Les utopies et leur double criminel

La nouvelle conscience culturelle en marche nous ramène-t-elle à une vision traditionnelle de l’Histoire où ce seraient les seules idées qui mettent en mouvement la réalité ? De tous les projets jugés « idéalistes », le communisme apparaît ainsi souvent comme une utopie complaisante, à la fois fallacieuse et perverse, car elle mènerait nécessairement au crime.

C'est par une belle journée de printemps que le festival littéraire « Etonnants voyageurs », qui se déroule traditionnellement à la Pentecôte sur le littoral malouin, ouvrit ses portes en cette année 2018 dans le but avoué de « refaire le monde », du moins francophone, comme le proclama sous une forme un peu différente son directeur, notre vénérable philosophe défricheur de rêves, Michel Le Bris, qui de la Gauche Prolétarienne aux salons parisiens a su adroitement mener sa barque, tout en l'accrochant cette fois-ci à celle de notre Ministre es Lettres, la très cultivée Françoise Nyssen.

 

Dans cette cité corsaire qui vit naître le précurseur du romantisme, partir les conquérants de l'Amérique qui allèrent fonder la Nouvelle France, et voir enfin s’épanouir la francophonie, la fraternité était à l'ordre du jour. Bien que restant étonnamment sourde à une petite agitation locale, et ignorant superbement une banderole incongrue sur le parvis de l’Office de Tourisme qui soutenait les sans-abris de Notre Dame des Landes, la foule parisienne, à peine débarquée du car du festival, celui qui remplaçait le train du même nom pour cause de grève SNCF, se rua en force vers les salons plutôt inconfortables ou officiaient nos modernes pythies, distillant leur précieux savoir et célébrant la diversité culturelle de nos univers mondialisés. On allait enfin accueillir comme il se doit les rescapés de tous les naufrages et de toutes les guerres, grâce à la littérature…

 

Michel Le Bris, ne nous avait-il pas annoncé dans son éditorial que, puisque les idéologies et les vieilles utopies s'étaient effondrées, il nous restait à inventer un nouvel avenir radieux, en s’aidant si possible de l'imaginaire des écrivains et des artistes ? Je m'attendais donc à recevoir quelques-unes de ces petites flammes ou gouttes de lumière bienvenues en cette veille de Pentecôte qui véhiculent les fameuses valeurs humaines que nos chers organisateurs si pétris d'humanisme appelaient de leurs vœux dans la grande mutation planétaire en cours. Je fus alors curieusement interpellé par le titre à peine ambigu d'une de ces conférences qui ouvraient la première journée, conviant à dépasser les traumas de l’Histoire et refusant de céder au renoncement moral devant les utopies délétères. Il s'agissait de la prestation de Thierry Wolton, l'essayiste connu et critique avéré du communisme, qui pour cette raison nommait son intervention « La fin du communisme », sans y mettre le point d’interrogation que l’on prit longtemps l’habitude, ou la précaution, d’y ajouter.

 

Après la publication l'année dernière du troisième Tome de sa grande étude sur cette idée criminelle qui hanta le XXe siècle, et qui, après le Tome 1 consacré aux Bourreaux et le Tome 2 aux Victimes, s'était logiquement intitulé les Complices, c'est-à-dire nous (les intellectuels de gauche, j’imagine) qui avions laissé faire et permis en quelque sorte la pérennité de cette ignominie. Wolton commença fort et avec un aplomb superbe. « Le communisme est la plus grande idée criminogène de l'Histoire » affirma-t-il d’entrée de jeu. Pas un battement de cils, la foule enthousiaste suivit le raisonnement impeccable. C’était un projet criminel né dans les cerveaux de quelques intellectuels désœuvrés et coupés des réalités. Pour appuyer cette forte opinion, il prit l'exemple de Lénine et de son ouvrage, selon lui majeur, « Que faire ?» que celui-ci publia en 1902. On aurait pu s'attendre à ce qu'il prît comme référence le Manifeste du Parti communiste de Karl Marx et Friedrich Engels qui en 1848 annonçait en quelque sorte le programme à venir. Las non, c’est ce texte moins connu de Vladimir Illich qui serait le plus symbolique et le plus représentatif du marxisme-léninisme, le cœur même de l’idéologie communiste. L'analyse était claire. La classe ouvrière se serait embourgeoisé à la fin du XIXe siècle et aurait perdu sa volonté révolutionnaire. Seule une petite minorité d'intellectuels extrémistes aurait alors décidé de prendre le pouvoir au nom du peuple, sans évidemment le consulter. Ils imposèrent donc leur utopie par la force, à la faveur de circonstances douteuses, et créèrent face au monde éberlué le modèle général du coup d'état communiste, CQFD (ou QED pour nos amis anglo-saxons). Hélas, la réalité historique n’est pas si simple.

