COVID-19, le bateau ivre du Macronisme

Enfin, la Pythie est descendue de son Olympe et a parlé. La troisième vague de Covid-19 est désormais responsable du nouveau changement de cap. La situation sanitaire, qui était hier aiguë mais contenue, serait devenue incontrôlable et justifierait une nouvelle forme de reconfinement national. L’arbitrage rendu est encore une fois un compromis douteux qui semble destiné à gagner du temps.

L’allocution télévisée de notre monarque le 31 mars[1] était attendue, mais n’a pas vraiment tranché. Le reconfinement est étendu à l’ensemble du territoire avec des modalités particulières qui ne semblent pas s’attaquer aux sources véritables du virus, mais relever plutôt du compromis habituel entre les divers groupes de pressions qui entourent l’Élysée. Cela confirme bien cette idée toute rimbaldienne d’une dérive sans panache, que l’on pourrait exprimer aujourd’hui sous la formule populaire « qu’il n’y a plus de pilote dans l’avion ».

 

L’état actuel de la pandémie dans le monde

 

On doit me semble-t-il s’intéresser en premier à l’état de la pandémie dans le monde à la date du 2 avril 2021, (ce sont les données des « Décodeurs » du Monde, dont la source principale est l’université américaine Johns-Hopkins, qui est considérée comme très fiable au niveau international). Le calcul est fait ici par moyenne glissante sur 7 jours. Voici le nombre moyen de cas quotidiens enregistrés :

Figure 1

 

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Globalement, on constate que l’évolution de la pandémie est assez homogène dans le monde, avec une certaine synchronicité des courbes entre pays (les sommets sont atteints à peu près en même temps), ce qui est logique puisque l’épidémie en devenant mondiale suit désormais une trajectoire qui est presque commune, tant pour les cas constatés que pour le nombre de décès. Il n’est pas donc surprenant d’observer des similitudes avec les courbes correspondantes pour la France (voir Figures 4a et 4b).

 

Toutefois, dans ce 1er graphique la courbe de tendance hebdomadaire indique deux petits sommets pour la période entre le 11 décembre 2020 et le 9 janvier 2021. C’est en partie un artefact statistique dû au lissage, mais il est probable que ce double point haut n’a pas été complètement synchrone pour tous les pays car les différences de politique sanitaire interviennent malgré tout et jouent sur le calendrier.

 

L’évolution générale dans les dernières semaines est assez claire. Elle indique une reprise régulière et rapide de l’épidémie depuis la fin février, et une montée progressive du nombre de cas qui atteint 628.853 nouveaux cas constatés le 2 avril (mais la valeur moyenne en glissement sur 7 jours est de 586.405 cas, c-à-d le chiffre affiché sur la courbe de tendance). C’était le niveau du 11 novembre.

 

L’évolution du nombre de décès est moins marquée

 

Le graphique de la Figure 2 donne une image assez différente de cette reprise de la pandémie. Au décalage classique entre le moment de la déclaration de la maladie et celui de l’enregistrement du décès s’ajoutent des phénomènes particuliers qui font que l’évolution du nombre de morts (calculé toujours en moyenne glissante sur 7 jours) diffère sensiblement de celle des cas avérés. On peut le constater ici en notant que la courbe se creuse moins que celle des cas et que le taux de mortalité atteint au 2 avril est relativement inférieur à celui d’avant le sommet de la seconde vague (fin 2020/début 2021), même s’il reste élevé. On peut l’interpréter autrement en disant que le plateau des décès tend à se stabiliser à un niveau assez élevé qui remonte un peu depuis le début mars.

Figure 2

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On peut résumer ces observations en notant simplement que le nombre de cas évolue plus vite ces dernières semaines que le nombre de décès. Cela signifie que le degré de contagion du virus s’est accru (probablement en raison des « variants »), mais que ses conséquences létales restent encore limitées pour l’instant. S’il y a effectivement une accélération de la circulation du virus, elle est apparemment moindre pour la mortalité. Il semble donc difficile de parler d’une aggravation brutale de la situation épidémique globale qui serait strictement liée à la dynamique propre du virus, puisque l’issue fatale ne suit pas dans la même proportion les nouvelles contaminations[2]. Au-delà des particularités propres à chaque pays, il semble que d’autres facteurs spécifiques interviennent qui peuvent accentuer ou freiner les effets sur la mortalité. Il faut voir ce qu’il en est en France.

