Quelques leçons à tirer d’une abstention historique

Au terme de la longue et mouvementée période électorale qui a vu les formations politiques traditionnelles s'effondrer comme jamais, et qu’en même temps s’exacerbait le triomphe de la monarchie républicaine, il est temps de s’interroger sur les causes de l’abstention qui restera dans l’Histoire comme le fossoyeur de notre cycle démocratique.

Parmi tous les enseignements que tireront les historiens du futur, j’aimerais retenir l’évènement qui me semble le mieux dépeindre le caractère exceptionnel des temps que nous avons vécus depuis près d’un an, et qui en constitue peut-être le symbole le plus clair : la montée massive de l’abstention qui a touché tous les foyers, les villes et les campagnes, et secoué l’ensemble des institutions. Est-elle l’amorce d’un large mouvement de dépolitisation, voire d’un divorce durable des Français avec la vie publique, et va-t-elle signer la fin d’un vieux peuple politique, voire celle de la Grande Nation comme disaient les Allemands ?

Le phénomène a pris tout le monde de court et a surpris par son énormité et son indécence inouïe qui sapent les bases mêmes de toute société vraiment démocratique. On le croyait réservé, tout comme les votes unanimes et entièrement consensuels, à quelque république bananière, mais non, il s’agit bien de notre vieux pays révolutionnaire où l’on présumait la conscience citoyenne mieux protégée de toutes les influences délétères qui minent les peuples d’Outre-Atlantique. D’aucuns y verront probablement la mise au pas culturelle d’une vieille nation encore trop rebelle et dont l’exceptionnalisme face au monde anglo-saxon ou rhénan semblait hier encore faire tache dans notre belle modernité mondialisée.

Je souhaiterais tout d’abord rappeler les principales caractéristiques du phénomène, que j’avais précédemment étudiées dans mes derniers billets de blog, et que je regrouperai autour des points suivants :