 

Le « spectre du communisme »

 

Tout repose au fond sur cette vieille croyance que ce sont les Idées qui mènent le monde. Quand on combine cet idéalisme vulgaire avec la vision usuelle du rôle des « Grands Hommes », c.-à-d. de ceux qui selon la sagesse populaire feraient l’Histoire, on obtient alors une représentation du monde qui peut se décrire comme un théâtre d’ombres dont quelques personnages choisis tireraient les ficelles, et où ceux-ci comploteraient en quelque sorte à leur bénéfice exclusif. Il n’est évidemment pas question dans cette approche caricaturale de comprendre pourquoi et comment les évènements se produisent, puisqu’ils ne sont en fait que le reflet de la subjectivité de quelques-uns. Seule la morale domine, et l’Humanité progresse ou régresse en fonction de la perversité intrinsèque des hommes ou de leur bon vouloir. L’Historien n’a plus désormais qu’un rôle de Juge, et il lui revient d’attribuer des mérites et des blâmes aux acteurs en fonction d’un système de valeurs considéré comme universel et intangible. C’est ainsi que Wolton nous a présenté une version très naïve de l’Humanisme, celle qui eut cours jusqu’au milieu du XXème siècle et qui n’est pas, à mon avis, complètement détachée de sa gangue religieuse. Il la ramène essentiellement à un élan individuel vers le Bien que tentent de contrecarrer les forces du Mal, et il n’est nul besoin d’être grand clerc pour comprendre que c’est ce dernier rôle qui est attribué au communisme. Par-là, il rejoint la conception apocalyptique de Stéphane Courtois et du « Livre Noir du communisme », et participe à la vision d’historiens révisionnistes qui se sont attaqués à la symbolique de la Révolution Française à la fin des années 1980, pour en nier les apports les plus fondamentaux et même remettre en cause sa finalité sociale et progressiste, comme Annie Kriegel, François Furet, ainsi que Mona Ozouf, une autre habituée des Etonnants Voyageurs.

 

Cela nous entraîne, sur un plan plus théorique, vers une conception de l’Univers que les philosophes ont appelé « idéalisme », et qui s’oppose évidemment à son contraire, le « matérialisme » et ses multiples formes, celle d’abord de grands penseurs grecs de l’Antiquité comme Epicure et Démocrite, et surtout celle qui a servi de base au développement de l’esprit scientifique à partir de la Renaissance ou encore celle de Karl Marx au XIXème siècle, avec sa dialectique hégélienne inversée et son relativisme historique. L’analyse historique de Wolton est évidemment très pauvre et factice, puisqu’il n’y a aucune étude économique ou sociale sérieuse, les facteurs idéologiques étant les seuls à rentrer en ligne de compte. Le rôle de la guerre de 1914-18 dans la genèse du régime soviétique comme dans celle du XXe siècle est complètement ignoré. Il n’y a rien sur le mouvement ouvrier au XIXe siècle ou sur le socialisme, dont le nom n’est même pas évoqué. Seul apparaît le spectre du communisme, pour parodier Marx. C’est une structure vide qui est habitée par une idée criminelle. Il n’y a rien ou presque rien sur le capitalisme, et encore moins sur l’impérialisme. Au total, c’est une vision ultra simpliste du marxisme qui est réduit aux fameuses « trois étapes » caricaturales de l’évolution historique (l’esclavage, le servage et le salariat) qui a marqué la propagande stalinienne[1]. De fait, il n’accepte et comprend le marxisme qu’à travers son double stalinien inversé. Cette vision idéaliste d’un système politique basé sur une idée uniforme où le fond et la forme se confondent renvoie nécessairement à celle d’une minorité qui tue beaucoup de gens au nom d’un idéal nécessairement utopique, puisqu’il remet en cause l’ordre du monde qui est le seul « réaliste ».

