui dans notre inconscient collectif joue le rôle de représentation du Mal absolu, au moins depuis la seconde guerre mondiale…

Quant aux institution juives traditionnelles, comme le CRIF, qui commençaient à suivre une dérive droitière invraisemblable pour qui a connu la tradition juive progressiste qui avait pendant deux siècles influencé le mouvement ouvrier, le socialisme et la gauche, mais qui correspond aujourd’hui à un alignement idéologique presque systématique sur les politiques expansionnistes et néocolonialistes du gouvernement israélien, elles ont évidemment saisi la balle au bond. On leur offrait sur un plateau l’occasion de condamner définitivement, non pas l’antisémitisme traditionnel des milieux catholiques, ni leur forme vulgaire et populaire héritée des préjugés du Moyen-Âge, ni leur variante monstrueuse développée par le nazisme au XXème siècle et à laquelle s’accrochent à nouveau quelques petits groupes d’extrême-droite à qui les propos révisionnistes actuels redonnent un second souffle, ni même la nouvelle haine d’Israël liée au développement formidable de l'islamisme dans les zones périurbaines, qui est sans doute la source la plus courante et la plus répandue de ce type d'actes, non, il s’agissait en réalité de la menace considérée comme la plus dangereuse, celle que certain(e)s appellent « l’islamo-gauchisme ». Ce terme désigne la critique du sionisme actuel par beaucoup de partis et mouvements de gauche ou d’extrême-gauche, qui s’inscrivent dans la tradition des luttes tiers-mondistes classiques, que depuis une bonne quinzaine d’années les mouvements sionistes extrémistes tentent de discréditer du fait de leur soutien très explicite à la cause palestinienne. L’antisionisme d’aujourd’hui est de plus en plus considéré dans les milieux juifs comme une forme de racisme antisémite, surtout lorsqu’il vient de la gauche. Ainsi, toutes celles et ceux qui défendent les droits des Palestiniens, et qui critiquent le sionisme actuel, alors qu’il fut paradoxalement à l’origine un mouvement progressiste, d’inspiration à la fois communautariste et socialiste, sont aujourd’hui assimilés à des antisémites par « nature ». C’est devenu le principal argument de poids, puisqu’il joue sur de profonds ressorts moraux liés à une culpabilité occidentale sous-jacente, ce qui permet de discréditer facilement la gauche et l’extrême-gauche mondiale, y compris les Juifs progressistes.

C'est une argumentation qui m’avait désarçonné quand je l’ai entendue pour la première fois parce qu’elle se situait à l’opposé de toute la conception anti-raciste qui est fondatrice de la gauche. Elle ne peut s’expliquer que par le soutien inconditionnel d’une partie croissante de la communauté juive à la politique d’Israël depuis son tournant pris il y a une vingtaine d’années avec l’assassinat de Yitzhak Rabin, et à son raidissement idéologique autour d’une thématique proprement impérialiste qui prône la construction du « Grand Israël » et pousse au développement systématique des colonies juives dans les territoires palestiniens occupés. L’expansionnisme d’Israël constitue peut-être aujourd'hui le seul phénomène colonial d’importance à l’échelle mondiale. Comment peut-on être aveugle à ce point-là ? Il y a plusieurs explications, et j’ai pu m’en rendre compte en discutant avec des amis juifs, dont les positions avaient évolué ces dernières années de façon radicalement opposée, les uns en se recroquevillant sur leur nouvelle identité juive, et même parfois sur la religion hébraïque que d’aucuns découvraient alors avec un zèle de néophyte, et les autres qui conservaient au contraire une approche rationnelle, progressiste et laïque. J'ai ainsi constaté l'existence d'un clivage croissant au sein d’une communauté juive qui se redécouvrait soudainement comme telle. Le climat passionnel qui en résultait, et qui était particulièrement entretenu par le rapport à l'État juif, n'a fait qu'empirer les choses, au point que dans certains cas les conversations tournaient parfois à l'affrontement hystérique et au refus de toute logique. La radicalité, si radicalité il y a, n'a pas été simplement le fait d'anciens gauchistes qui auraient été marqués par un héritage de sectarisme, mais est liée pour beaucoup à la mise en scène d’un vaste conflit idéologique au niveau international, de plus en plus perçu comme une menace directe pour la vie et les biens des Juifs dans le monde. Jérusalem a évidemment tout fait pour accroître ce sentiment et pousser les Juifs occidentaux au retour sur la terre d'Israël en favorisant la pratique de l’Alya et, avec l’instrumentalisation de la peur et des angoisses réelles devant les actes antisémites, il pourrait bien y parvenir.

