UNE ZONE ROUGE PLUS RICHE ET PLUS PEUPLEE

La carte du déconfinement est arrivée. Peu de surprises, mais une confirmation. Les cinq régions en rouge qui restent encore confinées sont à la fois les plus peuplées et les plus riches. Ce sont pour la plupart de vieilles zones industrielles, ce qui explique à la fois la contagion et les difficultés de sortie de la crise.

Lors de sa conférence du 7 mai 2020 sur le déconfinement du Covid-19, le Premier ministre et ses ministres ont d’abord présenté 3 cartes du développement de l’épidémie qui avaient été chacune constituée sur la base d’un critère différent. La première portait sur la circulation active du virus, qui - il convient de le noter - ne se faisait plus à cette date que sur 2 départements, où la proportion de passage aux urgences pour suspicion de Covid-19 était supérieure à 10 % (Paris et le Val d’Oise) ; la deuxième mettait en évidence la tension hospitalière sur les capacités de réanimation, et était nettement plus inquiétante (ce qui semble avoir été le facteur majeur qui a emporté la décision) ; la troisième enfin représentait le taux de couverture des besoins en tests estimés au 11 mai, qui se révélait par contre particulièrement optimiste puisque l’ensemble des régions et départements était susceptible de couvrir 100 % de ces besoins. La carte synthétique qui en a été tirée (ci-dessous), se veut la superposition des trois précédentes, mais apparaît plutôt comme un compromis un peu boiteux en raison d’une relative divergence des conclusions auxquelles amène chacune. Au total, la synthèse des indicateurs se traduit par un découpage du pays en deux grandes zones, l’une « rouge », où le déconfinement devra obéir à des règles très strictes, et l’autre, « verte », où il sera plus rapide et plus souple. La première, qui regroupe tout le quart Nord-Est de la France (et Mayotte) se calque en fait sur 5 régions administratives (l’Ile-de-France, les Hauts-de-France, le Grand Est, la Bourgogne-Franche-Comté et Mayotte). Le choix des régions, plutôt que des départements, permet d’assurer une certaine continuité à la zone rouge qui reste encore « confinée » mais elle n’est pas vraiment homogène en termes sanitaires. J’ai pris ici le parti de mettre en évidence sa cohérence socio-économique.

 

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              Source : Conférence de presse du 7 mai 2020 sur le déconfinement (site www.gouvernement.fr)

 

 

Les données au niveau régional

 

Les caractéristiques démographiques de la zone rouge apparaissent nettement lorsqu’on étudie les grandes variables usuelles par région (population, densité, accroissement naturel). Les données sur la population de chaque région ont été récemment publiées par l’INSEE, qui en donne une estimation au 1er janvier 2020 sur la base des résultats provisoires arrêtés fin 2019[1].

 

population-2020

 

On constate naturellement le poids majeur de la région Ile-de-France, qui regroupe 12,278 Millions d’habitants qui représentent 18,3% de la population française à cette date. Les autres régions de la zone « confinée » ne sont pas nécessairement les plus peuplées (Nord et Est sont ainsi supplantés par le Sud-Est et la grande région Auvergne-Rhône-Alpes, autour de la métropole lyonnaise) mais l’ensemble de ces 5 régions constitue un pôle important qui fixe 40 % de la population française aujourd’hui.

 

densite-2020

 

La densité moyenne élevée constitue également une autre grande caractéristique de la zone, qui est la plus fortement urbanisée. Là encore, la région parisienne avec 1.022 habitants/km² concentre une population très élevée sur un territoire réduit, soit 1,9 % de la superficie totale, et a une densité 10 fois supérieure à la moyenne française de 105,9 hab/km². Toutefois, le Grand Est et la Bourgogne ont un caractère rural nettement plus marqué et leur densité est inférieure à la moyenne (respectivement 96 et 58). Il faut enfin noter le cas particulier de Mayotte, dont la très forte densité (747 hab/km²) résulte d’une immigration locale élevée, et contribue à créer de graves problèmes sociaux (sous-alimentation).

 

accroissement-population

 

On constate néanmoins qu’entre 2015 et 2020 la population n’a augmenté que très irrégulièrement au sein de cette zone rouge. Globalement, elle s’est seulement accrue de 78.000 personnes (+0,3 %) contre 506.000 personnes pour toute la France (+ 0,8 %). Toutefois, cette faible croissance moyenne recouvre des évolutions très différenciées selon les régions : +1,4 % pour l’Ile-de-France, + 18,9 % pour Mayotte, mais – 1,3 % pour la Bourgogne et – 0,8 % pour à la fois les Hauts-de-France et le Grand Est qui ont donc perdu à elles trois 134.000 personnes, alors que la région parisienne en attirait 168.000 dans le même temps. Désindustrialisation et exode rural ont ainsi continué à s’exercer au profit de la région capitale.