 

La conception de Thierry Wolton, du moins celle qu’il a développée à Etonnants Voyageurs, nous ramène ainsi deux bons siècles en arrière, ignorant ce mouvement historique complexe qu’est la naissance du capitalisme industriel et le développement d’un nouveau système économique où apparaissent deux nouvelles classes antagonistes, bourgeois et prolétaires, et dont les fondements économiques et sociaux ainsi que les inévitables conflits qu’ils engendrent sont évidents. Il la réduit à une simple idée perverse, même s’il se donne l’élégance apparente de la présenter comme « généreuse » au départ, tout en affirmant explicitement qu’elle est vouée inéluctablement à se gangréner. De ce fait, il ravale ses prophètes au rang d’anges déchus, suivant en cela l’adage populaire selon lequel « l’enfer est pavé de bonnes intentions ». C’est aussi à mon avis un retour au vieux discours d’une droite doctrinaire qui affiche un anticommunisme primaire et une vision essentialiste de la nature du communisme, sans vraiment vouloir faire la différence entre les écrits et les actes de Marx, Lénine, Staline et les autres. Et de mettre dans le même lot tous les régimes qui ont eu à un moment ou un autre une étiquette « communiste ». Il ne définit d’ailleurs pas vraiment ce qu’est le communisme, mêlant confusément l’idéologie, le système politique, la forme du gouvernement, le système économique et social, etc. qu’il voue tous également et indistinctement aux mêmes opprobres. Il ne prend pas en compte l’évolution dans le temps des hommes, des idées, des organisations, etc. et n’admet de fait aucune périodisation dans ces époques troublées, ce qu’aucun historien digne de ce nom ne saurait se permettre. Il fait seulement une distinction entre les pays qui ont instauré le « communisme » par eux-mêmes, comme l’URSS, la Chine ou le Vietnam par exemple, et ceux où ce système a été imposé par les armes, comme cela a été le cas avec l’Armée Rouge dans les pays de l’Est européen (communisme voulu ou subi).

 

Une conspiration mondiale un peu confuse

 

Alors qu’il était au départ un journaliste du quotidien Libération, dont il rappelle d’ailleurs qu’à l’époque celui-ci était nettement à gauche, et qu’il avait progressivement adopté une vision extrêmement critique des régimes communistes lors de ses nombreux voyages dans ces pays et à travers ses conversations avec des dissidents comme Vaclav Havel, Adam Michnik ou Andreï Sakharov, qu’il aurait beaucoup fréquentés, Wolton a fini par travailler pour Le Point, à l’autre bout du spectre politique. C’est un chemin assez classique chez beaucoup d’anciens « intellectuels de gauche » qui dans les années 1980 ont ainsi eu la révélation de la « Vérité », en même temps que les « nouveaux philosophes ». C’est au total à une vision très classique de l’idée révolutionnaire qu’il aboutit en la réduisant à un simple coup d’état, fomenté par une minorité d’intellectuels petits-bourgeois, qui imposent un régime sanglant et dictatorial partout où ils s’installent. De manière plus inquiétante, Wolton a lancé ces dernières années certaines polémiques très contestables sur le rôle de Pierre Cot et de Jean Moulin, qu’il a accusés d’être des agents soviétiques infiltrés, ce qui est méthodologiquement fort discutable, car il confond en particulier les négociations menées avec des réseaux de résistants liées au Parti Communiste, dans une perspective d’unification de la résistance, avec de l’espionnage pour le compte de l’URSS. La confusion systématique entre PCF et URSS (qui représentent dans son esprit des formes du Mal absolu) est symptomatique d’une pensée d’essence conspirationniste, voire complotiste, qui voit dans le jeu souterrain ou secret de minorités agissantes la force principale qui meut la vie politique. Il opère par là une relecture du rôle et de la signification du Conseil National de la Résistance, à partir de la consultation d’archives soviétiques, qu’il interprète au premier degré et sans précaution, ce qui est caractéristique de ce type de raisonnement où l’amalgame et le fantasme sont rois.