Cette situation déplorable m’est apparue dans toute son ampleur il y a près d’un an, lors de la manifestation de protestation contre l’assassinat odieux de Mireille Knoll, qui était manifestement un acte antisémite, même s’il ne s’agissait que d’une forme assez misérable du racisme ordinaire. A cette occasion, les Insoumis et le Front National furent agressés par de petits groupes d’extrémistes juifs et durent être exfiltrés de la manifestation, où pourtant la famille de la victime avait voulu la présence de tout le monde. Mélenchon avait été ostracisé pour avoir il y a une quinzaine d’années soutenu une action de boycott d’Israël en raison de l’occupation de la Palestine. Je fus frappé par l’intolérance et le fanatisme de certains groupuscules de type quasi paramilitaire, qui semblaient vouloir régenter la foule et orienter idéologiquement leur communauté. Je pensai alors qu’ils n’avaient pas grand-chose à envier aux nervis d’extrême droite.[2] Cette condition résulte aussi à mon avis d’une approche exclusivement morale (victime/bourreau) dans laquelle nous enferme le discours antiraciste habituel.

Cela explique certainement pour une très grande part la réaction des médias et de bon nombre d’intellectuels « institutionnels », selon lesquels il nous faudrait systématiquement répondre de manière instinctive et mécanique à tout appel contre l’antisémitisme, sans aucune réflexion sérieuse sur la nature réelle du phénomène critiqué, et encore moins sur les racines de ce fléau. On en arrive ainsi à accuser avec légèreté des « ennemis du peuple » que l’on devrait alors en toute logique condamner, puisqu’aujourd’hui on ne s’inquiète même plus de comprendre quelque phénomène d’ordre social que ce soit, mais d’abord de juger immédiatement ses auteurs présumés et ensuite de les proscrire aussitôt de la Cité. Cela ouvre ainsi la voie à toutes les dérives et manipulations. J’ai toujours refusé la pensée dominante, son hypocrisie et sa bien-pensance, surtout lorsqu’elle parle au nom de causes justes et véritables, et qu’elle cache des arrière-pensées beaucoup moins flatteuses… Mais elle n’est pas la seule en l’occurrence.

Le fond du débat

Dans cette affaire, deux approches ou deux entrées différentes sont possibles et expliquent à mon avis l’essentiel de la confusion actuelle. En premier lieu, la question du racisme, et en particulier de l’antisémitisme, est un enjeu majeur de nos sociétés, qui ne peut être traité seulement à partir de règles morales ou de principes universels abstraits, mais doit faire à mon avis l’objet d’une véritable réflexion sur la complexité de nos sociétés, leur structure et leur évolution. A mon sens, le racisme n’est pas principalement un phénomène d’ordre psychologique ou individuel qu’il suffirait d’éradiquer chez des gens qui seraient porteurs d’une déficience criminelle naturelle, mais c’est au contraire le symptôme d’un grave dysfonctionnement social qu’on ne saurait réduire à une seule cause ou affecter par essence à tel ou tel groupe. Toute société peut produire du racisme sous certaines conditions et nul ne naît « raciste », comme j’ai eu il y a bien longtemps l’occasion de l’expliquer à mes étudiants du Tiers-Monde qui se vivaient en victimes du colonialisme, mais qui en même temps exprimaient des préjugés définitivement dévalorisants sur leurs voisins africains. Je ne crois pas que les manifestations du 19 février aient eu réellement pour objet de dénoncer un fléau vieux comme l’humanité, même si certaines de ses formes ont été immondes. La Bête peut toujours resurgir et ne privilégie pas nécessairement les Juifs ou tel autre groupe humain. La Shoah reste toutefois un sommet de l’abjection qui sert de marqueur absolu de l’inhumanité. La prise de conscience universelle de ce suprême degré n’a malheureusement pu empêcher la tragédie yougoslave ou rwandaise ! Les peuples sont-ils condamnés à revivre éternellement leur histoire ? La Morale ne suffit plus...