 

La dynamique spécifique de l’épidémie en France

 

La pandémie est certes mondiale, mais les pays et les continents ne sont pas touchés au même degré ni dans le même laps de temps. Les décodeurs du Monde ont établi une carte particulièrement intéressante, qui permet de replacer la situation actuelle de l’épidémie en France dans le contexte mondial. Cette carte affiche la « dynamique » de la pandémie, que l’on mesure ici par le nombre moyen de cas quotidiens sur les 7 derniers jours (par million d’habitants), compte tenu des réserves habituelles sur les différences de déclaration. Elle est réalisée à la date du 2 avril.

 

Dans la version ci-dessous (Figure 3), les données récentes liées au COVID dans chaque pays sont présentées selon un gradient de couleur qui s’assombrit selon le degré de virulence du virus. Les pays les plus frappés ont ici la plus forte moyenne de cas quotidiens sur les 7 derniers jours par million d’habitants, ce qui est la meilleure mesure relative de l’importance réelle de l’épidémie et des comparaisons possibles avec d’autres.

Figure 3

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                                                      (source : Les décodeurs du Monde)

 

On constate bien sûr une accélération du nombre de cas sur les 3 continents (USA, Amérique latine et Europe), et plus particulièrement sur la Suède, la Pologne, la Hongrie, la Croatie, l’Uruguay. Mais c’est surtout la France qui enregistre à cette date des moyennes de taux parmi les plus élevées du monde dans les 7 derniers jours (588,4 cas confirmés /M d’hab. avec 4,3 morts /M d’hab.), alors que les USA par exemple n’affichent que 197,5 cas confirmés /M d’hab. avec 2,6 morts /M d’hab. en dépit de la très forte gravité de leur situation passée (plus de 30,6 M de cas et 554.000 morts en cumul, contre 4,8 M de cas et 97.000 morts en France). Notre pays semble donc bien plus touché que les autres par cette évolution très récente de la pandémie. Mais est-ce vraiment le cas ?

 

La situation en France

 

Là encore, nous nous tournerons vers les Décodeurs du Monde, qui fournissent des éléments détaillés très complets. La figure suivante, établie sur les mêmes bases que les représentations graphiques mondiales (Figures 1 et 2), nous donne l’évolution du nombre quotidien de cas (Figure 4a) et celui des décès (Figure 4b), avec toujours une moyenne glissante sur 7 jours.

 

Le constat précédent d’un décalage temporel entre les deux courbes au niveau mondial se répète dans le cas français, mais est plus fortement marqué. Alors que le nombre des cas quotidiens s’est accru considérablement entre le 8 mars et le 2 avril, gagnant pratiquement 10.000 cas de plus par 24h, soit un niveau moyen de 38.740 cas sur 7 jours, le nombre moyen de décès a pratiquement stagné autour de 700-800 morts, et est même descendu jusqu’au niveau moyen d’environ 340 morts, avant de remonter un peu à la fin mars pour atteindre finalement 277 morts le 2 avril.

 

Les profils diffèrent donc bien plus fortement, le nombre de cas s’envolant à un rythme quasi exponentiel dans les 4 dernières semaines alors que les décès tendent depuis le pic de la mi-novembre 2020 (où ils avaient dépassé les 1.200 morts en 24h) à diminuer très sensiblement et à se stabiliser autour de 300-350 morts en moyenne. L’argument invoqué par l’exécutif d’un rebond important de l’épidémie à la fin mars n’est donc valable que lorsque l’on considère le nombre de cas avérés, mais est très discutable lorsqu’on examine la mortalité spécifique qui n’a pratiquement pas augmenté depuis le début février. L’urgence sanitaire ne semble guère fondée sur ces bases, et l’on doit s’interroger sur ses causes réelles, à moins de privilégier la contagiosité qui est effectivement en forte hausse…

Figures 4a et 4b

 

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Une évolution corroborée par d’autres sources

 

A ce stade, il semble utile de se tourner vers d’autres sources pour tenter de mieux cerner la situation épidémiologique. J’ai repris naturellement les données de www.worldometers.info utilisées dans mes études précédentes qui sont plus exhaustives et reconnues internationalement par beaucoup de médias. Malgré des échelles différentes dans les représentations graphiques[3], et une présentation en anglais, on retrouve des conclusions analogues aux observations précédentes.

