66/34 - Marine a perdu, Macron n'a pas gagné !

Ce fut un grand soupir de soulagement dans toute la France, ce soir du second tour ! Marine Le Pen a perdu l’élection présidentielle le 8 mai 2017 et son score est sans appel : 33,90 % des voix contre 66,10 % pour le triomphant Emmanuel Macron. En dépit de ce résultat inattendu et apparemment remarquable, ces chiffres ne reflètent pas la réalité et il s’agit en fait d’une victoire à la Pyrrhus.

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  1. Un score apparemment sans appel :

    Et oui, Marine Le Pen a perdu, comme prévu (et même comme je l'avais modestement prévu dans un précédent billet). Elle n'obtient qu'à peine plus du tiers des voix (33,90 %) selon les derniers résultats du Ministère de l'intérieur, et tous les fantasmes, toutes les craintes de la période d'entre-deux tours n'étaient finalement pas fondés. L'écart de voix en % est écrasant (33 points), et c'est ce qui constitue en fait la plus grande surprise. En dépit des fortes incertitudes du contexte, beaucoup de sondeurs sérieux avaient prédit un rapport probable de l'ordre de 60-40 (proche de mon modèle de simulation), mais cela ne s'est finalement pas produit. Le fameux « plafond de verre » semble avoir alors marché, mais est-ce la fin de l’histoire ?

    Pour Macron, le problème est autre. Son score étonnant de 66,10 % est présenté par ses partisans et surtout par lui-même comme un ralliement à sa ligne, ce qu'il avait d'ailleurs toujours dit. Rien n'est moins sûr comme l'ont démontré les débats sur les chaînes TV et autres médias dès les premières minutes. Malgré un effort méritoire des présentateurs, les autres partis (ceux qui se sont opposés à lui) ont très vite pris leur distance et rappelé qu'il était d'abord un président « par défaut » et la question des législatives s'est très vite imposée comme une évidence, comme si ce devaient être les 3ème et 4ème tours d'une campagne interminable, dont il faudrait attendre le résultat pour savoir si Emmanuel Macron a véritablement gagné. C'est fondamentalement vrai.

     

  2. La réalité des chiffres :

    Quand on s'intéresse aux chiffres précis[1], ce qui m'arrive souvent ici, j'ai été surpris par leur absence dans les débats. Très vite, une fois passée l'annonce du score surprise, les médias ont considéré que la messe était dite et les spéculations politiques ont repris sans réaliser l'énormité du résultat. Il est vrai que cela peut apparaître comme quelque chose de rébarbatif pour le commun des mortels, et puis il y avait un tel écart ! En fait, le rapport de 66,1%-34,9% qui semble si net et sans bavure, n'est pas si clair que cela.

    Tout d'abord l'abstention a été bien plus importante que par le passé (avec un taux de 25,44 % des inscrits qui est le plus élevé depuis 1969). Cela correspond à environ 12,1 millions de personnes qui ne se sont pas déplacées, soit une augmentation de plus de 1,5 million par rapport au premier tour. Il s'agit d'un fait remarquable en soi. C’est la première fois depuis 1969 que le taux d’abstention est plus élevé au second tour d’une élection présidentielle qu’au premier, ce qui est le signe incontestable d'un grand malaise chez les électeurs.

    En second lieu, et de façon bien plus significative, les votes Blancs et Nuls ont atteint un record qualifié d’« historique » les rares fois où l’on en a parlé, puisqu’ils passent de 950.000 bulletins environ à plus de 4 millions entre les deux tours, soit pratiquement 4 fois plus, mais la fièvre est vite retombée dans les commentaires des médias car il n'était pas question de gâcher la fête... Parmi les électeurs qui se sont déplacés, on en décompte 11,5 %, soit 8,51 % des votants pour les blancs et 2,96 % pour les nuls, qui ont refusé d’exprimer un suffrage. Ces votes non comptabilisés, qui représentent malgré tout 8,55 % du total des inscrits, constituent autant de voix perdues pour la détermination du résultat final, L’explosion spectaculaire du vote blanc ou nul a en fait pulvérisé le précédent record de 1969 qui était de 6,4 % des votants au second tour de la présidentielle en 1969, et qui a donc pratiquement doublé cette fois-ci. C’est un témoignage direct du refus massif d’une part significative de l’électorat d’accepter l’une ou l’autre des deux offres qui leur étaient faites au second tour.