 

En revanche, dans le cas des révolutions anticoloniales comme au Vietnam ou en Algérie, il affirme que ce serait en fait le nationalisme qui aurait alors dominé, et non une volonté de révolution sociale. Ce serait là selon lui le véritable moteur des luttes anticoloniales, et non la lutte des classes. Il l’applique même d’ailleurs au cas de l’URSS en rappelant le fameux discours de Staline sur la nécessaire mobilisation patriotique des Russes contre les chars allemands devant Moscou[2]. Même si c’est partiellement vrai, il y a dans ce cas une certaine contradiction dans le raisonnement de notre héros humaniste puisqu’il ne s’agit plus du communisme stricto sensu. Peut-on encore dire qu’il s’agit d’une belle idée qui se pervertit rapidement, à moins de confondre nationalisme et communisme dans la même réprobation ? Thierry Wolton n’est pas très clair sur ce point essentiel. Il résout la question en affirmant : « L'échec idéologique des partis-Etats les a contraints à user de la fibre nationale pour tenter de mobiliser les peuples, en mettant partout en place des régimes nationaux-communistes en contradiction avec les principes internationalistes proclamés.[3] » Si donc, aucun régime communiste dans le monde n’aurait véritablement été socialiste, que devient son raisonnement ? Comment peut-il prétendre qu’il ne devrait y avoir aucune distinction à faire entre la réalité historique d’un régime et la couleur politique qu’il affiche ? Est-ce toujours un même bloc sur la forme comme sur le fond ? Son argument ne tient que par son approche morale qui condamne la violence d’Etat, mais alors il convient de savoir de quel type de régime on parle, et on ne peut se contenter d’opposer formellement une démocratie abstraite et une dictature aux contours imprécis. Il distingue toutefois le totalitarisme de la simple dictature, comme celle d’un Chavez, un exemple qui lui est cher… Le communisme fait selon lui partie du totalitarisme en ce sens qu'il est non seulement une dictature mais aussi un modèle politique qui s'impose à tous les individus dans leur vie de tous les jours, et pour qui il n'y a plus aucune forme de liberté. Ce n'est pas tout à fait la conception de Hannah Arendt, qui lui donne une autre dimension, mais on ne peut s’appuyer sur la seule volonté de forger un homme nouveau[4] et de dresser des parallèles plus ou moins formels entre stalinisme et nazisme. Par ailleurs, il affirme péremptoirement que les régimes communistes sont par nature dans un état de crise économique permanente, ce qui ne correspond pas à la réalité historique, où ont en fait alterné des phases de croissance rapide et de déclin plus ou moins prononcées, qui doivent être analysées de manière rationnelle, puisque même si les structures politiques ont souvent été figées, les dynamiques économiques et sociales sont en revanche plus complexes. L’exemple de la Chine apparaît alors en fin de séance, avec des questions qui fusent de la salle à propos du ralentissement actuel de son taux de croissance, qui est curieusement interprété comme une crise du système. Il s’agit comme toujours d’une vision superficielle et idéologique, avec une confusion entre le régime politique et ses échecs économiques éventuels, alors que la Chine avait connu pendant les dernières décennies un long mouvement d’industrialisation accélérée (de type capitaliste d’ailleurs), mais qui arrivait nécessairement à son terme[5].