 

L’évolution du nombre moyen de nouveaux cas quotidiens, avec un lissage identique sur 7 jours, est en gros la même dans le graphique de la Figure 5 que dans celui de la Figure 4a. Le choix d’une échelle plus petite dans la hauteur de la variable est lié à l’étalement apparent des dates sur une plus grande longueur de temps, mais les valeurs relatives sont conservées. Il en résulte que la remontée de l’épidémie à partir de la Toussaint 2020, mesurée par l’augmentation du nombre des cas, apparaît comme beaucoup plus lente. Les écarts de niveaux s’expliquent à mon avis par de petites différences sur les sources, et dans le calcul de la moyenne, qui varie autour du millier de cas, mais les ordres de grandeur restent les mêmes. Toutefois, l’impression générale est que la progression récente de l’épidémie est moins rapide, et que l’on ne constate pas vraiment de forte accélération durable sur les 15 derniers jours.

Figure 5

 

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Il en est de même sur le graphique de la Figure 6 qui représente la courbe des décès, et leur tendance en moyenne glissante sur 7 jours. L’impression est encore plus nette, puisque depuis le début février la baisse est régulière et suit une évolution plus marquée. La différence d’évolution entre les deux courbes est donc confirmée, mais l’hypothèse d’une reprise en avril semble encore plus éloignée.

Figure 6

 

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Enfin, je terminerai par les sources françaises officielles, Santé Publique France et l’infographie de Géodes, qui ont l’inconvénient de ne suivre qu’une partie des remontées statistiques, soit dans le cas de la mortalité liée au Covid les seuls décès enregistrés dans les hôpitaux, ce qui laisse de côté les EHPAD et les décès à domicile. Je l’ai déjà noté précédemment et la différence est considérable puisque selon les données du ministère de la Santé il y avait un total de 42.458 décès cumulés pour la semaine 13 (du 29 mars au 4 avril), alors que les chiffres de Worldometers donnaient 95.640 morts au 31 mars ! On sait que le seuil symbolique des 100.000 morts sera atteint le 15 avril.

 

Malgré cette différence de taille (du simple au double), le constat est globalement analogue. Si on se limite au nombre moyen de décès par semaine, la sources Géodes m’a permis de tracer une courbe des décès hebdomadaires dont le profil est sensiblement le même qu’avec les données des autres sources (Figure 7). On constate une baisse régulière de cette mortalité depuis le début février (semaine 5 de 2021) et on peut même, si on le veut, observer une très légère remontée sur la dernière semaine (S13).

Figure 7

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                                                                          (Source : Géodes - Santé publique France – graphique JFV)

 

Et confirmée par diverses autres données

 

On peut à nouveau se référer aux Décodeurs du Monde, qui ont l’avantage de produire plusieurs autres graphiques significatifs. Dans la figure 8, on peut comparer trois graphiques (a, b, c) qui décrivent les différents profils de l’évolution de l’épidémie au sein de l’hôpital. L’accroissement significatif des hospitalisations sur la dernière période (8a) est tout à fait cohérent avec ce que l’on sait de la reprise de la contamination (comme dans la Figure 4a). L’accélération est encore plus sensible avec la courbe des nouvelles admissions en réanimation (8b), qui exprime une nette aggravation de la maladie qui revient au niveau du pic de la Toussaint (473), et la dépasse même ponctuellement (632 le 6 avril).

Figures 8a, 8b, 8c

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(Source : les Décodeurs du Monde)

 

Par contre, et cela confirme les observations passées, la mortalité tend plutôt à ralentir et diminuer (8c). C’est donc bien l’hôpital, et sa capacité à y faire face, qui pâtit le plus de la pandémie dans l’immédiat. La dynamique propre du virus n’est qu’un aspect particulier de la crise sanitaire, qui à mon avis se concentre plutôt sur le maillon faible de notre politique sanitaire, la dégradation de nos infrastructures hospitalières et de leur encadrement humain au sein de ce service public essentiel.

