La généralisation du couvre-feu est-elle justifiée ?

Castex a parlé. Le couperet est tombé comme prévu, généralisation du couvre-feu dès 18h ! Les arguments du gouvernement sont comme d’habitude hautement discutables, en particulier sa peinture d’une situation sanitaire aiguë sur tout le territoire qui justifierait l’extension de ces mesures. Pourquoi une telle précipitation et en même temps une prudence excessive ?

Le Jeudi 14 janvier 2021, nous avons encore eu droit au sempiternel exercice de style de nos autorités sur le thème de la politique sanitaire. Le Premier ministre, et d’autres, nous ont fort laborieusement expliqué qu'il faudrait passer à un couvre-feu généralisé sur l’ensemble du territoire national à partir du samedi 16 janvier à 18h, et ce jusqu’à 6h du matin. La nouvelle avait naturellement fuité pendant quelques jours afin de préparer les esprits, ce qui est de la bonne politique de communication. Il n'y avait en fait aucune réelle incertitude sur cette question de l’heure puisque tous les médias nous avaient amplement abreuvés de discussions stériles et superflues à ce sujet, alors que les experts étaient en fait sceptiques sur le gain réel, en termes de santé publique, de l’avance de 2 heures du couvre-feu dans les départements qui y avaient déjà été soumis, et que les premiers résultats n'étaient pas concluants[1]. Ce fut comme toujours un compromis entre plusieurs mauvaises options, et celui-ci était donc attendu. Pour ma part, c'est la justification que le gouvernement a donnée à cette décision qui ne m'a pas vraiment convaincu et dont je vais essayer de discuter la logique ainsi que le type d’évidence qu'on nous assène régulièrement.

 

Une nouvelle dégradation de la situation sanitaire ?

Le discours officiel, relayé avec une certaine bienveillance par la plupart des médias, n’est pas complètement cohérent dans sa forme (il varie très souvent, de manière presque aléatoire et s’adapte continuellement aux circonstances), mais il semble structuré par une certaine logique d’entretien de la peur, qui consolide son emprise psychologique sur une population angoissée par le développement semble-t-il irrationnel du virus et l’absence de perspective en dehors d’une vaccination plus ou moins évanescente. C’est là le seul facteur stable dans un univers qui paraît en grand désordre, où les messages se suivent et se contredisent sans cesse, mais qui néanmoins crée toujours plus d’inquiétude et rend le public de plus en plus dépendant de la « bonne parole » qui ne vient jamais… La réalité est malheureusement complexe et peut dans une certaine mesure accréditer l'idée que notre situation sanitaire n'arrête pas de se dégrader, tout en connaissant parfois une amélioration que l'on découvre provisoire.

 

Les éléments de cette dégradation sont clairs et je l’ai déjà souligné dans mes précédents billets sur Mediapart. Ce qui frappe le plus aujourd’hui, c’est le caractère imprévisible de nombre d'évènements récents, comme actuellement les différentes mutations du virus, non seulement l'apparition de la souche britannique du virus de la Covid-19 qui s'est progressivement installée depuis le début de l'année, mais également celles des variants sudafricain où brésilien. Les données sont encore faibles et peu significatives en l'état, mais la vitesse de leur développement inquiète fortement les spécialistes, sans que l’on puisse en tirer des conclusions fiables pour l'instant. Cette particularité nouvelle, qui augmente l'état de sidération de nos populations, constitue un premier argument formulé par nos gouvernants pour expliquer la reprise actuelle de la propagation du virus après la pause de l’été 2020, puis le second confinement de l’automne et enfin la stabilisation relative de fin d’année. Si l’on y ajoute les excès supposés des réveillons habituels, qui incriminent de manière sous-jacente toute une population de fêtards que l’on imagine plus ou moins jeunes et inconscients, la messe est dite. Il n’y a plus qu’à attendre la troisième vague qui ne saurait tarder…

 