  1. L’abstention a un caractère global qui touche toutes les circonscriptions et toutes les régions, quels que soient les candidats et les forces en présence. Même si elle se décline ici ou là avec quelques particularités locales et de manière différente selon les partis, elle semble obéir à une cause commune, ou du moins à une série de causes profondes qui dépassent les enjeux habituels de la vie politique française.
  2. Elle est très récente, comme on le voit dans mon analyse synthétique du second tour des Législatives et la comparaison avec la Présidentielle. L’abstention au soir du premier tour de la Présidentielle n’était que de 22,23 % des inscrits, soit un taux relativement usuel même s’il était légèrement plus fort que dans la précédente élection. Nous étions donc à peu près dans la norme le 23 avril. C’est seulement au premier tour des Législatives, le 11 juin, que le phénomène est alors apparu dans toute son ampleur, avec un taux de 51,30 % qui a alors constitué un record absolu en France (du moins sous la Vème République). Plus d’un électeur sur deux ne s’était pas déplacé !
  3. Mais le niveau véritablement historique a été atteint au second tour avec 57,36 % qui, au-delà de son ampleur exceptionnelle, révèle qu'en dépit d’une correction avérée des résultats du premier tour le phénomène s’est malgré tout poursuivi et renforcé. Même si l’on tient compte de l’endiguement relatif de la vague LREM au niveau des résultats, les rectifications restent malgré tout modérées et s’expliquent souvent par des considérations spécifiques propres à chaque circonscription. La participation s’est donc encore restreinte et la base électorale de l’ensemble des élus réduite à une peau de chagrin par rapport au corps électoral. En moins de deux mois, on est ainsi passé de 37 à 20 millions de votants, soit une baisse de près de moitié, et seulement 3 électeurs sur 7 se sont prononcés.
  4. Au sens large, le phénomène de l’abstention est en réalité bien plus considérable, car il a été surdéterminé par un autre facteur à la fois très important et très révélateur, mais relativement négligé chez les commentateurs. Il s’agit du vote blanc ou nul, sur lequel j’ai beaucoup insisté dans mes analyses. Ce dernier a lui aussi atteint des niveaux historiques (notamment les 4 millions de votes blancs et nuls du second tour de la Présidentielle, ce qui est inégalé depuis 1969). Ce second phénomène a joué un rôle complexe mais essentiel dans l’accélération du premier mouvement de base, d’abord en l’amplifiant globalement, mais aussi par l’effet particulier de ses à-coups et fluctuations qui ont très significativement renforcé les facteurs d’abstention. Par lui-même, l’essor du vote blanc ou nul exprime le désarroi de nombre d’électeurs devant une contrainte électorale inédite, mais aussi la volonté de participer malgré tout à la consultation tout en refusant de s’exprimer en faveur des candidats officiellement en liste.
  5. Il faut donc s’intéresser à une manifestation plus globale que j’ai nommée dans mes commentaires de blogs le « refus de vote », c’est-à-dire le regroupement de l’abstention classique et du vote blanc et nul, soit deux types de comportement qui en temps normal obéissent à des facteurs de nature différente, mais qui cette fois-ci semblent relever d’une dynamique en partie commune, qu’on peut résumer par l’impossibilité pour beaucoup de se déterminer par rapport à une « offre » quasi-inexistante (puisque la gauche et la droite classique avaient disparu). La déperdition a été en réalité assez régulière et relativement progressive comme je l’ai indiqué précédemment (voir le second graphique de mon blog du 21/06/2017). On est ainsi passé de 11,5 millions de refus de vote (sur 47,5 millions d’inscrits environ) fin avril à près de 30 millions le 18 juin (29.116.247 exactement), ce qui se reflète symétriquement dans l’effondrement régulier de la part des suffrages exprimés dans le nombre des inscrits, de 75,77 % à 38,43 %. Au total, le 18 juin 2017 à peine plus d’un électeur inscrit sur trois a marqué son désir de faire un choix explicite parmi tous les candidats qui lui étaient proposés.