Figure 9

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                                                       (Source : les Décodeurs du Monde)

 

Enfin, il reste me semble-t-il un dernier aspect à aborder, la pertinence de certains indicateurs très discutables comme le taux d’incidence qui est le plus souvent médiatisé. Comme je l’ai plusieurs fois souligné dans mes précédents articles sur la Covid-19, ce taux varie d’abord avec le nombre de tests (puisque c’est un rapport sur un dénominateur de 100.000 habitants qui reste fixe) et n’est pas vraiment représentatif de l’épidémie. Dans le graphique ci-dessus (Figure 9), on constate bien que le nombre de personnes positives n’est pas ou peu corrélé avec le nombre de personnes testées (par des tests RT-PCR et antigéniques).

 

Beaucoup d’autres facteurs interviennent dans les motivations des gens qui se font tester et les deux courbes sont tout à fait distinctes, ce qui résulte notamment de comportements particuliers liés à la conscience ou non de la nécessité de se faire dépister. L’accentuation récente du dépistage semble résulter d’une crainte massive du retour de l’épidémie, mais ne se traduit pas par une augmentation dans les mêmes proportions des résultats positifs. Le taux de positivité (qui est plus représentatif de la réalité de l’épidémie) était en effet de 6,2 % au 1er décembre 2020, et a régulièrement augmenté depuis pour atteindre 7,3 % le 4 avril 2021. Depuis quelques jours, on constate un décrochement brutal et un peu erratique du nombre de personnes testées, ce qui a mécaniquement entraîné une forte hausse de ce taux à 8,6 % le 9 avril 2021, qui est difficile à interpréter car cela peut aussi bien être le résultat attendu des mesures restrictives prises le 31 mars que d’un changement de comportement des populations, qui est de toute façon un phénomène complexe. Globalement, c’est certes un signe de progression sensible du virus, mais ce n’est pas à mon sens une indication suffisante pour parler d’une aggravation dramatique de la pandémie à partir de la fin mars.

La répartition de la pandémie sur le territoire

Il est un autre aspect de cette question que j’avais longuement exploré dans le passé, la distribution géographique de la pandémie sur le territoire national qui a toujours été extrêmement inégale, avec des rapports régionaux variant de 1 à 10, voire plus. La politique sanitaire du gouvernement s’était orientée au début de l’année vers une approche plus fine, territorialisée et visant à cerner les foyers locaux, afin d’opérer des traitements différenciés selon les conditions particulières de chaque territoire. Cela m’a semblé un principe logique et adapté aux circonstances dans la mesure où les situations particulières obéissaient à des logiques différentes. Je peux comprendre que certains y voient une remise en cause du principe d’égalité des territoires, qui est très abstrait et théorique, mais qui ne s’oppose pas en droit à des traitement séparés lorsque les conditions le nécessitent. C’est d’ailleurs un vieux débat depuis la Révolution, qui a toujours été tranché en France dans le sens de l’intérêt général et du progrès social, qui implique justement un effort d’égalisation des conditions lorsque celles-ci sont trop divergentes. Mais je ne crois pas que ce soit une remise en cause de cette logique qui explique le retournement de la politique sanitaire d’Emmanuel Macron, et le retour à une politique uniforme sur le plan national. D’autres facteurs évidents ont joué dans ce qui est avant tout une politique de com’.

 

Il faut d’abord revoir si la distribution des caractéristiques épidémiologiques a éventuellement changé au début de cette année. On peut me semble-t-il se contenter d’une étude de la répartition des décès, qui sont les indicateurs les plus significatifs de la gravité de cette pandémie[4]. Je présenterai en premier la distribution par régions qui donne les grandes tendances, puis par départements qui permet d’affiner les analyses et de mettre en évidence d’éventuels phénomènes nouveaux.

Figures 10a et 10b

La répartition des décès par régions

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                                                                                                                   (Source : Géodes - Santé publique France)

 

Dans les deux graphiques de la Figure 10 ci-dessus, on compare la distribution dans l’espace national des morts de la Covid à deux moments différents (10a et 10b). Le premier se situe lors de la semaine S38 de 2020 (soit du 14 au 20 septembre 2020), qui est la date de référence la plus communément utilisée avant le début de la seconde vague, où le nombre cumulé des décès en moyenne glissante sur 7 jours atteignait 11.918 morts (source Géodes). Le second graphique présente la situation d’aujourd’hui, ou plus précisément lors de la semaine S13 de 2021 (du 29 mars au 4 avril), qui affiche un total de 42.458 morts (selon cette source), lorsque la décision fut prise de généraliser le mode de confinement actuel. En l’espace d’environ 6-7 mois, le nombre total de morts a presque quadruplé[5]. L’intérêt de ce type de représentation est de comparer les distributions géographiques dans le temps.