D’ailleurs, les prémices sont là et constitueraient la preuve, ou la justification, d’une recrudescence de la pandémie. Jean Castex a déclaré le 14 janvier que « dans les 15 premiers départements où le couvre-feu a été mise en œuvre à 18h dès le 2 janvier, la hausse du nombre de nouveaux cas y est deux, voire trois fois plus faible que dans les autres départements métropolitains ». C’est semble-t-il l’argument principal avancé par la technostructure qui nous gouverne. Et pourtant, les faits sont têtus comme disait Lénine. À y regarder de plus près, les chiffres sont beaucoup moins éloquents, et peuvent même signifier le contraire. J'ai repris les données officielles, celles de Santé Publique France et notamment celles publiées en détail sur la plateforme publique Géodes, dont il convient de souligner les limites et notamment le fait que, par exemple, seuls les décès constatés en hôpital y sont traditionnellement enregistrés. Il y aurait encore d'autres critiques possibles, mais elles sont plus techniques et il n'est pas utile de s'appesantir dessus, car aucune source statistique n'est jamais fiable à 100 %. En dehors du fait évident que la période est courte et que des conclusions hâtives ne sauraient être tirées de quelques débuts de tendance, les chiffres eux-mêmes ne vont pas nécessairement dans le sens de l'interprétation gouvernementale. Il convient de les étudier plus précisément.

 

Les principaux indicateurs utilisés

Dès la fin de l’été 2020, devant la reprise de l’épidémie qui se manifestait surtout par un accroissement rapide du nombre des cas, et afin de mettre en place des mesures de restriction supplémentaires, et avant même d’envisager un reconfinement partiel, les autorités sanitaires avaient décidé début octobre 2020 de procéder à un nouveau découpage géographique du pays selon des zones de couleurs variées en fonction de 3 critères principaux :

  • Le taux d’incidence: il s’agit du rapport entre le nombre de patients ayant un test RT-PCR positif pour 100.000 habitants par semaine (en cumul glissant). Il était de 166,13 au 09/10/2020 en France (pour un objectif inférieur à 50) et de 14,8 seulement en Bretagne (région de référence). Il est donc fort, mais son calcul est discutable sur le fond car il dépend du nombre de tests effectués (il augmente avec lui) sur une population du territoire a priori fixe. De plus, c’est souvent une moyenne régionale ou départementale, qui est influencée par les résultats des seules métropoles locales.

 

  • Le taux de positivité des tests (RT-PCR) : c’est le % de gens positifs sur 100 personnes testées (sur 7 jours glissants). C’est un bien meilleur indicateur épidémique car il est directement lié aux résultats des tests, mais il était à cette date seulement égal à 11,8 % dans toute la France (contre8,7 % en Ille &Vilaine) avec un objectif officiel de taux de positivité inférieur à 10 %.

 

  • Le taux d’occupation des lits en réanimation : c’est le % de lits occupés par le Covid. Il était seulement de 28,4 % en France pour un objectif < 60 %, mais il augmentait rapidement. On avait alors 13,6 % en Ille &Vilaine au 13/10/20 (et 14,8 % en Bretagne). Ce n’est pas un indicateur direct de l’évolution du virus, mais plutôt un indicateur de la capacité hospitalière. Il révèle surtout le degré de sous-équipement sanitaire. On comprend que le gouvernement soit inquiet et surveille ce chiffre, car il reflète les limites sanitaires, locales et nationales, des possibilités de prise en charge de l’épidémie.

 

Bien que l’affichage préféré par le gouvernement, et les médias qui lui emboîtent le pas, porte sur le premier indicateur, c-à-d le taux d’incidence, qui a certes l’apparence de la simplicité et de la représentativité en fonction de la population, mais qui n’est pas réellement significatif de l’évolution de l’épidémie puisqu’il dépend d’abord du nombre de tests effectués, c’est à mon avis le dernier, la capacité hospitalière, qui est en réalité visé car c’est de lui que dépend fondamentalement le succès de la politique sanitaire officielle. Toutefois, celui-ci ne constitue pas à proprement parler un indice épidémiologique de la circulation du virus, car il dépend de facteurs structurels qui en sont indépendants. C’est un élément indéniable de la politique de santé à long terme, qui est vital mais qui ne nous renseigne pas sur le comportement du virus et l’évolution de la pandémie. Seul le deuxième indicateur, le taux de positivité des tests, est en mesure de constituer l’indicateur réellement pertinent pour mesurer la propagation du Covid.