Une zone rouge plus riche et dynamique

Que ce soit en termes de revenus ou de valeur ajoutée, la zone rouge concentre la plus grande richesse, comme on peut le voir dans les données suivantes sur le PIB régional (en valeur). Les comptes régionaux de l’INSEE se font avec un certain retard, pour des raisons à la fois pratiques (collecte) et théorique (on ne peut agréger que des valeurs ajoutées hors TVA), de sorte que les derniers chiffres utilisables sont les données 2015 semi-définitives mises en ligne le 17 avril 2018, et les graphiques suivants relatifs au PIB calculé par région concernent donc uniquement l’année 2015. Toutefois, les premières estimations pour 2018 et 2019 présentent des structures relativement inchangées pour les deux zones, avec des évolutions moyennes sur les 5 dernières années de l’ordre de + 10 % pour le PIB et + 8 % pour l’emploi. Globalement, cette zone confinée semble rester toujours aussi dynamique.

 

pib-2015

Les niveaux de PIB (en fait de VA) sont assez équilibrés pour les plus grandes régions des deux zones, à l’exception remarquable du bassin parisien qui produit et distribue des revenus 2 à 3 fois plus élevés.

L’Ile-de-France, avec une population de l’ordre de 18 % de celle de la France, produit plus de 30 % du PIB national, ce qui témoigne déjà d’une très forte productivité moyenne. Elle concentre évidemment, en même temps que les fonctions politiques et de direction des plus grosses compagnies, l’essentiel des activités et des richesses[2]. Les revenus distribués y sont nettement plus élevés des 2/3. Les vieilles régions industrielles (Nord et Est) y sont représentées à due concurrence de leur population.

 

Comme on peut le voir dans les graphique suivants, la répartition des richesses y est relativement égale entre les autres régions, et est corrélée avec l’importance de la population. Le PIB par habitant y est en effet assez similaire, en dehors de la région parisienne. Le fait que les DOM-TOM n’aient pas d’écart trop significatifs avec la métropole suggère une certaine redistribution sociale qui compense les inégalités économiques locales. Seule Mayotte fait un peu exception, puisqu’avec une population et une densité très élevées ses résultats économiques sont médiocres (1/4 du PIB moyen).

 

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L’analyse par les emplois est encore plus significative et confirme la productivité moyenne élevée.

On constate encore une fois que la région Ile-de-France occupe la première place, mais son degré d’exception est moins fort selon ce critère. En effet, le PIB par emploi 2015 était seulement de 35,1 % supérieur à la moyenne française (alors que celui de tous les autres était inférieur). Cette relativement moins bonne performance pour une région motrice de l’économie s’explique apparemment par la nature des emplois. Alors que la grande couronne autour de Paris a conservé une partie de ses fonctions industrielles anciennes, le cœur de Paris et certains quartiers de la petite couronne (La Défense par exemple) abritent désormais des activités principalement de service. La désindustrialisation a été particulièrement forte dans les anciens bastions industriels, comme on peut le voir sur les deux cartes ci-dessous qui représentent la part résiduelle de l’industrie, par régions et départements[3].

    

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Si les régions qui ont conservé au moins 13,4 % d’emplois industriels[4] sont presque toutes situées à l’est d’une diagonale NO-SE, et correspondent grosso modo à la zone rouge de la carte, à l’exception notable de la région Ile-de-France, une analyse plus fine par départements révèle une situation plus nuancée. En effet, on s’aperçoit que l’industrie est en réalité plus morcelée. Il reste quelques anciens bastions dispersés en Normandie et dans l’Ouest, ainsi qu’à Belfort, dans le Jura et les Ardennes, ou à Lyon, mais la continuité apparente du quart Nord-Est a disparu. Quant à l’Ile-de-France, elle a perdu sa vocation industrielle d’autrefois au profit des services. La désindustrialisation y est très avancée…

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Synthèse par grande zone de déconfinement

Quand on regroupe ces observations en comparant les deux grandes zones de déconfinement, les résultats sont encore plus nets, même si l’on note des disparités internes. Les données démographiques de janvier 2020 et celles, économiques, de 2015[5] mettent bien en évidence le poids de la zone rouge, que par simplification je nomme « confinée ». Celle-ci représente moins du quart (23,6 %) du territoire total (avec Mayotte), mais englobe 40 % de la population, assure près de la moitié (48 %) du PIB et emploie plus des 2/5ème (42,3%) de la population active. Sa densité est plus du double de celle de la zone verte (soit 179,5 hab/km² pour la première contre 83,2 hab/km² pour la seconde), et supérieure de près de 70 % à la moyenne nationale de 105,9 hab/km² (voir graphiques ci-dessous). Ce dernier ratio suffit à lui seul pour caractériser le degré d’urbanisation et de développement économique, qui a favorisé des foyers de contagion de l’épidémie plus dynamiques que partout ailleurs.