 

On peut effectivement observer une certaine dissémination du virus dans toute la France, qui se diffuse dans la région Ouest notamment, à partir des capitales régionales (Toulouse, Bordeaux, Nantes et assez loin derrière, Rennes). Les équilibres régionaux ont également un peu changé, le poids relatif de la région lyonnaise ou de la Côte d’Azur s’est en particulier accru par rapport à Paris et au Nord ou Nord-Est. Si l’on prend comme référence la région Bretagne (comme je l’ai fait précédemment) qui est peu touchée, le nombre moyen de décès est passé de 128 à 622 sur la période, soit une multiplication par près de 5, et donc une propagation plus rapide du virus. Dans le même temps, la région Ile-de-France passait de 4.083 à 8.438 morts, soit un simple doublement. Toutefois, et c’est l’essentiel, malgré cette généralisation de la pandémie sur le territoire, celle-ci reste limitée et l’on constate encore une fois que la France reste toujours divisée en deux par la Covid, la plus grande partie de la zone située à l’est de la diagonale Le Havre-Marseille concentre les zones infectées, alors que l’ouest est beaucoup moins touché. Pour s’en convaincre il suffit de regarder le ratio entre l’Ile-de-France et la Bretagne qui passe de 31,9 à 13,6, c-à-d qu’il diminue environ de moitié mais il reste toujours élevé. Le virus en Bretagne circule en gros deux fois plus vite qu’avant, mais 13,6 fois moins qu’en région parisienne. C’est dire qu’il est loin de rattraper le niveau de contagion de la capitale. En d’autres termes, il se propage effectivement plus dans les régions qui étaient précédemment moins touchées, mais il reste relativement contenu et la situation est loin d’être urgente au niveau régional…

 

Figure 11

Les taux d’accroissement relatifs dans les régions

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                                                                      (Source : Géodes - Santé publique France – graphique JFV)

 

A partir des données de Géodes, j’ai pu construire un graphique des taux d’accroissements du nombre de décès pour chaque région et les comparer systématiquement entre eux (Figure 11). On constate bien qu’à l’exception de la Martinique (qui est un cas particulier) les 3 régions où le nombre des décès a progressé moins que la moyenne globale (+256,1 %) sont l’Ile-de-France, le Grand-Est et la grande région Bourgogne/Franche-Comté (autour de Dijon), qui sont de vieilles régions industrielles touchées plus tôt et où l’épidémie était déjà bien avancée. A l’inverse, ce sont toutes les autres qui ont progressé plus vite que la moyenne, en particulier celles de l’Ouest et du Sud-est mais aussi quelques zones densément peuplées comme PACA, le Nord et la région lyonnaise qui ont rééquilibré la carte précédente où les 3 premières avaient une longueur d’avance.

Des disparités toujours importantes

 

L’analyse par départements confirme globalement ce constat comme on peut le voir sur les Figures 12a et 12b. Elle permet aussi de préciser les dynamiques locales et régionales. Si l’on reprend notre référence bretonne, on constate qu’un département dynamique comme l’Ille-et-Vilaine, qui bénéficie du rôle d’entrainement de la métropole rennaise, a vu son nombre de décès passer de 76 à 345 entre la semaine S38 de 2020 et la semaine S13 de 2021, soit une augmentation de +354 %, alors que dans le même temps Paris passait de 997 à 2.087 morts, soit +109 % (un doublement). La capitale reste la plus touchée (voir Figure 13). C’est proche des ratios entre régions. Par contraste, un petit département voisin comme les Côtes d’Armor a enregistré une multiplication par plus de 10 de ses morts de la Covid (+950 %), mais il s’agit toutefois d’un passage de 2 à 21 décès sur la période !