 

Néanmoins, afin de respecter la démarche annoncée, qui vise à étudier l’adéquation du discours gouvernemental à la réalité, je partirai du premier indicateur qui semble être celui sur lequel se fonde apparemment les calculs de nos autorités. En l’occurrence, c’est la progression du nombre de cas avérés (même si, comme je l’ai plusieurs fois expliqué, cela pose des problèmes bien connus de définition), en fonction de la taille du territoire, qui est la mieux mesurée dans une première approche par le taux d’incidence, qui représente je le rappelle le nombre de patients positifs au test classique PCR sur 100.000 habitants. Sauf indication contraire, je me base sur les chiffres de Santé Publique France (et de sa plateforme Géodes) qui sont ceux des autorités.

 

L’évolution du taux d’incidence

Globalement, le taux d’incidence a très fortement augmenté depuis la fin de l’été, mais c’est en grande partie un artefact dans la mesure où le dépistage a pris beaucoup de retard en raison de l’absence de tests dans les premiers mois de l’épidémie, et a au contraire connu une extension remarquable (voire excessive) à partir de l’automne 2020 due à un mouvement en sens contraire… De ce fait, l’interprétation de la courbe de la Figure 1 doit se faire avec prudence. Il faut enfin souligner sur le plan méthodologique que l’indicateur n’est pas brut, mais lissé statistiquement en glissement sur les 7 jours d’une semaine afin de réduire les fluctuations, dues notamment aux retards de remontée des données (effet perturbateur du week-end).

 

Figure 1

Evolution du taux d’incidence global sur les 8 derniers mois

fig1

On peut donc remarquer que ce taux a connu rapidement un pic élevé aux alentours de la Toussaint (501,6 pour la semaine glissante du 27 octobre au 2 novembre 2020) qui correspond au début du deuxième confinement (vendredi 30 octobre), puis a décru tout aussi rapidement pour revenir à un niveau légèrement supérieur à 100 au début décembre (107,2 le 3 décembre). Le point essentiel ici est que ce taux enregistre une petite reprise, très modérée, avant Noël (155,6 le 23 décembre), puis descend rapidement tout de suite après (123,5 le 27 décembre) et remonte progressivement en fin d’année 2020. Il débouche enfin sur un petit plateau dans la première semaine de 2021, où il atteint 192,1 le 8 janvier et se stabilise à 184,2 le 13 janvier, qui est certes un niveau un peu élevé si l’on considère l’objectif maximal de 50 (qui est peu réaliste en période épidémique). Il semble néanmoins difficile sur cette base de parler de 3ème vague, ou même simplement de recrudescence de l’épidémie. Tout au plus doit-on admettre une légère résurgence de la circulation du virus liée probablement aux fêtes, sans que cela ne soit vraiment significatif à terme, sans autre précision…

 

Il s’agit par ailleurs d’un taux moyen au niveau du pays, qui recouvre de grandes disparités géographiques. Le 13 janvier 2021, le taux national de 184,2 correspondait à une valeur centrale comprise entre 22,6 (Martinique) et 451,8 (Saint-Barthélemy), avec une médiane à 182,8 (qui partage les 50% de départements au-dessus et les 50 % en-dessous). Les deux cartes de la répartition géographique des taux d’incidence en début d’année 2021 (cf. les Figures 5 et 6 qui affichent la situation lors des deux premières semaines de janvier) montrent bien à la fois la dispersion des taux élevés et leur concentration dans 3 grandes zones assez clairement délimitées :

- La région du Grand-Est de la France, avec notamment la Meuse, la Haute-Marne, les Vosges,

 - La région de Bourgogne et Franche-Comté, avec la Haute-Saône, le Doubs, le Jura et le Territoire de Belfort,

 - La région de Provence-Alpes-Côte d’Azur, avec les Hautes-Alpes, les Alpes Maritimes, le Var et les Bouches du Rhône.