En second lieu, le traitement politico-médiatique du mouvement des Gilets Jaunes constitue la pierre angulaire de notre réflexion. Depuis deux ans, j’ai été affligé de manière grandissante par la façon dont les médias se soumettent à l’ordre dominant du macronisme et combien les faits sont manipulés, sans que personne n’ose protester ouvertement en dehors de quelques petits partis ou de mouvements qui sont graduellement salis et marginalisés. Je suis particulièrement sensible à l’injustice faite à cette composante particulière des classes populaires et/ou moyennes que sont les Gilets Jaunes, et à l’hypocrisie avérée de nos pseudo-élites, qui s’apparentent plus à une oligarchie lointaine, et je suis toujours étonné par l’efficacité de leurs manœuvres qui est due à la duplicité et l’intelligence de nos gouvernants. Pourtant, cette fois-ci, ils ont été surpris par le mouvement des Gilets Jaunes qui n’obéissait à aucun des canons habituels de la sociologie politique, en raison évidemment de la forme inhabituelle de leurs actions, de son hétérogénéité et du caractère radical de leurs demandes. Tout a été tenté pendant trois mois pour les combattre : mépris hautain, répression accrue, distribution de quelques miettes que l’on a présentées comme des cadeaux exorbitants, criminalisation et discrédit grâce à un accent porté uniquement sur des formes de violence dont ils ne sont pas principalement responsables. Rien n’a vraiment réussi, si ce n’est un certain essoufflement qui est peut-être provisoire, rien jusqu’à ce qu’on trouve la recette magique, celle qui assure la condamnation morale absolue et l’appui de toute l’intelligentsia qui a déjà trahi le peuple depuis longtemps, à savoir l’accusation terrible d’antisémitisme ! L’avenir nous dira ce qu’il en est, mais je me refuse pour ma part à hurler avec les loups au nom d’un combat factice qui ne concerne en réalité pas grand monde, et dont les Juifs seraient peut-être les premiers à pâtir si les choses venaient à empirer.

La tendance naturelle de notre cher monarque suprême, et de sa cour, à chercher une cause extérieure aux soucis que lui procure le mouvement des Gilets Jaunes s’est donc exprimée de diverses manières. Comme si le mépris souverain pour l’ignorance du bas-peuple ne suffisait plus, il fallut alors stigmatiser sa violence foncière, que l’on relève au moindre incident qui semble remettre en cause la Loi et l’Ordre, selon la bonne vieille tactique policière de tous les pouvoirs qui se sentent menacés dans leur fondement, puis maintenant c’est la révélation par Castaner de leur racisme que l’on suppose inné à l’occasion de la découverte de quelques actes de vandalisme début février, et enfin, dans la foulée, cette « preuve » que constitue fort à propos la cruelle mésaventure de ce pauvre Finkielkraut. Indépendamment de la réalité de l’acte antisémite dont il a été indubitablement victime, on ne peut que se poser quelques questions. Pourquoi une telle médiatisation d’un geste pris séparément de la manifestation, alors qu’il s’agit apparemment de quelques illuminés isolés et plus ou moins islamisés qui sévissent malheureusement bien trop souvent dans nos banlieues, et ailleurs ? Même si certaines formes de racisme plus ou moins conscientes existent incontestablement parmi les Gilets Jaunes, il est au contraire plutôt étonnant et rassurant de constater qu’une sorte d’auto-contrôle global se soit spontanément développé dans une population si « apolitique » au départ.

Cet amalgame généralisé permet aux tenants de la Loi et de l’Ordre de voir en tout protestataire un « casseur » potentiel, un insurgé (puisqu’il refuse souvent d’annoncer son itinéraire) et désormais un antisémite patenté. N’en jetez plus, la coupe est pleine, d’autant plus que depuis les derniers comptages la participation s’effrite et que nos sociologues officiels nous expliquent doctement que le peuple français rejette ces trublions de plus en plus dangereux, sans que leurs analyses ne soient vraiment étayées par autre chose que des chiffres des plus discutables et surtout des sentiments ou préjugés idéologiques assez rapides ou superficiels.

Que disent vraiment les chiffres du racisme ?

Les derniers chiffres sur la violence antisémite publiés le 11 février 2019 par le Ministère de l’Intérieur montrent que celle-ci aurait fort opportunément augmenté de + 74 % en un an, ce qui est apparemment énorme. L'annonce a été faite dans un contexte particulier (tag sur un portrait de Simone Veil, inscription sur la vitrine du magasin Bagelstein, vandalisme du mémorial pour Ilan Halimi) qui a suscité une réaction disproportionnée de la presse. J’en ai notamment discuté avec un ami statisticien de l’INSEE, après la lecture d’un article de Daniel Schneidermann[3] du 13 février 2019, qui critiquait vertement la tribune du rabbin Delphine Horvilleur dans Le Monde du même jour pour sa démonstration extravagante d’un lien implicite entre l’apposition de tags antisémites sur un magasin parisien et les Gilets Jaunes, la veille d’une de leurs manifestations. Déjà, le 12 février, un article des Décodeurs du Monde[4] avait longuement analysé la question de la mesure des actes antisémites et avait conclu à la plus grande prudence dans l’interprétation en raison des lacunes méthodologiques de ces statistiques particulières. Le 14 février, Jérôme Latta reprenait les commentaires du Monde dans un billet[5] publié sur Médiapart, où il relativisait fortement le taux d’évolution donné par Castaner, signe que de nombreux médias avaient trop rapidement décrit comme une « explosion » de l’antisémitisme. Il y expliquait que la variation du chiffre d’une année sur l’autre n’était guère significative et soulignait les limites méthodologiques de ces données, notamment le fait que la plus forte sensibilisation aux récents actes à caractère raciste avait probablement induit un nombre accru de dépôts de plaintes auprès d’une administration mieux formée et mieux préparée. Les chiffres de 2017 et 2018 ne sont donc plus comparables et leur variation est sans signification… Il semble donc que la méthode soit pour le moins extrêmement discutable, et que le calcul de ces chiffres doive être précisé plus rigoureusement.