  6. Le moment précis qui a fait basculer le comportement des électeurs vers ce refus implicite de vote, et qui l’a par là-même accéléré, se situe nettement à la charnière entre les deux tours de la Présidentielle, où les suffrages exprimés sont passés des 3/4 aux 2/3 des inscrits, et où le nombre de votes blancs ou nuls a été quadruplé, comme je l’ai souligné précédemment. C’est une période critique qui a été particulièrement traumatique pour la gauche. Celle-ci s’est violemment déchirée sur la position « sacrilège » de J.-L. Mélenchon, ce qui a probablement accentué la fracture entre ce que d’aucuns appellent aujourd’hui les deux « gauches » (qu’on les juge irréconciliables ou non), mais qui ne sont en réalité que les deux grands courants idéologiques traditionnels, qu’on désigne généralement comme les « réformistes » et les « révolutionnaires », qui ont agité la gauche française depuis au moins 1905. A cette occasion, les espoirs que beaucoup avaient formés sur une possible union de la gauche (et des Ecologistes) ont été brisés, en dépit des quelques malheureuses tentatives de rapprochement entre B. Hamon et J.-L. Mélenchon. Leurs programmes étaient devenus somme toute assez comparables depuis que le PS avait perdu environ les 2/3 de son appareil (notamment des sociaux-libéraux devenus plus ou moins « Macron-compatibles ») au profit des « frondeurs » qui avaient gagné la Primaire de la Belle Alliance Populaire. On peut estimer qu’une grande partie des 3 millions de votes blancs ou nuls vient majoritairement des Insoumis, comme l’a confirmé la consultation électronique interne réalisée par la FI qui a donné environ 1/3 des voix pour chacune des options proposées (vote Macron, vote blanc ou nul, abstention) sur les 7 millions de voix recueillies au premier tour. De même, la droite de Fillon s’est retrouvée dans un dilemme analogue et a probablement alimenté le vote blanc de son côté, quoique dans une mesure moindre, mais difficile à cerner. Il faut enfin souligner le rôle plus qu’ambigu des médias qui ont accentué les fractures au sein des partis et joué objectivement le jeu de Macron en appelant à voter pour lui contre Marine Le Pen.
  7. L’ampleur du refus de vote (l’abstention au sens large) est apparue au grand jour lors du premier tour des élections législatives quand elle s’est traduite par la chute brutale du nombre de suffrages exprimés qui est parvenu à passer en-dessous du seuil symbolique de la moitié du corps électoral (ils n’a alors plus représenté que 47,6 % des inscrits). C’est sans doute le moment le plus difficile à expliquer. La « fuite » soudaine de 13,4 millions d’électeurs potentiels par rapport au premier tour de la Présidentielle (que l’on peut raisonnablement utiliser comme référence), soit de deux électeurs sur sept, rend compte de l’étendue de la catastrophe. Il y a eu dans une certaine mesure une prolongation du mouvement amorcé précédemment, mais pas seulement.
  8. Enfin, ma dernière observation, mineure mais non secondaire, porte sur le très net phénomène de repli citoyen qui s’est produit lors du second tour des Législatives. Il s’est accompagné en ce cas d’un très fort accroissement des votes blancs et nuls, qui est comparable à ce qui s’est passé pendant l’entre-deux tours de la Présidentielle. Bien que de moindre d’ampleur, l’évolution est similaire mais elle se caractérise par une plus grande complexité. On y assiste pareillement à un quadruplement du nombre de bulletins blancs et nuls entre les deux tours (ils sont passés de 0,5 à 2 millions). Et là encore, on peut constater que le phénomène a été peu ou pas remarqué dans les commentaires médiatiques. Il exprime pourtant assez clairement la raréfaction de l’offre locale au second tour, et la difficulté pour nombre d’électeurs plus actifs ou militants de choisir entre des candidats trop éloignés de leurs convictions, ce qui en ce cas diffère nettement de l’abstention classique. Le comportement de vote au 2ème tour des Législatives est donc plus complexe, et la réaction de l’électorat s’est manifesté de deux façons opposées : d’un côté, la poursuite et l’accentuation d’une dynamique de complète démobilisation et, parallèlement, à l’inverse, une forte mobilisation combative qui a affecté une minorité d’électeurs déterminés afin d’inverser la tendance du premier tour.