 Sans compter le Cher, ainsi que les Ardennes, la Somme et les Deux-Sèvres qui apparaissent dans la deuxième semaine de janvier, on obtient une liste presque complète de la plupart des 15 départements qui avaient les premiers fait l’objet de mesures de couvre-feu à 18h[2]. Si l’on tient compte des autres départements limitrophes, ce sont des régions qui ont été particulièrement touchées par l’épidémie et qui ont des caractéristiques assez homogènes : forte densité de population, vieille zones industrielles, urbanisation ancienne, présence de grandes villes qui ont structuré leur aire d’attraction dans les campagnes environnantes, etc. Ce sont également une grande partie des anciennes « zones rouges » qui avaient été définies le 7 mai 2020 lors de la conférence de presse du Premier ministre sur les modalités du premier déconfinement[3]. A l’époque, c’étaient le Nord, l’Est et l’Ile de France (tout le quart Nord-Est) qui constituaient les grands foyers de contamination de l’épidémie. Depuis, il semble que la région parisienne, ainsi que dans une moindre mesure la métropole lyonnaise, ait atteint un certain degré d’immunité collective et que ce sont des marges nouvelles qui portent la dynamique actuelle de l’épidémie. Quoi qu’il en soit, les 15 puis 25 départements soumis au couvre-feu à 18h sont toujours aujourd’hui les principaux foyers actifs, et la dernière décision d’élargissement de la mesure à tout le pays pose problème.

En effet, l'argumentaire du gouvernement repose essentiellement sur l'idée que l’avancement de deux heures du couvre-feu, soit de 20h à 18h, est efficace sur le plan sanitaire et permet de faire baisser le taux d’incidence global. Il s’appuie pour cela sur les données de début janvier, où la progression des taux de ces 15 départements s’est fortement ralentie, voire inversée, alors que celle des autres régions a été au contraire plus forte en raison de la poursuite de l’épidémie.

 

Figure 2

Evolution du taux d’incidence par département en janvier 2021

fig2

La Figure 2 nous donne un tableau détaillé par département qui permet de comparer l’évolution du taux d’incidence d’une semaine sur l’autre, entre les fameux 15 départements (surlignés en jaune) et le reste de la France. En première approche, les résultats semblent donner raison au gouvernement puisqu’un calcul élémentaire du taux d’incidence moyen (moyenne arithmétique simple) donne un écart moyen de +15,7 points d’indice, et une progression moyenne du taux d’incidence entre les 2 périodes de 9,5 %. Or, 22 départements ont un taux d’évolution négatif, soit donc une baisse, dont 9 sur les 15 déjà soumis au couvre-feu à 18h. En outre, 14 sur ces fameux 15 départements témoins affichent des taux d’évolution inférieurs à la moyenne de 9,5 %. Seules les Alpes Maritimes continuent à présenter un taux d’accroissement du niveau de l’indicateur supérieur à la moyenne, soit en l’occurrence de 15,5 % ! Les services de M. Castex auraient donc en apparence parfaitement saisi la logique de cette mesure…

 

Toutefois, de nombreuses raisons d’ordre conceptuel, méthodologique et pratique s’opposent à une telle conclusion, qui serait hâtive. Tout d’abord, comme je l’ai indiqué précédemment, la signification réelle du taux d’incidence est foncièrement discutable, car cet indice varie avec le nombre de tests réalisés, quelle que soit l’évolution du taux de positivité (sauf à la limite s’il devient nul, ce qui est exceptionnel). Pendant les dernières semaines de la période des fêtes, beaucoup de gens ont décidé de se faire tester en prévision des réunions familiales ou amicales inévitablement liées à cette fin d’année. Les résultats en hausse s’expliquent de même, et le fait que le taux diminue légèrement juste après chaque évènement nous confirme en ce sens. L’existence actuelle d’un taux global encore un peu haut s’explique donc aisément par la multiplication des tests en fin d’année, mais qui n’est plus significative à long terme puisqu’elle entretiendrait la permanence de l’artefact.

 

En second lieu, il faut tenir compte dans le calcul des taux de variation des principes d’analyse statistique élémentaires, qui peuvent donner lieu à des pièges ou des illusions, susceptibles de déboucher sur de grossières erreurs d’interprétation. Je prends pour exemple le cas du Jura qui perd 7 points d’indice (de 328,9 à 321,9) mais ne diminue que de -2,1 %, en raison d’un niveau d’incidence déjà élevé. A l’inverse, le Gers, département essentiellement rural, passe d’un taux d’incidence plutôt bas de 145,8 à 119,4 (soit une perte de 26,4 points) et affiche une diminution de -18,1 %. On retrouve ici la classique différence entre les évolutions en niveau absolu et celles en valeur relative, que tout élève ou étudiant se doit de maîtriser…