 

synthese-population

 

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Le PIB de la zone rouge atteint ainsi 1.053,9 Mds d’euros en 2015 et peut être estimé à 1.162,2 Mds d’euros en 2019 (soit + 10,3 %). Il est réalisé avec une population active relativement plus faible, ce qui indique une productivité moyenne bien plus forte que dans la seconde zone, la verte. Elle concentre donc les activités les plus productives en termes de valeur ajoutée.

 

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Les divers ratios bâtis à partir du PIB sont très significatifs dans la comparaison des zones (ci-dessus). Rapporté au nombre d’habitants, la zone confinée réalise 39.417 € par habitant contre 28.636 € dans la zone verte, soit 37,6 % de plus. Ce ratio exprime également le supplément de revenu moyen qui est distribué dans cette zone. Si on le mesure par rapport à l’emploi, ce ratio n’est que de + 25,9 %, ce qui indique qu’une certaine redistribution existe entre les 2 zones, mais qu’elle est limitée.

 

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Enfin, quand on analyse la structure des emplois, on constate que ce sont bien aujourd’hui les activités tertiaires qui dominent (82,8 %), comme on l’a déjà vu dans le cas de la région Ile-de-France (88,1 %). Mais, du fait d’une relative hétérogénéité interne aux régions, les inégalités entre les deux zones sont un peu lissées. Toutefois, certaines caractéristiques ressortent nettement. La zone confinée emploie très peu dans l’agriculture (1,3 %) car les grandes plaines céréalières de l’Ile de France et du Nord sont mécanisées et extensives en travail, nettement moins dans l’industrie (10,6 % contre 11,7 % en moyenne) et surtout beaucoup plus dans les activités tertiaires marchandes (53,8 % contre 49,2 % en moyenne). Les autres activités tertiaires qui relèvent du secteur public et associatif sont moins prégnantes (29,0 % contre 30,7 % en moyenne).

 

Le poids des activités commerciales et bancaires, des fonctions de gestion et de recherche marchande, des réseaux de transports, ainsi que du tourisme et des secteurs du luxe nécessite une concentration très élevée des personnels et des moyens qui favorise les contacts humains, et donc la propagation du virus. Le phénomène de la région parisienne, qui est la première zone économique d’Europe, traduit notamment un déséquilibre régional intense, qu’accentue la concentration du pouvoir politique, administratif et financier. Les stratégies de déconfinement seront très difficiles à mettre en œuvre dans toute cette aire en rouge, en raison de l’inertie des structures, des déséquilibres sociaux, du manque d’investissement de fond dans la plupart des équipements collectifs, du poids croissant de l’amortissement économique lié à la vétusté des réseaux, de l’inefficacité de la gestion administrative de secteurs périurbains où les manques et les besoins sociaux sont les plus criants, et de toutes les contraintes liées à la circulation d’une main d’œuvre nombreuse, en dépit des efforts d’automatisation numérique ou de l’adoption de techniques de télétravail qui ne sauraient pallier les insuffisances des politiques urbaines, et notamment l’absence de réel aménagement du territoire depuis plusieurs dizaines d’années.

 

 

[1] En dehors de la carte issue du site officiel du gouvernement, toutes les données brutes proviennent de l’INSEE. Dans les graphiques, j’ai grisé en jaune toutes les régions confinées (qui sont en « rouge » sur la carte synthétique).

[2] Toutefois, il faut corriger un peu cette situation de domination massive par l’effet de surreprésentation économique et fiscale des sièges sociaux qui sont tous en région parisienne, et particulièrement dans les Hauts-de-Seine (92).

[3] Extrait de la Structure de l'emploi total par grand secteur d'activité en 2018, INSEE.

[4] Il faut distinguer quand on parle de désindustrialisation l’approche par la valeur ajoutée, où la part dans le PIB a le plus diminué, de celle par l’emploi où les conséquences sociales sont les plus sévères (notamment sur le chômage). Par ailleurs la définition de l’industrie a profondément changé, et beaucoup d’anciens emplois classés comme « industriels » font partie désormais des services (gardiennage, entretien, entreposage, etc.). Il en est de même pour la CSP « Ouvriers ».

[5] J’ai estimé l’écart des données économiques sur 2015-2020 à environ 10 % en niveau, mais les structures changent peu.

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