Figures 12a et 12b

La répartition des décès par départements

 

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                                           (Source : Géodes - Santé publique France)

 

Les grandes masses restent fondamentalement les mêmes et nos deux cartes à 6-7 mois d’intervalle font apparaître peu de modifications structurelles. Ce sont en réalité les métropoles régionales et les grandes villes qui concentrent l’essentiel de la croissance de la létalité, ou alors de petits départements ruraux qui rattrapent leur « retard » sans que cela soit numériquement très significatif. A cet égard, c’est la Lozère qui connaît le plus fort accroissement, soit +3.100 %, mais pour des chiffres absolus qui varient de 1 à 32. Cela relativise fortement le discours sur la diffusion générale de l’épidémie. Le graphique de la Figure 13, tiré du Monde, donne le détail des décès par département au 2 avril.

Figure 13

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                                                                 (Source : les Décodeurs du Monde – graphique JFV)

 

L’examen attentif des données départementales (Figures 13 à 16) montre la persistance d’importantes disparités entre les résultats des différentes entités territoriales, qui varient aux extrêmes dans un rapport d’environ 1 à 70 ! C’est valable également pour le nombre d’hospitalisations (Figure 14) qui reste toujours le plus élevé dans les départements de l’Ile-de-France et tous ceux qui ont été historiquement touchés en premier.

Figure 14

La répartition des hospitalisations par départements

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                                                               (Source : les Décodeurs du Monde – graphique JFV)

 

Toutefois, le graphique de la Figure 15 permet de relativiser quelque peu la mortalité départementale quand on rapporte le nombre des décès à la population locale, en les calculant par million d’habitants. La prise en compte de l’importance relative des populations tend à réduire les écarts réels, mais ceux-ci restent malgré tout élevés, de l’ordre de 1 à 25. On notera le chiffre extrêmement fort du Territoire de Belfort qui atteint 3725 morts pour 1 million, qui s’explique par la densité et l’ancienneté industrielle de cette zone.

Figure 15

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                                                               (Source : les Décodeurs du Monde – graphique JFV)

Enfin, comme le discours de l’exécutif du 31 mars sous-entendait implicitement une aggravation brutale des conséquences de l’épidémie qui aurait conduit le Conseil de défense à envisager de nouvelles mesures visant à généraliser un confinement renforcé, il faudrait vérifier si des signes inquiétants se sont manifestés dans la période précédant cette décision. Le journal Le Monde avait malicieusement noté que les décès à l’hôpital avait baissé de 78 personnes en 24h, étaient nuls en EHPAD ou autres établissements, mais que le nombre des sorties avait diminué de 268 par rapport à la veille. Sur la dernière semaine, l’évolution du nombre de morts a été contrastée (cf. le graphique de la Figure 16), certains départements voyant leurs chiffres augmenter considérablement (des territoires ultramarins ou ruraux, mais aussi sur la Côte d’Azur), tandis que ceux des autres ont stagné ou chuté nettement (les zones urbaines classiques, mais aussi les départements bretons). Si la situation hospitalière semble plus grave, ce n’est pas le cas de la mortalité proprement dite.

Figure 16

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                                                              (Source : les Décodeurs du Monde – graphique JFV)

 

La question de l’âge des patients hospitalisés

 

Il reste enfin une question qui a été fort discutée dans les médias, celle de l’âge des patients qui aurait influé sur la décision gouvernementale. Comme on peut le voir sur la Figure 17, il n’y a pas de réponse toute faite. En fait, même si l’âge moyen d’hospitalisation a un peu baissé, la situation n’est pas vraiment catastrophique.

Figure 17

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       (Source : les Décodeurs du Monde)

 

Ce tableau inspiré de l’épidémiologiste Germain Forestier, donne une présentation des hospitalisations à la date du 2 avril en deux dimensions, qui croisent les régions et l’âge des patients (regroupés par classes d’âge). J’ai isolé quelques ratios afin de mieux le lire. On constate tout d’abord que les 5 premières régions en termes d’hospitalisation, qui sont sans surprise l’Ile-de-France, les Hauts de France, Auvergne-Rhône-Alpes, Provence-Alpes-Côte d’Azur et le Grand-Est, concentrent à elles seules 69,6 % des patients à la date du 2 avril. Ce ratio s’élève avec l’âge pour atteindre 75,1 % pour la catégorie des 40-49 ans, puis diminue légèrement ensuite pour représenter les 2/3 des plus de 90 ans, une baisse qui s’explique vraisemblablement par la combinaison de deux facteurs : les personnes déjà décédées étaient en majorité les plus âgées et celles qui restent ont probablement acquis une certaine immunité, du fait notamment de la priorité qui leur a été donnée pour la vaccination. Par ailleurs, il faut noter que 80 % en moyenne des patients de plus de 60 ans appartiennent à ces 5 régions, et que cette proportion reste assez stable pour les régions plutôt rurales, mais diminue sensiblement pour les DOM-TOM où elle chute à un niveau plus bas, entre 40 et 60 %. Il semble donc évident que les hospitalisations touchent en priorité les régions où la population est la plus dense, qui sont aussi celles où se regroupent les plus âgés, même si la part de ces derniers qui sont hospitalisés tend à diminuer un petit peu avec l’avancée de l’immunité et de la vaccination.