Quelques remarques de bon sens s’imposent me semble-t-il :

- Ce qui compte dans toute donnée statistique, ce n’est pas le chiffre avancé, qui ne veut rien dire en soi tant que l’on n’a pas explicité ce à quoi il se rapporte, pas plus que les conditions de son élaboration, mais il faut expliquer ce qu’il signifie véritablement à partir du phénomène qu’il est censé représenter.

- Un pourcentage d’accroissement, puisque c’est le cas ici, est un rapport entre deux quantités de même nature dans le temps, l’une à l’instant t (la période de référence) et l’autre à l’instant t+1 (la période actuelle). Le rapport entre les deux est le plus souvent présenté sous la forme d’un ratio entre la dernière donnée en t+1 et celle initiale en t, qui peut alors être exprimé de plusieurs manières : un taux de variation en % (+74%), un coefficient (1,74), une fraction (+74/100èmes) ou un nombre-indice (174 pour une base de 2017=100), etc. Même à ce niveau élémentaire, la simple lecture du chiffre peut induire en erreur, car par exemple +100% signifie un doublement de la quantité.

- Il est essentiel pour l’analyse de comparer ce qui est comparable. Il faut absolument que l’état de la quantité en t+1 soit le même qu’en t, ou autrement dit que la définition, le champ et les caractéristiques de la période de référence (en t donc) soient les mêmes que celles de la période actuelle (en t+1). Or, la réalité évolue constamment et c’est un des grands défis de la statistique, quelle qu’elle soit, que de tenter d’homogénéiser les natures des termes qui sont comparés, dans le temps (comme ici) ou dans l’espace. La mesure de l’évolution d’une grandeur quelconque n’a de sens que si l’on peut comparer véritablement les différents états d’une grandeur à chaque moment de l’observation. Le problème est le même pour tous les outils statistiques (moyenne, écart-type, variance, etc.), et une grande partie du travail du statisticien est d’inventer continuellement des instruments nouveaux pour prendre en compte l’hétérogénéité et les variations du réel. Il suffit de prendre pour exemple la construction des indices de prix (que ce soit à la production ou à la consommation) qui perdent de leur sens au fil du temps (la comparaison par exemple des produits informatiques d’aujourd’hui avec ceux des années 1950) ou de l’espace (comparaisons internationales de pouvoir d’achat). On dispose d’une multitude d’outils dont la pertinence est limitée, et le statisticien ou l’usager informé en sont conscients mais pas toujours le grand public.

- Dans le cas qui nous occupe, les données des années 2017 et 2018 ne sont pas de même nature car elles ne portent pas sur le même champ, ce qui est le gros problème. Si l’état de la connaissance statistique en 2018 est différent de celui de 2017, les deux années ne sont plus du tout comparables et leur juxtaposition n’a pas de véritable sens, même si les différences étaient minimes. De plus, le mélange de toutes sortes d’actes à caractère objectif (graffitis ou violences recensées) avec des comportements plus subjectifs (insultes) brouille les pistes car la combinaison de ces divers types d’actes varie entre les deux périodes.

- Plus généralement, on y retrouve toutes les difficultés des statistiques de délinquance ou de criminalité (ou encore de « victimisation»). L’élaboration de ces statistiques est généralement très délicate, ne serait-ce que parce que peu de victimes de ces actes les rapportent aux autorités. C’est peut-être un peu moins vrai pour des faits plus objectifs ou plus faciles à constater comme les graffitis. En tout cas, il se peut très bien que les événements d’une année donnée soient beaucoup mieux rapportés si un événement particulièrement grave sensibilise l’opinion, et à ce moment-là les statistiques enregistrées peuvent même gonfler considérablement sans que le phénomène sous-jacent n’ait véritablement évolué dans le même sens ou la même proportion. C’est là un paradoxe statistique courant.