Devant ce refus de vote, la plupart des explications proposées dans les médias ou chez divers commentateurs m’ont semblé insuffisantes. J’en présente quelques unes et je propose de les compléter par quelques arguments plus objectifs ou personnels :

  1. Certaines interprétations de l’abstention pendant cette période suggèrent des arguments d’ordre psychologique et font état de réactions collectives ou de stratégies individuelles plus ou moins inconscientes. On ne peut en effet s’empêcher de penser qu’une certaine barrière d’ordre psychologique, une sorte de digue qui maintenait l’obligation morale de participer à cet acte éminemment citoyen qu’est le vote démocratique, a sauté à cette occasion dans l’inconscient collectif. Beaucoup ont également évoqué à ce propos un excès de fatigue électorale, le produit d’un effondrement nerveux à la suite d’une campagne éprouvante et épuisante à tous égards. Certains y ont même vu un « lâche soulagement » analogue à celui de 1940, qui serait la prémisse d’une forme d’abandon par défaitisme. D’autres comme Mélenchon y voient au contraire une « forme de grève générale civique », transformant ce réflexe de soumission apparente en une volonté expresse de donner une leçon à de futurs gouvernants. Au-delà de ce qui n’est qu’une formule, on peut supposer que cette interprétation recèle probablement un élément de vérité dans la mesure où il y a eu véritablement un choix volontaire dans le cas des votes blancs et nuls (les gens ont continué de participer), ce qui est à mon avis le geste d’électeurs plus convaincus, à gauche comme à droite d’ailleurs.
  2. D’aucuns l’interprètent aussi parfois comme la montée d’une demande d’autorité, de l’appel à un gouvernement de techniciens, d’un obscur désir de se voir déposséder du fardeau d’une liberté qu’ils ne comprennent plus, englués qu’ils seraient dans un processus d’enfermement dans leur « servitude volontaire ». Le rapport à l’autorité est certes une composante importante du rapport social dans nos sociétés techniciennes, comme l’ont montré les expériences de Stanley Milgram au sortir de la guerre pour tenter de comprendre les comportements de soumission dans les camps nazis, et celles qui ont été reproduites il n’y a guère sur nos écrans télé et ont ironiquement donné les mêmes résultats. Le désir d’autorité, ou ce que l’on désigne sous ce nom, cache en fait un besoin élémentaire de conserver des certitudes idéologiques stables dans un monde en perpétuel bouleversement. Les vieux repères s’effondrent et le système de valeurs véhiculé par les médias fait régresser les gens. Il faut y ajouter les effets de la mondialisation culturelle, de l’impuissance grandissante des Etats face aux forces marchandes, la disparition des corps intermédiaires traditionnels (partis, syndicats, école, etc.) qui canalisaient les aspirations et les socialisaient. La politique est devenue désormais impuissante ou du moins apparaît telle. La perte de sens pousse ainsi à revenir vers la religion (y compris vers Daech par exemple pour les jeunes issus de l’immigration), ou même vers une famille valeur-refuge mais régressive, quand ce ne sont pas les familles de substitution et l’entre-soi des réseaux sociaux. Le « système Macron » favoriserait ainsi un retour à l’ordre et justifierait le recours aux sauveurs suprêmes qui prennent en charge les âmes égarées…
  3. Enfin, dans le même ordre d’idées, et parmi les arguments les plus entendus pendant la campagne électorale, il ne faut pas oublier de citer la demande mille fois prononcée d’une société politique composée de gens honnêtes, de gens qui honoreraient leurs promesses, comme si la vie politique n’était qu’affaire de morale ou de mœurs. L’accent singulier mis sur le rapport à l’argent et les privilèges réels ou supposés des élus, qu’ont martelé sans cesse les médias à partir de l’affaire Fillon qui a hanté tous les débats successifs, procède de plusieurs sources, tant d’inspiration quasi-puritaine et anglo-saxonne que typiquement française dans leur dimension égalitaire, voire révolutionnaire, ou que puisées à la tradition antiparlementaire du « tous pourris » qui fit les beaux jours de l’extrême-droite en France dans les années 1930. Ce curieux mélange, qui s’abreuve aux vieilles sources de la démagogie la plus éculée a pris des formes apparemment nouvelles en se présentant comme une demande de renouvellement du personnel politique, de son remplacement par une « société civile » mal définie, comme si deux sociétés s’opposaient en réalité. Cela n’a été que l’expression moderne d’une vieille revendication des couches dirigeantes, petits et grands patrons, professions libérales, hauts fonctionnaires et technocrates de tout poil qui fantasment depuis toujours sur l’idée qu’elles sont les seules vraies dépositaires de la légitimité économique et sociale et qu’il leur revient de conduire les rênes de la Nation. Cette idéologie louis-philipparde et censitaire, qui nous rappelle que la vieille bourgeoisie et ses diverses métamorphoses se renouvellent sans cesse, que ce soit du fait de la mondialisation financière ou des prouesses techniques des start-up, procède en réalité d’une vision du monde où l’intérêt privé, celui principalement des détenteurs du capital, prime nécessairement sur le souci du bien commun. Cet aspect a probablement joué un rôle en délégitimant les élus du peuple et en entourant d’un rideau de fumée la nature réelle du pouvoir et de leurs possesseurs dans notre société. Toutefois, on ne peut se contenter de jugements d’ordre moral ou politique qui raccourcissent et simplifient la pensée, il faut prendre ce phénomène dans toute sa complexité et tenter de l’analyser le plus objectivement possible.
