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Billet de blog 6 novembre 2025

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L’art du compromis

Depuis la dissolution de 2024, et les élections législatives qui ont suivi, le discours politique a beaucoup tourné autour du thème central du « compromis ». Pourtant, celui-ci est très ambigu et susceptible de multiples interprétations, parfois contradictoires. Il convient de clarifier cette notion, afin d’éviter les contresens habituels sur la réalité à laquelle il renvoie.

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  1. Le compromis, c’est d’abord la nécessaire discussion avec son ou ses adversaires à l’issue d’un conflit, quel qu’il soit. En ce sens, très général, c’est le résultat inévitable d’une lutte plus ou moins longue ou de « deals » qui conduisent à un accord qui se veut provisoire ou final. Les adversaires doivent inéluctablement finir par s’entendre d’une manière ou d’une autre sur l’issue du conflit et parvenir à son règlement.
  2. Fondamentalement, il s’agit du moment où le rapport de forces est tel que l’une et l’autre partie ne peuvent plus avancer dans un sens ou dans l’autre. Ce qui importe ici est justement de déterminer l’état réel du rapport de forces, et non sa vision fantasmée. C’est donc si l’on veut le mur de la réalité, celui qui termine le conflit.
  3. On en déduit qu’il n’y a pas un seul équilibre des forces possibles , mais en fait une infinité de situations potentielles qui dépendent du rapport relatif entre les différentes parties en cause. C’est certes un moment de stabilité si on veut, mais c’est d’abord l’instant où les forces s’équilibrent comme dans la mécanique et les lois physiques. Ce qui veut dire que l’une des forces est dominante et l’autre dominée. La dynamique est encore plus complexe, si la situation est instable, car il faut alors déterminer avec justesse le rapport de force précis à l’instant T. C’est là où les illusions peuvent s’avérer catastrophiques, car c’est là où les généraux peuvent perdre ou gagner les batailles. Il importe enfin de voir que les arguments évoqués par les uns et les autres, au début d’une phase de discussion, voir de marchandage, sont nécessairement faux, puisque chacun part de sa position maximale ou optimale pour lui, même s’il la cache. Toutefois, et c’est la dynamique des négociations qui le requiert, cette position maximaliste est indispensable au fil des discussions pour permettre d’arriver éventuellement à un point d’équilibre. C’est pourquoi, il me semble judicieux dans un débat politique que chacun affirme le plus clairement au départ « son programme, et tout son programme », puisque c’est la discussion (et l’évolution du rapport de forces) qui déterminera les compromis éventuels à faire, et non l’inverse ! Tout joueur d’échecs ou même de poker le sait bien.
  4. En théorie, dans un monde parfait où il n’y aurait aucune inégalité entre les hommes ou leurs organisations, le rapport de force serait toujours idéal, de même que le compromis. Or, c’est le plus souvent à cet état idéal, celui des contes de fées, auquel on se rattache dans le langage courant. Le compromis y apparaît comme la meilleure situation possible, celle du meilleur des mondes des philosophes du XVIIIe siècle (cf. le Candide de Voltaire et sa critique du « meilleur des mondes possibles » du philosophe Leibniz), celle ou la société est en équilibre optimal. Il n’y aurait donc que de petits ajustements à faire dans un sens ou dans l’autre pour parvenir à ce moment rêvé. C’est d’ailleurs l’univers auquel se réfèrent les économistes libéraux, celui où la main invisible définit le moment d’équilibre idéal.
  5. Mais, dans la réalité physique, sociale, économique, etc. cette idée d’équilibre est un leurre, car tout équilibre est par définition provisoire et plus ou moins stable, et dépend surtout de l’évolution des forces qui y conduisent. C’est souvent une vision instantanée, qui ne tient pas compte de la dynamique des forces et de leur instabilité. C’est l’histoire qui modèle et détermine le moment où s’établira cet équilibre. Dans la théorie darwinienne de l’évolution, les espèces ne sont pas fixées, comme l’avait cru par exemple Lamarck, et c’est ce qui explique justement la nature de l’évolution. Dans le domaine politique et social, on y retrouve une autre analogie avec ce qu’on nomme l’ordre des choses, ou plus exactement l’ordre social existant. C’est par rapport à cet ordre, idéalisé et vu comme stable ad infinitum, que s’ordonnent les visions de gauche et de droite, ainsi que l’a conçu la Révolution Française.