- Les sources sont diverses et hétérogènes, dans ce domaine plus que dans d’autres. Ce type de données n’est pas directement suivi par la statistique publique, mais collecté séparément par des organismes communautaires et ensuite retraité par les services du Ministère de l’Intérieur (le SCRT). Le CRIF diffuse pour sa part le bilan des actes antisémites que le Service de Protection de la Communauté Juive (SPCJ) se charge de recenser sur le territoire français. Pour la communauté musulmane, ce sont deux réseaux (CFCM et CCIF) qui s’occupent de relever les plaintes et mains courantes déposées auprès de la police. De manière générale, l’imprécision des définitions juridiques, les difficultés des modalités de collecte et la fragilité des données ne permettent pas une connaissance rigoureuse et exhaustive des actes à caractère raciste.

- Quant à l’interprétation et l’analyse de ces données, elles sont souvent absentes du discours de la presse, ou alors exploitées superficiellement pour stigmatiser telle ou telle catégorie du moment, mais ce ne peut être en aucun cas les Gilets Jaunes qui n’apparaissent qu’à la fin 2018.

- Compte tenu de leurs limites méthodologiques, qui suffisent à elles seules pour disqualifier leur emploi sans précaution, je propose néanmoins de tenter une analyse sauvage et un peu primitive à partir des statistiques existantes, aussi imparfaites soient-elles, afin de mettre en évidence quelques grandes tendances d’ordre général, sous hypothèse d’homogénéité.

- Je vais commenter ci-dessous deux graphiques que j’ai construits à partir des données citées par les décodeurs du journal Le Monde. J’ai d’abord mis en regard les chiffres des Actes antisémites (définis par la loi et issus du SPCJ) avec les statistiques plus globales d’actes racistes qui sont moins bien définis, mais comprennent l’ensemble des actes recensés par le Ministère de l’Intérieur (antisémites, islamophobes et xénophobes). Les deux séries qui retracent les évolutions depuis 2011 ne sont pas strictement comparables, mais ont l’avantage relatif de reposer sur ce que les statisticiens appellent le « travail à erreur constante»[6], sous réserve des changements de définitions qui peuvent induire des ruptures de série. Le premier graphique porte sur les nombres bruts et le second sur leur taux de variation annuel.

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Les conclusions que l’on peut en tirer ici, sous toutes ces réserves, sont donc les suivantes :

1. Le nombre d’actes antisémites augmente bien en 2018 (541 contre 311) mais reste toutefois inférieur à la moyenne de la série depuis l’année 2000 (soit 575 en moyenne) si l’on admet que la série du SPCJ est homogène, ce qui est discutable.

2. Le chiffre de 2018 n’est pas un record, car près de la moitié des années de la série a enregistré des chiffres supérieurs (2000, 2002, 2003, 2004, 2006, 2009, 2012, 2014 et 2015). Dans les années récentes, c’est surtout la période 2014-2015 qui a atteint des sommets (à cause notamment des attentats).

3. Les taux de croissance sont nécessairement relatifs. En 2014, le taux a doublé du fait des 851 actes de cette année-là, mais l’année suivante le taux a diminué (‑5,1%) car le nombre d’actes de 2015 a été un peu inférieur (808). Il faut donc lire avec précaution les évolutions en tenant compte du contexte.

4. Si l’on compare la série du SPCJ avec celle du SCRT, le total des actes racistes et xénophobes enregistrés par le ministère de l’intérieur, leur évolution générale suit un profil vaguement parallèle, avec un sommet en 2014-2015 et une légère remontée en 2018, et révèle une tendance moyenne plutôt décroissante. Toutefois, la persistance d’un taux assez élevé d’actes spécifiquement antisémites depuis l’année 2000 est inquiétante sur le fond. Elle révèle une tendance qui est légèrement supérieure à la moyenne de l’ensemble des actes racistes depuis huit ans.

5. Néanmoins, les taux de variation du total des actes racistes sont plus faibles en général, ce qui implique que les seuls actes antisémites ont une bien plus forte volatilité que l’ensemble, témoignant des grandes fluctuations de ces derniers qui sont apparemment plus dépendants du contexte politique ou international, comme la situation au Moyen-Orient, alors que les autres (islamophobes et xénophobes) sont plus stables. En outre, leur poids est nettement plus élevé au sein du total, ce que notent d’ailleurs régulièrement tous les organismes de la communauté juive. Je rajoute un autre élément qui n’apparaît pas ici, mais dans l’article des Décodeurs du Monde, à savoir que la composition du total des actes antisémites comprend en 2018 une part inhabituellement élevée d’actes physiques (près de 60 %) et relativement moindre de menaces verbales. C’est la principale spécificité de cette année 2018.