  4. Tout au long de cette séquence électorale, et du suivi des évènements qui ont conduit à l’explosion de l’abstention au sens large, c’est-à-dire au refus de vote tel que je l’ai défini, il me semble que ce type de comportement relève surtout de l’impossibilité pour beaucoup de faire un choix clair entre des options qui sont si contraires à leurs préférences, puisque deux familles politiques sur les quatre révélées au premier tour de la Présidentielle n’ont pu exprimer leurs opinions. La polarisation du débat politique après le second tour présidentiel entre le libéralisme de Macron et le populisme de Le Pen a introduit une double fragmentation apparente du champ idéologique avec un axe pro/anti européen qui se superpose de manière orthogonale à l’axe classique gauche/droite, et aboutit donc à quatre quadrants inconciliables. Jamais, à ma connaissance, autant d’électeurs ne se sont trouvés confrontés à un pareil dilemme. Il n’est donc pas surprenant dans ces conditions que le vote blanc ou nul soit apparu comme la moins mauvaise solution pour ceux qui souhaitaient exprimer de manière active leur désaccord avec un choix qu’ils vivaient comme imposé. C’est en soi un facteur essentiel d’explication d’un comportement plus large de désertion des urnes qui a touché des millions de gens, et probablement affecté plus de la moitié du corps électoral de 47,5 millions de personnes qui s’est retrouvée devant des choix impossibles. A titre d’exemple, je prendrais le cas des électeurs de gauche qui ont critiqué la dérive néolibérale des politiques européennes depuis 30 ans et qui ne pouvaient se retrouver ni dans l’euro-libéralisme béat de Macron, ni dans le nationalisme étroit et xénophobe de Marine Le Pen. Il en est de même pour les électeurs de Fillon qui se sont eux-aussi sentis pris à contre-courant. Du point de vue d’une grande partie des électeurs, la position centrale assez floue portée par le mouvement de Macron a en fait consisté à proposer un modèle « ni gauche, ni droite » qui brouillait les cartes et effaçait les références habituelles sur lesquelles la vie politique française a été bâtie depuis près de deux siècles. Il n’est donc pas étonnant dans ces conditions que beaucoup aient perdu leurs repères idéologiques usuels et se soient réfugiés dans l’abstention, ou dans le vote blanc ou nul pour les plus déterminés.
  5. Quand on effectue une analyse sociologique élémentaire à partir de résultats électoraux détaillés et de l’étude des gains et pertes de voix comme je l’ai fait, ou quand on considère les éléments de sociologie électorale dégagés par les instituts de sondage, les chiffres montrent que ce sont surtout les jeunes, les ruraux des zones désertifiées, les populations périurbaines en mal d’équipements ou de services publics, et d’une manière générale les classes populaires ou moyennes qui ont le plus déserté les urnes. La FI et le FN ont été les plus touchés car leurs composantes jeunes et populaires et y étaient proportionnellement plus importantes. Il est logique que ce soient ces catégories sociales, moins éduquées, plus précarisées et marginalisées par rapport aux catégories urbaines supérieures qui soient les plus touchées, et qui ont de ce fait vécu la relative mise à l’écart de leurs préoccupations et de leurs intérêts comme une nouvelle forme d’abandon. Il faudra attendre les grandes enquêtes de sociologie électorale de l’INSEE qui sont prévues à partir de septembre prochain pour pouvoir interpréter plus finement les comportements réels des uns et des autres.
  6. En attendant, nous disposons des résultats de la première enquête d’opinion sérieuse[1] réalisée sur les électeurs des deux tours des Législatives par l’institut de sondage Ipsos-Sopra Steria pour le compte du CEVIPOF et du journal Le Monde, que ce quotidien vient de publier dans son édition datée du 8 juillet 2017. Il en ressort principalement que l’abstention relève d’un choix clair, puisque plus de 60 % des personnes interrogées justifient leur décision de ne pas voter au premier tour par un mécontentement ou une insatisfaction. Au second tour, le degré de mécontentement s’accroît encore en passant à 70 % de personnes insatisfaites. On retiendra que 30 % des électeurs ne s’estiment pas représentés par les deux ou trois candidats restés en lice. Il est également intéressant de noter que seulement 5 % des sondés s’accordent pour juger de peu d’intérêt les élections législatives et que désormais seule compterait l'élection présidentielle, ce qui contredit une opinion souvent exprimée ici ou là selon laquelle l’accentuation du caractère présidentiel du régime aurait dissuadé les électeurs de voter aux législatives, en particulier ceux qui étaient jugés a priori les moins motivés (les jeunes et les classes populaires), qui se seraient ainsi persuadés que tout était joué dès la présidentielle. Toutefois, la faculté à agir du député élu semble être secondaire dans les choix et les électeurs pensent que les décisions importantes ne se prennent pas nécessairement à l'Assemblée nationale. Les différences de motivation des votes varient fortement selon les forces politiques. Les électeurs de LRM justifient leur choix en insistant sur le renouvellement politique qu'incarne leur candidat (68 %), alors que la plupart des autres privilégient le programme ou les idées (la FI, le PCF ou le FN). Environ deux électeurs sur dix semblent faire un choix par défaut ou par opposition en votant par rejet des autres candidats. Cette mise en évidence du poids de l’insatisfaction me semble a priori confirmer mes interprétations du vote de rejet basées sur une analyse globale des résultats.