 

La question apparaît nettement et de manière globale, quand on analyse ce tableau dans sa structure interne, et qu’on met en évidence les évolutions relatives réelles en les replaçant dans leur contexte. Si l’on utilise une autre présentation des mêmes données, mais avec un tri différent, en mettant l’accent sur la valeur absolue de l’indicateur et en la classant par ordre décroissant sur la seconde semaine, on obtient un autre tableau, tout aussi valable que le précédent, mais qui met l’accent sur les ordres de grandeur des différences de niveau entre départements (Figure 3). On peut constater dans ce graphique (centré sur le niveau de la seconde semaine) que le rang de classement des départements entre eux est à peu près conservé, car les écarts en valeur absolue d’une semaine sur l’autre sont relativement faibles par rapport aux niveaux de départ. C'est ainsi que les fameux 15 départements se retrouvent tous en haut du graphique car ils concernent des zones qui ont déjà un niveau très élevé de circulation du virus. Par rapport à celui-ci, l'écart relatif sur la période devient secondaire. En d'autres termes, les départements où cette mesure de couvre-feu à 18h a été fixée en premier évoluent certes moins vite que les autres, mais ils restent cependant toujours dans le peloton de tête. Au total, la distinction effectuée par les experts officiels ne me paraît pas significative d'une efficacité réelle du changement d’horaire de couvre-feu dans la lutte contre la dissémination du virus.

 

 

Figure 3

Taux d’incidence au 13 janvier 2021 (tri par taux décroissant)

fig3
 

Pour confirmer cette analyse, que semblent corroborer différents experts (voir le Monde du 16 janvier et la note de bas de page n°1), je voudrais ajouter que la cartographie officielle confirme encore ce point. Les Figures 4 et 5 ci-dessous présentent la ventilation géographique des départements avec la mention de leur niveau de taux d’incidence aux dates du 7 et 13 janvier, qui sont les deux semaines de référence. On peut ainsi constater que les deux cartes sont sensiblement les mêmes à 7 jours d’intervalle, et que seuls les trois nouveaux départements déjà cités (les Ardennes, la Somme et les Deux-Sèvres) affichent une petite progression de la circulation apparente du virus. A ce stade, il est difficile de conclure à une accélération générale et surtout significative de la pandémie. Par contre, la nécessité d’étendre à l’ensemble du territoire des mesures de restrictions supplémentaires, comme celles décidées le 14 janvier, n’apparaît aucunement à la vue de ces éléments, puisque la France est toujours coupée en deux sur un axe Est-Ouest, avec quelques exceptions qui semblent encore secondaires, tant que l’on ne fait pas appel à des indicateurs plus pertinents.

 

Figure 4

fig4

 

Figure 5

fig5

C’est d’abord le cas du seul indicateur vraiment significatif en termes d’analyse de l’évolution épidémiologique, à savoir le taux de positivité des tests qui nous permet de mesurer de façon plus scientifique l’état de la pandémie dans le pays.

 

Evolution du taux de positivité des tests

 

A l’instar de l’indicateur précédent, les données de positivité des tests dépendent d’abord du dépistage, et donc de l’existence de tests. Comme ces derniers n’ont été disponibles qu’à partir de l’été 2020, il n’est pas surprenant que la courbe de l’indicateur ne démarre qu’à partir de ce moment-là. Par contre, sa forme n’est pas nécessairement la même que pour le taux d’incidence puisque les résultats des tests sont en principe indépendants de leur nombre, et donc du degré d’intensité du dépistage. En l’occurrence néanmoins, comme on peut le voir sur le graphique de la Figure 6, la forme générale d’évolution du taux de positivité n’est pas si éloignée de celle du taux d’incidence (voir Figure 1), ce qui s’explique vraisemblablement par le profil de l’épidémie. Toutefois, les caractéristiques particulières sont différentes quand on regarde en détail, et le pic de la Toussaint est nettement plus marqué, ainsi que les à-coups en fin d’année. On observera que le plateau relatif du début janvier est plus flou, ce qui s’avère un peu inquiétant pour l’avenir… Malgré tout, on notera surtout que le seuil maximal de 10 % de tests positifs qui est officiellement recommandé n’a été dépassé que pendant la période de la Toussaint, et que le taux global actuel est de 6,6 % au 15 janvier, ce qui relativise la gravité de l’épidémie. Enfin, sur le plan de la méthode, il convient de signaler l’existence de quelques difficultés de remontée des informations jusqu’à la date du 7 janvier (avant donc la conférence de presse du 14 janvier), mais qui semblent résolues aujourd’hui.