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6. On doit donc admettre que l’évolution apparente 2017-2018 a fait l’objet d’une interprétation discutable. L’année 2018 ne semble pas avoir été marquante en termes d’antisémitisme… et il faut surtout souligner le fait que les gilets jaunes ne peuvent pas être concernés par cette progression, puisque le début de leur mouvement date seulement de fin novembre 2018 !

Quel est alors le rôle des Gilets Jaunes ?

Enfin, je suis vraiment étonné que pratiquement personne jusqu’ici ne se soit ouvertement posé la seule question qui vaille : y a-t-il une bonne raison de croire que le mouvement des Gilets Jaunes a provoqué une montée brutale et importante de l’antisémitisme ? L’analyse des chiffres précédents démontre clairement le contraire. D’ailleurs, comme le confirme le texte de Schneidermann déjà cité, on voit bien que le problème se posait déjà quelques jours avant l’agression de Finkielkraut, qui a été abondamment télévisée et complaisamment passée en boucle, et en gros plan, sur tous les réseaux sociaux, et cette dernière a ainsi servi de point d’orgue à toute la propagande qui se déchaîne depuis quinze jours dans le landerneau intellectuel bienpensant (BHL et alii) afin de complètement discréditer toute opposition à l’ordre moral actuel. On voudrait préparer les esprits à une politique globalement répressive et à une criminalisation de toute opposition que l’on ne s’y prendrait pas autrement !

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de petites poussées de manifestations antisémites chez les Gilets Jaunes, mais rien ne vient vraiment étayer cette thèse, alors que par ailleurs, si l’on considère ce qui vient de se passer en février à Paris et en Alsace, ainsi que les dernières dégradations à Strasbourg, il semble plus logique d’attribuer les graffitis, les tags en forme de croix gammée, les profanations de sépulture, etc. aux petits groupes habituels d’extrême-droite dont ce sont les modes d’expression favoris. Malgré tout, des chaînes d’information Télé en continu comme par exemple BFM-TV, ont fort opportunément ressorti des séries d’images vidéo ou d’interviews de quelques-uns des leaders plus ou moins auto-proclamés du mouvement. C’est le cas notamment des propos assez ambigus, à caractère apparemment raciste ou même de type complotiste, proférés par un jeune homme de Dinan qui avait été adoubé pour sa gouaille et son sens de la répartie (un must télégénique) par les médias au début du conflit. C’est peut-être révélateur d’un état d’esprit et de préjugés courants chez certains des Gilets Jaunes, mais cela témoigne surtout à mon avis de l’ignorance relative qui prévaut dans un groupe social un peu moins instruit que la moyenne et plutôt en marge, à un moment où l’information médiatique classique est de plus en plus pauvre et détournée par le pouvoir et son idéologie bien-pensante. Rien d’étonnant à ce qu’ils se tournent alors vers les réseaux sociaux pour s’informer et qu’ils ne retiennent évidemment que des schémas simplistes, même si ceux-ci contiennent parfois quelques graines de vérité. C’est un phénomène que l’on retrouve ailleurs en Europe et même aux USA. Le rejet du discours dominant et de la pensée « politiquement correcte » est le moteur universel de la contestation actuelle des nouvelles élites et de l’oligarchie (que l’on pourrait qualifier plus exactement de ploutocratie[7]) et de leur système de valeurs, ce qui entraîne nécessairement une dérive vers des conceptions du monde parfois plus confuses. Il est par contre remarquable, mais finalement assez classique, que la lutte de ces mouvements sur le terrain leur ait à rebours apporté une conscience graduelle et approfondie des véritables enjeux, qui vient contrecarrer la déformation médiatique. C’est ce qui s’était passé avec le syndicalisme ouvrier au XIXème siècle, et plus généralement dans toutes les sociétés où un groupe social dominé découvre par la lutte les voies de son émancipation.

Nous sommes donc bien dans un TINA[8] à la française où tout un chacun se doit de se résigner à l’inévitable sous peine d’être exorcisé(e). Ce qui est en cause, me semble-t-il, c’est moins cette dernière péripétie d’un pouvoir en déconfiture que la facilité déconcertante avec laquelle on peut jouer sur des réflexes primaires, de peur ou de colère, par le biais de médias tout-puissants, cette gouvernance par l’émotion et le refus de la raison. Non, Big Brother n’est pas un dictateur sanguinaire avec ses sbires et ses prisons, mais plutôt une sorte de Dr Mabuse anonyme qui nous conditionne collectivement et parvient à faire régner son ordre grâce à la participation plus ou moins active de toutes et tous, qui constitue notre servitude volontaire…

Cette situation me désole, car c’est malheureusement une tendance forte représentative de l’hypocrisie actuelle chez nombre d’adorateurs de la pensée unique, qui est désormais devenue celle de l’ordre moral et social existant. J’ai la désagréable impression que tout le monde s’empresse de porter allégeance à ces grands principes universels et un peu creux qu’il est de bon ton de défendre en public afin de ne pas se retrouver sur le bord du chemin et d’être hué et ostracisé si l’on ne suit pas le mouvement. C’est là le phénomène classique qu’Andersen avait déjà décrit dans les « Habits neufs de l’Empereur ». Une réflexion profonde sur la nature et les formes du racisme, et surtout de ses causes serait au contraire la bienvenue.