En conclusion (provisoire), si l’on veut interpréter correctement le phénomène de l’abstention (au sens large) que nous avons vécu, il convient me semble-t-il de distinguer entre les différents types de comportements que celui-ci peut recouvrir ou fédérer. Il a pris cette fois-ci au moins les trois formes suivantes :

  • L’abstention classique, qui obéit à des causes très diverses, individuelles et collectives, qui se combinent globalement sans que l’on parvienne à les analyser toutes de manière satisfaisante. Elle a été considérée dans le passé comme relativement stable à long terme, mais elle s’établit à des niveaux différents selon les types d’élection, autour de 20 % à 25 % du corps électoral pour la Présidentielle, tandis que les taux pour les Législatives sont un peu supérieurs et même légèrement croissants en moyenne, bien qu’aussi plus volatils. Il se pourrait que l’abstention dans ce dernier cas soit encore plus marquée dans les années à venir en raison de la présidentialisation accentuée du régime. Dans les élections de 2017, la composante « classique » est difficile à isoler, disons que c’est celle qui est en théorie indépendante de la conjoncture électorale. C’est un résidu assez constant qu’on peut estimer sur la base des élections passées à autour de 20-30 %.
  • L’abstention de démotivation, qui est liée au manque d’enjeu (pas de candidat alternatif, pas de choix véritable, pas de projet, etc.) ou au mécontentement de fond (sentiment de blocage ou volonté de rejet du système). C’est celle qui a dominé dans la période actuelle. On peut la situer autour de 30 à 35 points supplémentaires. C’est un phénomène qui caractérise le cas français de 2017 qui semble pour l’instant exceptionnel. Néanmoins, il se développe aussi dans les sociétés développées depuis plusieurs dizaines d’années et affecte souvent des démocraties plus consensuelles (du type USA ou Europe du Nord), où la forte stabilité apparente du système peut décourager les oppositions. L’apolitisme conscient est relativement nouveau dans le paysage français mais sa tentation y est présente depuis longtemps. C’est inquiétant pour l’avenir si le système Macron devait se maintenir et l’état de déliquescence des forces politiques perdurer...
  • L’abstention militante qui se partage entre une forme plus classique d’abstention (absence physique au bureau de vote, mais pour des raisons de refus conscient des choix proposés ou du système) et le vote blanc ou nul, qui est lui aussi un acte volontaire, à cette différence près qu’il ne remet pas en cause la légitimité du principe de l’élection. Tous deux ont longtemps été marginaux et exprimaient essentiellement un vote protestataire (ou de « dissidence ») de faible importance (autour de 1 % des inscrits), mais des niveaux historiques ont été atteints en 2017, dont notamment les 4 millions de blancs et nuls du 2ème tour de la Présidentielle (qui représentent près de 9 % des inscrits), auxquels on peut rajouter 2 à 3 millions d’abstentionnistes protestataires (de la FI et du FN vraisemblablement).

 

[1] Enquête réalisée sur un échantillon représentatif de 13.613 personnes inscrites sur les listes électorales (par Internet toutefois) et suivies en continu depuis un an.

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