    Quant à MLP, son recul relatif en pourcentages (par rapport aux prévisions) s'explique par des causes similaires et symétriques, qui sont liées également à l'abaissement du seuil d'éligibilité (moindre niveau de suffrages exprimés) qui diminue dans son cas le pourcentage affiché. Par contre, comme le FN l'a souligné à plusieurs reprises, sans que personne ne semble y prendre garde, son nombre total de voix a encore augmenté, passant à près de 11 millions (10.644.118 exactement), ce qui est un record historique et relativise fortement la théorie du « plafond de verre ».

    Au total, plus de 16,2 millions de personnes (34 % des 47,6 millions d'inscrits) n'ont pas participé au vote ou exprimé leur suffrage. Sur les 31,4 millions de suffrages exprimés, Emmanuel Macron a recueilli environ 20,7 millions de voix. En d’autres termes, le candidat d’En marche n'a été élu que par 43,63 % du corps électoral, ce qui est loin de constituer une majorité absolue.

     

  3. La leçon des chiffres :

    Un autre enseignement d’ordre général, ou plutôt la confirmation des résultats de mes études précédentes sur les modèles de simulation, est à tirer. L’analyse des données de cette élection présidentielle vise aussi à rappeler ce qui devrait être une évidence en matière électorale. Il faut raisonner sur les nombres de voix en valeur absolue et non sur des pourcentages qui sont toujours relatifs et susceptibles de créer une illusion statistique, si l'on se contente de raisonner au premier degré. L'impression de grand écart que donne le score en pourcentages est essentiellement engendrée par le relativement faible niveau des suffrages exprimés pour ce type d'élection. Avec un taux d'abstention plus normal et surtout un nombre de votes blancs et nuls dans la moyenne, le résultat aurait semblé fort différent.

    Pour s'en convaincre, on pourrait en effet raisonner sur une hypothèse fictive selon laquelle les abstentionnistes et les votes blancs et nuls auraient suivi le parcours attendu. Si l’on réintégrait ainsi dans le vote disons 2 millions de participants et 3 millions de suffrages exprimés, et que de plus l’on admette que ceux-ci auraient voté Macron au second tour (car la probabilité d’une réserve de vote disponible pour Le Pen est faible), on obtiendrait alors 5 millions de voix en plus pour En Marche. Cela donnerait 36,4 millions de suffrages exprimés au total, dont 25,7 pour Macron et toujours 10,6 pour MLP. Le score s’élèverait alors à 70,6 % en faveur d’EM et 29,4 % pour le FN. Ce ratio théorique 70/30 est bien plus représentatif de la réalité du rapport de forces exprimé dans cette élection, et pas si éloigné du 80/20 de Chirac-Le Pen en 2002. Il nous montre bien le peu de réalisme de la dramatisation excessive du danger Le Pen et du rôle d’épouvantail qu'on lui a fait jouer, du moins dans les conditions actuelles.

    Toutefois, pour faire bonne mesure, si je supposais par pure hypothèse d'école que ces 5 millions de voix se portaient au contraire et par extraordinaire sur Le Pen, on obtiendrait alors 15,6 M pour le FN et 20,7 M sur EM. Le score serait alors d'environ 60-40 en faveur de Macron. Là encore il n'y aurait aucun danger réel, mais l'écart entre les deux candidats serait effectivement réduit, et l'on resterait paradoxalement proche des premières estimations de l'entre-deux tours.

     

  4. La comparaison avec le modèle de simulation :

    Il m'a semblé utile de revenir sur mon modèle de simulation précédent et d'en comparer les résultats avec les chiffres officiels du second tour (voir le tableau de synthèse à la fin), afin de tenter de mettre en évidence quelques uns des éléments ou facteurs explicatifs qui ont joué dans le sens de l’évolution constatée.

    J'avais notamment surestimé l'abstention (d’1,35 million de personnes) en supposant qu'une part significative (20 %) de l'électorat Mélenchon du premier tour n’irait pas voter. En réalité, il semble que seule la moitié de ma projection d’abstentionnistes insoumis se soit effectivement abstenue, l’autre moitié s’étant reportée en fait sur le candidat d’EM, probablement au dernier moment, ce qui expliquerait à la fois le moindre taux global d'abstention et le plus fort score en faveur de Macron.

    Par contre, j'avais nettement mieux anticipé le nombre des votes blancs (environ trois millions) en raison de mes hypothèses assez vraisemblables sur le comportement des électeurs de Mélenchon, que je supposais plus attirés par un acte symbolique de participation plutôt que par une abstention pure et simple. Ce raisonnement a été corroboré par les résultats de la consultation des Insoumis par Internet, qui a donné le 2 mai un peu plus du 1/3 d’intentions de vote pour Macron, les 2/3 restants se partageant presqu’également entre l’abstention et le vote blanc. En ce qui concerne les votes nuls, qui sont plus difficiles à cerner puisqu’une partie seulement d’entre eux peut être qualifiée de volontaire, l’autre étant le fruit du hasard, mon évaluation était plus fragile et j’avais surestimé leur augmentation de 1,4 millions de votes. Toutefois, leur nombre a quand même été multiplié par près de 4 entre les deux tours.