 

L’interprétation du tournant sanitaire

 

La décision du 31 mars dernier contredit toute la politique précédente, constituée de séries de mesures ciblées et graduelles dans une perspective d’équilibre entre la préservation des activités économiques et la régulation de l’épidémie. A travers un discours de communication assumé mais opaque, qui visait apparemment à gagner du temps en espérant que la vaccination produise ses effets, le pouvoir cherchait surtout à éviter l’explosion (ou l’implosion) au sein des hôpitaux, qui est me semble-t-il le seul véritable objectif recherché au-delà de la nécessité pour lui d’assurer sa survie politique. L’épidémie ne s’est pas résorbée d’elle-même, l’élargissement croissant des restrictions n’a pas produit les effets escomptés, et le virus continue à se répliquer sans toutefois atteindre un fort degré de dangerosité en lui-même puisqu’il continue à se répandre plus ou moins lentement sur les territoires.

 

Sa véritable limite est aujourd’hui atteinte pour d’autres raisons, qui sont fondamentalement liées aux insuffisances chroniques des capacités hospitalières existantes, dont plusieurs décennies d’austérité voulue et de rentabilisation forcenée ont conduit à saper l’efficacité. Les discours habituels, et encore plus les dernières promesses présidentielles, ont porté sur l’augmentation rituelle du nombre de lits de réanimation, sans aucun effet réel. Entre les divers lobbies médicaux et autres, et devant la perspective d’une faillite retentissante de tout notre système sanitaire, le gouvernement a tranché en faveur d’une course en avant, mâtinée de la velléité d’un resserrement de vis général pour tranquilliser les plus angoissés, mais au prix d’un abandon total de l’intérêt général. Ce n’est pas un compromis de plus, mais la poursuite d’une errance tragique vers le moment illusoire où notre monarque croit repousser l’échéance électorale de 2021. Toutes les conditions sont réunies pour un fiasco historique où la Covid-19 jouera le rôle bien connu de bouc émissaire…

[1] Voir notamment l’article du Monde/AFP publié sur son site le 31 mars 2021, qui détaille les mesures.

[2] Sur cette tendance générale dans la dynamique du virus au décalage entre contamination et létalité, voir notamment mes deux derniers billets consacrés à la pandémie sur Médiapart, « Où en est-on avec l'épidémie de Covid-19 en France ? » du 22/09/2020, et « La généralisation du couvre-feu est-elle justifiée ? » du 20/01/2021.

[3] Ce n’est pas en soi un problème si l’on prend soin d’afficher la méthodologie précise suivie. Par contre, dans des opérations de communication comme celle repérée par Médiapart, et décrite dans un article de Caroline Coq-Chodorge intitulé « Covid : Jean Castex a présenté des ‘projections’ trafiquées aux parlementaires » et publié le 9 avril 2021, on a affaire à des manipulations explicites. En l’occurrence, le premier ministre a proposé un diaporama où des simulations à caractère pédagogique avaient été présentées comme des projections de la réalité, ce qui est un grave travestissement du travail scientifique. Mais c’est hélas un conflit classique entre le Politique et l’Expert, que j’ai moi-même connu.

[4] Pour les cartes de répartition des données la seule source significative est Santé Publique France, en dépit du fait que ce n’est qu’environ la moitié des décès (en hôpital) qui est suivie. L’ordre de grandeur de la ventilation reste en gros pertinent.

[5] Les chiffres équivalents selon Worldometers donnent un rapport de 1 à 3 sur la même période.

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