 

Les causes de l’échec du projet communiste au XXème siècle

 

La référence théorique à l’ouvrage de Lénine « Que faire ? » ne vaut que dans la mesure où elle porte effectivement sur une période charnière de l’histoire du socialisme mondial et qu’elle constitue un réel tournant dans la pensée de son auteur. Elle correspond à une inflexion significative dans l’évolution de la social-démocratie européenne. Cette brochure au ton polémique part en effet de l’analyse d’une divergence théorique et pratique au sein des socialistes russes, entre ceux que Lénine appelle les « économistes » ou les « trade-unionistes », par référence au syndicalisme britannique, qui prônent une lutte exclusivement syndicale, et ceux qu’il nomme les « terroristes », qui recherchent, uniquement à travers l’action violente, à susciter une révolte instinctive des masses. Ces courants opposés sont néanmoins selon Lénine tous deux marqués par une vision spontanéiste qui leur fait perdre le but ultime, la libération des prolétaires, qui ne peut se faire que par une longue préparation et une prise du pouvoir politique. De ce fait, il part d’un constat sensiblement différent de celui que Wolton lui attribue, à savoir que la classe ouvrière n’est pas spontanément révolutionnaire car elle est d’abord empêtrée dans des luttes quotidiennes d’ordre économique, afin d’augmenter ses salaires et d’améliorer ses conditions de travail. N’oublions pas que la réduction du temps de travail a longtemps été le grand projet du mouvement ouvrier européen et mondial avec notamment la revendication quasi-universelle de la journée de 8 heures jusqu’à la première guerre mondiale, et au-delà, et que c’est notamment avec les grèves et les morts de 1886 aux USA[6] qu’est née l’idée de la célébration du 1er mai. Pour Lénine, la prise de conscience de l’exploitation capitaliste ne peut résulter que d’un effort à long terme pour organiser la classe ouvrière autour d’une structure centrale à construire, le nouveau « Parti » qui doit constituer la « fraction consciente et organisée du prolétariat » comme il le définira plus tard. C’est donc autour du rôle de ce futur parti que les débats au sein des mouvements révolutionnaires ont été les plus intenses à la fin du XIXème siècle et au début du XXème. En d’autres termes, la question n’est finalement nouvelle que dans la mesure où elle reflète pour la première fois et à cette échelle la nécessité de l’organisation du mouvement ouvrier, question qui était critique dans l’état de sous-développement de la Russie et sa situation de clandestinité, et qui se présente plus généralement sous la forme d’un dilemme fondamental entre syndicalisme du quotidien et action politique à long terme.

 

Les principes d'organisation de Lénine, qui constituent son apport spécifique à la théorie marxiste, furent toutefois mis en œuvre par la suite grâce à la création du parti révolutionnaire centralisé, qui est constitué de « révolutionnaires de profession », à l’instar des Jacobins par exemple, ce qui explique notamment le parallèle qu’a tracé François Furet entre les deux révolutions et la nécessité logique pour ce dernier de les rejeter dans le même opprobre. Que faire ? constitue effectivement l'un des fondements du Léninisme. Il fut l'une des œuvres-clés qui provoquèrent, quelques mois plus tard, la scission du Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) entre les bolcheviks et les mencheviks. Toutefois, si l’accent mis sur la création du parti révolutionnaire caractérise en effet le Léninisme et sa conception stratégique, c’est surtout avec l’évolution tragique de l’Histoire mondiale dans les années qui suivirent, celles qui menèrent à la Grande Guerre, qu’à mon avis se nouèrent les facteurs essentiels de la tragédie russe et de la naissance du communisme en tant que système politique. La montée des nationalismes tout au long du XIXème siècle, parallèlement à la rivalité coloniale acharnée entre les différents impérialismes qui précipitèrent la guerre (cf. notamment la Conférence de Berlin en 1885 où les grandes puissances européennes se partagèrent l’Afrique et le monde) rendirent impossible la convergence internationaliste des mouvements révolutionnaires nationaux et aboutirent au constat de la profondeur des divisions nationales. Ce que soulignent les journées d’octobre 1917[7], c’est d’abord la faillite de la révolution mondiale qui avait été le grand espoir de la social-démocratie après la fondation de la Première Internationale en 1864 (par Marx et Engels), puis, après la guerre, la scission bien plus profonde qui s’était progressivement opérée entre le courant « socialiste » qui en gardait l’héritage et les nouveaux partis « communistes » qui se créèrent en 1920 sur le modèle bolchevique (et les 21 points de Zinoviev). Dans le contexte historique de l’époque, il ne pouvait en être autrement car les grandes masses d’ouvriers révolutionnaires étaient plus nombreuses en Allemagne et en Angleterre, voire en France en raison du poids de l’anarcho-syndicalisme qui y était dominant, et la plus grande maturité politique de ces militants organisés n’a pu empêcher ces mouvements d’être profondément divisés par les conséquences de la guerre, et en particulier par la démoralisation liée aux reniements des socialistes qui votèrent les crédits de guerre en 1914, alors que paradoxalement les structures sociales du capitalisme du XIXème siècle étaient en train de s’écrouler.