    Au total, j'avais fortement sous-estimé les reports sur Macron et légèrement surestimé ceux sur MLP. Ma mauvaise estimation du total des suffrages exprimés (sous-évalués de 2,7 millions) pourrait s'expliquer en partie par l'hystérisation marquée de la campagne de l'entre-deux tours, qui a profondément clivé les électeurs et modifié leurs comportements en rendant illisibles les motivations, ainsi que probablement par la mauvaise prestation de MLP dans le débat télévisé du jeudi 4 mai qui a certainement modifié la donne. Il faut noter que j'avais construit ce modèle le soir du premier tour avec les hypothèses du moment. Le score de Macron est en définitive supérieur de plus de 3 millions à celui de mon scénario le plus probable, qui donnait de ce fait un rapport en pourcentages sensiblement plus faible (59-41).

     

  5. La signification du vote et les perspectives pour Emmanuel Macron :

    Après réévaluation et réinterprétation des résultats, il apparaît donc que la prestation relativement moins assurée de Macron est due à l'abstention et surtout à la très forte poussée des blancs et nuls. Ces deux facteurs correspondent certainement au refus de choisir entre les deux candidats, tant de la part des électeurs de Mélenchon dont c’est une quasi certitude, que de ceux de Hamon et Fillon sans que l’on sache dans quelle mesure le réflexe anti-FN a pu jouer. L'analyse ultérieure que l’INSEE devrait réaliser à l’automne sur un très large échantillon d’électeurs (de l’ordre de 60.000 personnes), combinée à une analyse sociologique détaillée, devrait permettre d'apporter des éléments de réponse beaucoup plus précis.

    L’analyse politique permet d’aller encore plus loin. Comme on l’a vu, bien qu’il ait reçu les 2/3 des suffrages exprimés, Emmanuel Macron n'a été officiellement élu que par un peu plus des 2/5 des inscrits (43,63 %). De plus, comme chacun sait, le candidat d’En marche a bénéficié d’un report de voix massif, tant au premier qu’au second tour, principalement par souci de faire barrage à la candidate du FN. A cette fin, une campagne médiatique d’ampleur inédite a porté l’appel au vote en sa faveur à un niveau inégalé dans les dernières semaines, et en particulier dans l’entre-deux tours au point de diviser profondément une grande partie de l’électorat et au bout du compte de fragiliser le système politique actuel, ce que n’a pas manqué d’exploiter avec adresse et intelligence Emmanuel Macron une fois élu Président.

    De ce fait, beaucoup d’analystes considèrent que ce dernier a été élu par défaut et que près de la moitié des voix qu’il a reçues ne correspondent pas vraiment à un choix réel envers sa personne ou son programme, ce qui réduit les suffrages légitimes qu’il peut s’attribuer à un peu plus de 10 millions de voix (sur les 20,7 millions enregistrés), soit autant que MLP. Mes travaux de modélisation semblent pour une grande part confirmer l’effet du vote « utile », et cela relativise encore plus fortement la grande victoire du candidat d'En Marche !

    L’adhésion massive envers son mouvement qu’il s’est empressé de revendiquer au nom du « rassemblement » ne repose plus que sur des méthodes de manipulation ou des manœuvres d’appareils dont on voit actuellement les conséquences. Après la gauche, c’est maintenant la droite qui est déstabilisée et son projet avéré de construction d’une large force de centre droit autour de sa personne, tout en repoussant les autres concurrents potentiels vers des marges qu’il s’empresse de nommer « extrêmes », ne peut constituer qu’une aventure personnelle orchestrée par un apprenti-sorcier, où se joue l’avenir du pays.

    Enfin, Marine Le Pen qui a obtenu la moitié des voix comptabilisées pour Macron, soit 22,4 % des inscrits, a quand même vu ses suffrages augmenter de 3 millions de voix, ce qui est un score particulièrement inquiétant dans la perspective d’un semi-échec de la tentative de recomposition macronienne qui lui ouvrirait un boulevard pour les prochaines élections…

 

 


[1] Données du Ministère de l’Intérieur au 08/05/2017. On peut noter que les résultats ont été légèrement corrigés, dont le nombre total des inscrits qui a augmenté d’environ un millier de personnes au premier tour, mais qui a baissé de 13.600 entre les deux tours.

 

 

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