 

Figure 6

fig6
 

Source : Santé Publique France, Géodes au 15 janvier 2021 (semaine glissante)

 

Si cet indicateur n’est pas encore très rassurant sur l’évolution générale de l’épidémie, il n’en apporte pas moins quelques précisions intéressantes sur la répartition géographique (voir la Figure 7) des différents taux départementaux, et nous donne un meilleur éclairage sur les disparités territoriales. Un examen rapide montre que seuls 3 départements dépassent le seuil de 10 % de taux de positivité, alors que les 101 autres sont en-dessous, et encore s’agit-il de niveaux peu élevés. On peut ainsi affirmer qu’en termes de dépistage du COVID la circulation du virus est revenue à un niveau encore assez bas dans la plupart des départements. Les DOM-TOM en particulier (avec notamment un taux nul à St Pierre-et-Miquelon), à l’exception notable de la Guyane et de Mayotte qui connaissent des conditions spécifiques, et les départements ruraux traditionnellement pauvres (Corse, Cantal, Côtes d’Armor, Finistère, etc.) affichent des taux inférieurs ou proches de 3 %. Même Paris, avec un taux de 4 % au 15 janvier 2021, fait figure de bon élève ! A l’inverse, on retrouve les taux les plus élevés dans les vieilles zones urbaines et industrielles classiques (Est et littoral méditerranéen), et dans la quasi-totalité des fameux 15 départements qui ont étrenné le couvre-feu à 18h et qui ont des taux supérieurs à 6 %, ce qui confirme leur perméabilité supérieure au virus.

 

Figure 7

fig7
 

La répartition géographique de ces taux par départements est encore plus claire sur la carte administrative de la Figure 8, où l’on peut vérifier que les 3 départements où le taux de positivité dépasse le seuil de 10 % (en bleu plus foncé) sont bien la Drôme, la Lozère et Mayotte… Par contre, la présence, même faible, du virus est attestée dans la plupart des autres départementaux, ce qui confirme l’existence d’un risque potentiel de généralisation, pour l’instant à bas bruit…

 

Figure 8

fig8

 

 

Le nombre d’hospitalisations

 

A ce stade, il conviendrait de jeter un coup d’œil rapide sur un autre indicateur très suivi, le nombre d’hospitalisations, qui est à la fois un indice de la progression épidémique et de la pression sur le système sanitaire. Afin de rester dans le cadre d’une analyse critique de l’hypothèse officielle d’une aggravation probable de l’épidémie en début de nouvelle année, j’ai été amené à étudier les données sur la première quinzaine de 2021 et à comparer deux instants précis, en mesurant le nombre quotidien de nouvelles personnes hospitalisées entre le 1er et le 14 Janvier, comme nous y invite l’argumentaire gouvernemental. Les résultats semblent a priori très significatifs, puisque le chiffre global a très fortement progressé entre ces deux dates, et qu’il a été multiplié par près de 2,5, passant de 677 à 1.691 personnes (soit +149,8 %). Toutefois, cet accroissement important des hospitalisations sur la période ne saurait faire illusion, car ce n’est qu’un écart entre 2 valeurs à des moment choisis de manière arbitraire, qui ne reflète pas véritablement le niveau de cet indicateur et ses variations réelles. Ce dernier fluctue abondamment en réalité, avec des mouvements d’une ampleur considérable, et de façon régulière et quasi-cyclique (ce qui laisse soupçonner des problèmes de flux et des phénomènes de retard), comme on peut le constater sur la Figure 9. L’évolution sur longue période (soit ici du 19 mars 2020 au 14 janvier 2021) se rapproche en fait du profil moyen des autres indicateurs, et la situation observée depuis la fin novembre ressemble en moyenne à un plateau assez stable (autour d’un niveau de 1.000 personnes), sans que l’on puisse déceler des indices significatifs sur la suite possible des évènements.