 

Face à cette catastrophe mondiale, le poids de la Révolution russe était particulièrement faible, alors que l’écrasante majorité de la population (de l’ordre de 90%) était paysanne. La Russie ouvrière ne représentait qu’une petite avant-garde peu nombreuse mais dynamique face aux dizaines de milliers de syndicalistes et de militants socio-démocrates aguerris et aux millions d’ouvriers allemands, bien que ceux-ci furent vite défaits et réprimés par les corps francs à partir de 1918. Elle fut définitivement isolée après l’écrasement des divers mouvements insurrectionnels de l’après-guerre (dont notamment les spartakistes). Elle était alors condamnée à mener une révolution sociale dans un seul pays, complètement détruit et réduit à la misère, au milieu d’une guerre civile atroce (et d’une intervention extérieure musclée[8]), et à tenter de réaliser un développement économique accéléré avec une classe ouvrière très minoritaire et une élite réduite à un petit nombre de militants révolutionnaires. Au sortir de ce chaos sanglant, la route était alors pavée pour l’aventure stalinienne (qui commence dès 1921, ou 1924 selon les analyses), et l’arrivée au pouvoir d’une « nouvelle classe » d’apparatchiks issus de milieux populaires, phénomène qui résulta d’une rapide « plébéianisation » des organes dirigeants et des structures administratives étatiques. D’impitoyables ambitieux issus d’un peuple abruti par des siècles de servage, traumatisé par la grande boucherie mondiale, la guerre civile et les immenses pénuries qui s’ensuivirent, vont former les cadres d’un système bureaucratique rigide, héritier du modèle tsariste et de sa terreur policière, mais auquel une dynamique d’ascension sociale vertigineuse dans une société en plein mouvement vint conférer un statut original.

 

C’est cette synthèse sociale spécifique qui caractérise le mieux à mon avis l’essence du modèle soviétique stalinien (même si les « soviets » avaient déjà complètement disparu depuis longtemps). Elle ne représente qu’une vague caricature très éloignée du socialisme originel, mais que l’on s’échinera malgré tout à appeler « communisme » dans les chaumières bien-pensantes. Toutefois, Wolton ne voulut pas reconnaître ce point crucial lorsque je lui en parlai à la fin de sa prestation car il maintenait sa vision déformée de la « nature » foncièrement criminelle du communisme, qu’il assimilait à un bloc d’idées intrinsèquement maléfiques qu’il convenait nécessairement de vouer aux gémonies. Tout au plus, convint-il avec moi que Marx avait pour sa part limité son analyse au capitalisme anglais, en particulier à ses contradictions qui devaient mener à un effondrement final du système, mais qu’il n’avait jamais voulu former de conjecture précise sur la forme éventuelle d’une société socialiste future. Celle-ci devait se définir par elle-même, et Marx se refusa toujours à donner des « recettes pour les gargotes de l’avenir », selon sa propre expression.