Le piège de la lutte contre l’antisémitisme

Sur le fond, le problème pratique et politique qui se pose est donc de sortir du piège où nous enferme ce discours moralisateur, et de trouver une issue positive qui permette de crier haut et fort des valeurs républicaines universelles, que je ne limite pas à la lutte contre le seul antisémitisme, dont les Juifs auraient par je ne sais quel décret divin le monopole (ex du CRIF). Il y a là une série d’appropriations successives, du racisme anti-juif à la remise en cause du droit à la terre réservée au « peuple élu », qui nous condamnent à une police de la pensée en tout temps et en tous lieux. Je crois aux valeurs universelles et non à des manifestations singulières qui viendraient à les constituer, quelle que soit leur légitimité. Pour raisonner en termes d’action, donc, il ne faut pas se laisser enfermer dans de grandes messes unanimistes qui ne signifient plus rien, et auxquelles d’ailleurs leurs initiateurs ne croient pas plus, sauf à les utiliser d’un point de vue pragmatique pour des stratégies de pouvoir bien comprises. Comment dissocier l’affirmation de principes généraux des manifestations concrètes qu’on manipule en leur nom ? Je suis d’accord avec l’idée de lancer des formes d’action indépendantes par nature, comme peut-être parfois celle, ponctuelle, de quelques Gilets Jaunes, mais la confusion des esprits est telle que les enjeux n’apparaissent pas clairement. Je ne suis pas sûr qu’il suffise de clamer son refus de l’antisémitisme pour qu’ipso facto l’on soit automatiquement reconnu et légitimé. A mon avis, de telles actions ne peuvent que s’inscrire dans la reconstruction à long terme d’une organisation ou de mouvements réellement progressistes, qui en l’état actuel des choses sont seulement en germe et totalement inaudibles. Dans ces circonstances, les seules réponses possibles sont à mon avis purement individuelles et dépendent de la conscience de chacun(e).

Les manifestations pour Charlie m’ont laissé un goût assez amer, mais en même temps enthousiasmant car j’ai senti la réaction spontanée de tout un peuple qui se sentait attaqué dans les fondements de son identité collective, à savoir son droit à la liberté d’expression qui est constitutive de notre « tempérament » national. Ce n’est pas pour rien que la loi Waldeck-Rousseau du 29 juillet 1881 qui la fonde officiellement, et qui est curieusement plus connue pour l’interdiction d’afficher sur les murs, est l’une des premières grandes lois (avec la liberté syndicale et le droit d’association) que les Républicains vont prendre lors de leur retour au pouvoir sous la IIIème République, celle qui fut laissée entre parenthèses par les Monarchistes qui l’avaient créée. J’ai intensément ressenti alors ce sentiment de détresse collective qui a touché la plupart des gens, à l’exclusion évidemment des banlieues où se nichait une grande partie des racines de l’antisémitisme actuel pour des raisons où l’ignorance a la plus grande part, en lien avec la déshérence de cette France abandonnée. Et la comparaison que l’on fait avec la situation présente des Gilets Jaunes n’a pas grand sens à mon avis, car les enjeux sont différents. Par contre, la manifestation d’unanimisme officiel que l’on nous a proposée le 19 février est effectivement de même nature que celle des rois et présidents qui sont venus pour quelques minutes battre le pavé parisien en guise de solidarité avec les journalistes de Charlie. La présence de Netanyahou était à elle seule représentative de l’ambiguïté générale[9].