 

Figure 9

fig9
 

La répartition géographique des nouvelles hospitalisations (sur 24 heures) dans la première quinzaine de janvier 2021 (Figure 10) n’apporte rien de bien nouveau. La comparaison des deux cartes de France en début et fin de période montre qu’en dépit des variations importantes de niveau le classement des régions par nombre d’entrées reflète toujours plus ou moins la même hiérarchie des résultats : Île-de-France, Auvergne et Rhône-Alpes, Provence-Alpes-Côte d'Azur, Grand Est, Bourgogne et Franche-Comté, Hauts-de-France réunissent les plus mauvais chiffres. Ces deux cartes sont sensiblement les mêmes à quelques légères variations près.

 

Figure 10

Répartition des nouvelles hospitalisations le 1er et le 15 janvier 2021

fig10a

 

fig10b
 
      

 

La répartition géographique des décès

Enfin, on ne saurait terminer cette revue des différents indicateurs de propagation de l’épidémie sans aborder le critère le plus pertinent, et aussi le plus significatif, celui de la mortalité liée à la COVID-19. Les choses sont me semble-t-il claires, et le choix ici d’un indicateur en cumul ne change pas fondamentalement la conclusion qui s’impose. Globalement, le nombre total de décès a dépassé il y a quelques jours le seuil des 70.000, mais la plate-forme Géodes n’en a comme à son habitude enregistré que 48.898 à la date du 17 janvier, puisqu’environ 20.000 décès en EHPAD et autres établissements de santé sont comptabilisés à part du fait de la multiplicité des canaux de remontée des données. La courbe d’évolution des chiffres cumulés a toujours la même forme depuis la Toussaint 2020, celle d’une croissance régulière avec une pente légèrement déclinante, sans que l’on ne puisse déceler un mouvement vers un aplanissement de la courbe comme pendant tout l’été dernier. J’ai choisi de ne pas la reproduire ici car elle est bien connue.

 

En revanche, il peut être intéressant d’étudier les variations dans la répartition géographique des décès, puisque certaines régions ont connu des évolutions beaucoup plus rapides que d’autres et l’équilibre démographique interne a été légèrement modifié. La région lyonnaise et PACA par exemple ont vu leur poids dans le total presque doubler depuis le 15 septembre 2020 (passant respectivement de 8,9 % à 15,1 %, et de 5,2 % à 8,2 %), tandis que d’autres plus anciennement touchées comme l’Ile-de-France et le Grand Est amorcent un mouvement en sens inverse (soit respectivement de 38,2 % à 26,1 %, et de18,1 % à 13,5 %). Cependant, les deux tendances ne se compensent pas complètement et une certaine hausse de la mortalité se fait jour dans d’autres territoires où le virus s’est développé récemment, notamment en Nouvelle Aquitaine et en Occitanie, dont le poids a pratiquement doublé, tout en restant à un niveau encore faible (de l’ordre de 4 % à 5 %). Au total, la concentration géographique reste toujours très forte, et les 6 grandes régions (sur 21, en comptant les DOM-TOM) qui étaient les plus touchées au début[4], et regroupaient plus de 85 % des décès à la fin de l’été, en rassemblent aujourd’hui 69 % (au 17 janvier 2021), mais représentent quand même près de 75 % des nouveaux décès. Là encore, on ne peut que constater une relative permanence dans la structure de la distribution du nombre de décès sur le territoire français. La comparaison des deux cartes de la Figure 11 est parfaitement claire à cet égard. La France reste coupée en deux.

 

Figure 11

Nombre cumulé de décès le 15/09/2020 et le 15/01/2021

fig11a

 

fig11b

 

 

   La décision d’étendre le couvre-feu à 18h à l’ensemble du pays

 