 

Et le retour à l’ordre ancien

 

Si « La révolution communiste est un mythe » et qu’elle se résume à un « classicide »[9] selon les termes de Wolton, il faut donc réévaluer complètement ce projet pernicieux, comme le fait déjà l'éducation nationale, qui aurait remis en cause les préjugés idéologiques qui prévalaient selon lui dans les années 1970 et 1980, et que l'on met désormais côte à côte les photos de Staline et d’Hitler dans les manuels d'histoire ! Il y voit là une évolution importante vers ce qui constituerait la « vérité historique », puisqu’en définitive les deux systèmes se vaudraient, avec même une petite préférence pour le premier dans l’échelle de l’horreur et du crime… Il faut donc réécrire l’Histoire.

 

A ce moment, je me suis demandé quel était son rapport avec Michel Le Bris, qui vint le saluer à la fin de la conférence, et comment l’ancien dirigeant de la GP, qui était devenu non seulement le fondateur de ce festival mais aussi une icône des milieux intellectuels parisiens comme des nouvelles élites bretonnes, pouvait accepter si facilement cette révolution à 180 degrés. Je ne pus que constater le soutien massif du public à un tel discours. Il n’y eut pas une seule critique, en dehors de la mienne en fin de séance. Toutefois, une question vint de la salle. Elle avait été posée par un homme d'une trentaine d'années, du style jeune cadre dynamique (ou militant LREM), qui se demandait sur un air faussement naïf comment une telle idéologie criminelle avait pu se développer depuis 1848 (date du manifeste de Karl Max) et survivre encore aujourd'hui. Heureusement dit-il, avec l'approbation bruyante de la salle, cette idéologie est morte ! La réponse du conférencier se fit vague. Il tenta de relativiser un peu les bienfaits de notre cher XIXe siècle, en mentionnant quand même brièvement la question du travail des enfants en Grande-Bretagne à cette époque.

 

A la fin de la conférence, je vins lui faire part de ma réaction en lui précisant que mon approche était d’inspiration marxiste, et je lui indiquai que je trouvais sa position par trop caricaturale sur le plan historique. Je lui rappelai que Marx s’était contenté de faire la critique du capitalisme en Grande-Bretagne, ce qu’il admit volontiers à ma grande surprise. Etait-ce un signe de cynisme ? Ou avait-il au contraire simplifié à l’extrême son discours afin de ne pas prendre à revers son auditoire ? Malgré tout, je constatai qu’il restait prisonnier de son propre système d’interprétation, dans la mesure où il ne parvenait pas à comprendre que les idéologies et les systèmes politiques se réclamant du communisme avaient correspondu à des réalités diverses, et à des moments différents et avaient de ce fait considérablement évolué de Marx à Gorbatchev. Il n’admettait notamment pas les lignes de fracture entre Marx, Lénine et Staline, et voyait le tout comme un continuum intangible. Il ne retenait finalement que leur aspect répressif et leur caractère « criminogène », qui constituait pour lui le lien commun et profond qui unissait par essence tous les régimes communistes. Cette position de principe interdisait donc tout débat.

 

En définitive, la vision de cet idéologue anticommuniste me paraît extrêmement simpliste, non seulement parce qu’il s’agit d'une conception purement idéaliste (au sens philosophique du terme) où le monde serait mû seulement par des idées sans aucune considération des faits, mais encore parce que selon cette logique l’idéal communiste est une utopie qui mène nécessairement au crime. Il en serait de même de toute autre idéologie de libération ou d’émancipation sociale. Elle serait contre nature en refusant de se satisfaire de l’ordre des choses. Toutes proportions gardées, Thierry Wolton reprend la thèse du TINA[10] de Margaret Thatcher qui poussait les peuples à s’accommoder de leur destin tout tracé, et donc à accepter joyeusement l’ordre établi. Je note surtout le profond conservatisme et l’étroit conformisme qui semblait aujourd’hui régner dans cette salle d’Etonnants voyageurs, un festival qui avait jusqu’à présent fait preuve d’une certaine audace formelle, et au moins d’un grand imaginaire. J’en arrive à me demander s’il s’agit là d'une tendance nouvelle qui agite notre société, ou de l’amorce d’une régression sans nom qui nous ferait retrouver le chemin du « meilleur des mondes » que professait le Docteur Pangloss dans le Candide de Voltaire…