La question des formes de lutte contre l’antisémitisme constitue à mon sens un vrai dilemme. Fallait-il s’associer à ces grandes manifestations de circonstance où le premier ministre[10], la vingtaine de ministres qui le suivaient de près, tous les politiciens opportunistes de différents bords, ainsi naturellement que tous ceux qui s’étaient sentis obligés d’y participer, en tombant de ce fait dans le piège de l’unanimisme du « Tous derrière Macron, contre l’antisémitisme », et donc de manière subliminale contre le mouvement des Gilets Jaunes ? ou au contraire faire cavalier seul, et dans ce cas-là risquer d’être publiquement ostracisé ? L’objet du débat n’est pas à mon avis de dénoncer ou non l’antisémitisme, mais de savoir si on peut sortir de ce piège infernal sans y laisser trop de plumes. Pour ma part, du point de vue de ma situation personnelle, qui n’engage évidemment que moi, j’ai refusé d’être pris en otage dans ce chantage cynique. C’est d’une certaine manière ma propre position morale. Mais, dans le cadre d’une organisation politique ou autre, c’est une autre affaire. On est alors collectivement responsable, et dans ce cas on doit laisser passer les gouttes et attendre la prochaine occasion si l’on s’en sort vivant ! Il s’agit donc bien d’une fuite ou d’un retrait, et ce dans les pires conditions puisque l’on trouvera toujours des gens pour nous condamner. Il n’y a pas de solution toute faite à court terme, ni d’avis à donner à qui que ce soit. Chacun doit se déterminer en fonction de sa conscience. Tout au plus, peut-on espérer trouver une forme de manifestation qui se désolidarise de la dynamique actuelle que nous matraquent tous les médias, surtout après les dernières dégradations qu’on vient de découvrir ce samedi 2 mars à Strasbourg qui viennent ainsi à point nommé, encore que ce type de tags antisémites sur les tombes des cimetières juifs soit encore une fois le fait probable de petits groupes d’extrême-droite qui choisissent ainsi de médiatiser leur existence. Mais, même dans ce cas-là, je ne vois pas très bien comment on pourrait y impliquer les Gilets Jaunes…

Et pourtant, la stratégie de Macron semble porter ses fruits à court terme. En maniant, d’une part, la répression systématique au nom du maintien de la Loi et de l’Ordre contre une violence sauvage qui serait désormais selon lui inhérente aux Gilets Jaunes, et, d’autre part, l’arme de « destruction massive » qu’est le soupçon d’antisémitisme, notre cher monarque serait-il en passe de parvenir à ses fins ? La mobilisation semble s’essouffler et le soutien public s’amenuise, en grande partie par lassitude devant un conflit qui s’éternise et ne paraît pas trouver de débouché. Le gouvernement ne veut pas céder par principe et ses opposants sont toujours aussi divisés, voire même plus à l’approche des échéances électorales. Ni la fin prochaine de l’illusoire Grand Débat, ni la campagne des élections européennes qui se profile ne semblent susceptibles d’apporter des solutions viables au bras de fer qui est en cours depuis quatre mois. La situation reste donc bloquée et, à moins d’un grand sursaut politique et social improbable, le pays va s’enfoncer dans une situation de paralysie partielle où le pouvoir joue le pourrissement à moyen terme. C’est un pari dangereux qui, au nom de la préservation d’un ordre social profondément injuste, risque de nous mener vers des terres inconnues…

 

[1] Il s’agit de la XIVème manifestation hebdomadaire des Gilets Jaunes, le samedi 16 février 2019.

[2] Voir mon billet de blog du 29 mars 2018 « Questions sur la Marche blanche du 28 mars 2018 »

[3] Cf. la chronique du 13 février 2019 sur le site Arrêt sur images de Daniel Schneidermann, l’ancien journaliste du Monde, qui est intitulée « Antisémitisme, si ce n'est toi, c'est donc ton bagel ! », où il évoque le graffiti apposé sur la vitrine du magasin Bagelstein de Paris qui vend les fameuses bagels, petite spécialité juive de New York.

[4] Maxime Vaudano « Actes antisémites et islamophobes, un décompte délicat à établir », Le Monde du 12/02/2019

[5] Jérôme Latta « Actes antisémites : un pourcentage est-il une information ? » Mediapart, 14/02/2019.

[6] Cette expression courante désigne une pratique habituelle mais nécessaire des statisticiens de ne pas insister sur le degré de précision du niveau (souvent mal connu) mais de privilégier au contraire l’évolution dans le temps.

[7] Au sens étymologique de gouvernement par les plus fortunés, celui où la richesse est la source principale du pouvoir.

[8] TINA est l’acronyme de « There Is No Alternative », le slogan de Mme Thatcher dans les années 1980.

[9] Il est d’ailleurs remarquable que selon la presse (cf. « L’étrange mariage d’Orban et de Netanyahou » dans Ouest-France du 18/02/2019) une réunion ait été prévue à Jérusalem pour donner une caution morale à plusieurs dirigeants d’Europe de l’Est (le Groupe de Visegrad) en contrepartie d’accords sur le conflit israélo-palestinien et le nucléaire iranien.

[10] Emmanuel Macron avait sagement pris la précaution de ne pas y être physiquement présent, pour ne pas donner l’impression d’un grand bloc macronien, mais avait prononcé un discours le lendemain devant le CRIF.

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