  6. Dans le débat politique contemporain, comme d’ailleurs à toutes les époques, on assiste dans le domaine public à une joute entre les tenants de l’ordre et ceux qui veulent le remettre en cause. Les premiers se réfèrent souvent à un ordre naturel ou religieux, tandis que les seconds insistent sur les inégalités et les injustices de cet ordre dominant. On dispose ainsi de deux approches opposées et extrêmes de l’injonction à faire un compromis : celle venant du parti de l’ordre, qui considère par principe que sa position est la seule légitime possible, et qu’il s’agit de demander à l’autre partie de consentir dès le départ à réduire ses prétentions, voire à les annuler ; et celle issue du parti du mouvement (et donc du désordre selon le premier), qui considère qu’il s’agit au contraire d’exiger du parti dominant de faire un pas dans sa direction. La droite a tout normalement exigé que la gauche fasse les premiers compromis, ou les plus fondamentaux, sur la base des positions de droite. Elle s’appuie pour cela sur le rapport des forces à l’Assemblée ou la gauche ne dispose que d’un tiers au maximum des députés, le centre, la droite et l’extrême droite étant idéologiquement dominantes. Il est donc logique dans ces conditions que tout compromis de la gauche se fasse nécessairement au détriment de celle-ci.
  7. Plus généralement, tout compromis se réalise inévitablement au profit de celui qui dispose du meilleur rapport de forces, alors que son adversaire doit le subir. Il n’y a donc pas de bon compromis en soi, seulement un équilibre suffisamment stable pour conclure un accord. Contrairement aux discours médiatiques actuels, cet accord n’est pas nécessairement la meilleure solution possible pour toutes les parties, et dépend des conditions de la négociation finale. Il n’est qu’à prendre les exemples actuels les plus parlants : quel est le compromis idéal entre la Russie et l’Ukraine ? Entre Gaza et Israël ? Y a-t-il une solution idéale ? Et pourtant on finira inéluctablement par un accord, probablement provisoire, et qui sera un jour remis en cause lorsque les conditions auront changé...
  8. Au sein du débat actuel à gauche entre PS et LFI (et les autres), les uns et les autres n’ont pas la même vision du rapport de force, pour des raisons de fond liées à leur doctrine, en raison également de leurs choix stratégiques, et à mon avis surtout du fait d’un certain aveuglement sur l’évolution à terme de la situation politique, qui est dû à la prépondérance de la vision court-termiste habituelle. On risque bien souvent de sacrifier l’avenir pour des gains relativement faibles à court terme. C’est à mon sens le cœur du dilemme au sein de la gauche.
  9. Enfin, je rajouterai un dernier commentaire sur le jeu et la stratégie du joueur dominant, le premier ministre. Au-delà de sa personne, aimable et sympathique, mais plutôt rouée dans l’exécution de son jeu, il faut surtout y voir une façon intelligente de composer avec l’adversaire principal, ici le PS. Il a bien compris sa peur fondamentale de la dissolution, qui est d’ailleurs commune à une grande partie de l’hémicycle, et en joue admirablement. Il fait suffisamment de petits pas, de compromis réels ou supposés, pour que l’adversaire continue à jouer, mais ne lui concède en fait que peu de choses. En définitive, au-delà du gain de temps pour la perpétuation du macronisme, il renvoie toujours au lendemain la prochaine concession (en l’occurrence au budget de la sécurité sociale), et surtout s’arrange pour que la pression ne vienne pas de lui, mais de l’hémicycle, dont la composition un tiers /deux tiers favorable à la droite permet de forcer un degré d’équilibre qui maintient sa position idéologique dominante.
  10. En conclusion, parler en termes de trahison pour le PS, ne me paraît pas véritablement approprié (même s’il y a un peu de vérité), car la question n’est pas d’ordre moral, mais de stratégie politique sur un plan fondamental. Le choix stratégique du PS, qui résulte probablement de l’équilibre interne de ses composantes, et d’une analyse erronée du rapport de force réel dans l’hémicycle, lui impose de continuer jusqu’au bout une manœuvre suicidaire qu’il ne maîtrise pas vraiment. Quant au reste de la gauche, et à LFI en particulier, elle est également bloquée par les divisions actuelles. Le problème n’est plus d’accuser tel ou tel, mais de sauver les meubles devant le tsunami d’Extrême-droite qui arrive….

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