 

Au-delà du marxisme et du communisme, au-delà même de la réalité des faits historiques et de la complexité de leur déroulement, cette volonté de criminaliser de manière absolue des idées non conformes à la pensée dominante sur la base d’une tragique dérive qui a servi de bouc émissaire, ce refus implicite de tout projet de changement de société, sans même parler des rêves les plus fous, tout cela nous conduit droit à un monde résigné, aseptisé et uniforme. Tout effort pour créer une réelle solidarité entre les exclus de ce monde au profit d’un nouvel ordre plus juste, semble voué à être soumis au jugement impitoyable de nos nouveaux censeurs. La critique même de notre système économique et social et devient suspecte, et l’on peut se demander où s’arrêteront les prémices de cet ordre moral qui nous menace. Si ce que j’ai vu ce jour-là au sein d’un festival généralement apprécié devient le prototype de nos futurs rapports humains, il y a alors de quoi s’inquiéter. Y a-t-il encore une place pour l’utopie aujourd’hui ? Peut-on encore inventer une vie nouvelle ?

 

[1] Il y a effectivement chez Marx une approche historique par les modes de production, mais celui-ci n’a cessé de la reprendre, notamment dans le dernier Livre du Capital (« Les théories sur la plus-value ») et a introduit la notion de « mode de production asiatique », qui pourrait sous certaines conditions caractériser l’URSS stalinienne ou la Chine de Mao, et qui a entraîné de grands débats chez les marxistes français des années 1960-70.

[2] Dans le contexte tragique de l’invasion de l’URSS par Hitler, Staline fit un discours bouleversant en décembre 1941 où il appelait ses « Frères et ses sœurs à défendre la patrie », rompant ainsi avec la phraséologie habituelle.

[3] Thierry Wolton, « Une histoire mondiale du communisme » Tome 1

[4] Beaucoup d’autres expériences révolutionnaires ont connu une telle ambition (Révolution Française, Kibboutzim).

[5] Il y a souvent une confusion entre le taux de croissance qui ne peut se maintenir durablement et le développement réel.

[6] Aux USA, les syndicats lancèrent une grève générale le 1er mai 1886 pour la journée de 8 heures qui s’étendit dans tout le pays. Le 3 mai à Chicago une manifestation d’ouvriers anarchistes se solda par 3 morts à Haymarket square puis, à la suite d’une provocation policière, une bombe explosa qui tua 1 policier, et 7 autres de plus dans la bagarre qui s’ensuivit. Cinq syndicalistes furent pendus en représailles. En souvenir de ce fait tragique, la IIème Internationale décida en juillet 1889 de commémorer le jour du 1er mai, qui devint la « Journée internationale des travailleurs ». La fusillade de Fourmies en France à l’occasion du 1er mai 1891 (10 morts) vint en confirmer la valeur symbolique.

[7] Cf. le billet de blog sur Médiapart que j’ai publié fin 2017 sur le centenaire de la révolution d’Octobre, afin de tenter de comprendre le désintérêt apparent des intellectuels pour ce qui a constitué un tournant majeur du XXème siècle.

[8] De 1917 à 1921, la Guerre Civile va opposer plus de 500.000 hommes des armées « blanches » aux 5 millions de soldats de l’Armée Rouge que Trotsky créa en grande hâte, alors qu’un blocus maritime était imposé par les Alliés qui avaient débarqué des troupes d’infanterie coloniale et que les territoires allogènes réclamaient leur indépendance.

[9] Ce néologisme inventé par Thierry Wolton assimile les classes sociales à un groupe ethnique soumis à un génocide.

[10] « There Is No Alternative » (TINA) était la formule favorite de Margaret Thatcher qui signifiait par là que le régime politique courant est indépassable, et qu’avec l’effondrement de l’URSS il n’y avait plus d’autre voie possible.

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