Pas plus que l’on ne peut remettre en cause l’évidence d’une certaine stabilité dans la répartition géographique relative des indicateurs depuis l’été dernier, l’évolution de l’épidémie sur la première quinzaine de janvier 2021 ne me paraît pas non plus suffisamment marquée pour justifier un alourdissement supplémentaire des mesures restrictives dans la circulation des personnes sur l’ensemble du territoire. C’est d’autant plus vrai que les quelques indications avancées par le gouvernement dans son argumentaire sur les effets bénéfiques d’un avancement de l’heure du couvre-feu ne me semblent pas fondées à la vue des éléments que j’ai rassemblés ici. Même si quelques signes semblent attester d’une aggravation probable de l’épidémie, dans la mesure où elle commence à toucher des territoires jusqu’ici préservés, cette tendance n’est pas suffisamment avérée, et développée, en dehors de quelques zones urbaines limitées (Toulouse, Bordeaux, Orléans, Caen, Nantes, et dans une certaine mesure Rennes). De ce fait, la décision d’élargissement à tout le territoire a été prise le 14 janvier (Figure 2), en suivant plusieurs petites étapes qui se sont succédé trop rapidement, sans que l’on ait pu sérieusement discuter la question, et avant même de disposer d’un recul suffisant sur les effets immédiats et à long terme de telles mesures. On aurait sans doute pu procéder autrement…

Figure 12

Extension progressive du couvre-feu aux autres territoires

 

fig12a

fig12b

 

Tout se passe donc comme si les experts officiels du Ministère de la Santé avaient supposé que le niveau de circulation du virus était potentiellement le même sur tout le territoire, puisque toutes les régions seraient à leurs yeux susceptibles de générer des foyers de contamination dangereux à tout moment, ce qui est manifestement faux. Ils estiment évidemment que cette mesure de confinement déguisé va produire des résultats significatifs sur la pandémie. En fait, ils nient la réalité, que je me suis efforcé de démontrer ici, celle des importantes disparités qui subsistent dans le découpage géographique d’un pays essentiellement divisé en deux grandes zones de densité différente, selon une ligne diagonale NO-SE, et en leur sein de la différenciation bien évidente aujourd’hui entre les villes et leurs agglomérations d’un côté, et les territoires ruraux de l’autre. Malgré les brassages périodiques de population (fêtes, emploi, voyages, etc.), les modes de vie continuent à différer pour des raisons socio-économiques assez complexes que je ne développerai pas ici. Le résultat est malheureusement là et il suffit.

 

C’est d’autant plus regrettable que d’autres politiques étaient apparemment possibles, et ont déjà été suggérées de divers côtés. Plutôt que des mesures de confinement uniformes d’un autre âge (celui de la grande Peste Noire de 1349 par exemple) qui ont certes leur efficacité - mais à quel prix ! - on aurait pu imaginer des mesures différenciées par région ou par lieu d’habitation, avant qu’il ne soit trop tard. Un traitement rationnel de l’épidémie semblerait aujourd’hui possible à condition de surveiller et contrôler l’apparition progressive dans le temps des multiples foyers dans et autour des zones urbanisées les plus sensibles, où le virus circule le plus, de les étudier sérieusement et de mettre en œuvre leur éradication progressive tant qu’elles semblent pouvoir être circonscrites, et pourvu qu’on prît des mesures véritablement adaptées. Est-ce possible et l’a-t-on sérieusement envisagé ?

 

La signification réelle de ces dernières mesures restrictives

 

Si ce n’est pas la logique qui a prévalu, il faut s’en demander les raisons. Beaucoup de sous-entendus, d’ordre souvent politique et à court terme, ont joué et continuent d’orienter les décisions. Il ne s’agit pas seulement du pouvoir central, mais aussi de responsables des territoires qui, à l’approche des élections régionales, semblent vouloir insister sur une illusoire concurrence des régions entre elles et s’accorder sur un traitement égal, seul gage donné à une opinion publique en grande partie déjà muselée. A l’aune de sondages fragiles et multipliés sans précaution, la politique du gouvernement n’a cessé de tergiverser et ces atermoiements sont le signe même de contradictions et d’hésitations dans la définition des politiques menées : choix entre l’économie et la santé, qui conditionnent notamment la politique scolaire (les parents qui travaillent doivent faire garder leurs enfants), choix budgétaires de court terme qui privilégient l’austérité face à la dépense sociale utile (cas des équipements et des personnels dans les hôpitaux), choix plus fondamentaux entre des objectifs ou des intérêts financiers plus ou moins opaques et une vision à long terme de l’intérêt général, etc.

 

La politique sanitaire s’est trop longtemps réduite à un exercice de communication, plutôt que de gestion élémentaire du bien commun, ce qui est le minimum attendu de l’autorité publique. L’actualité nous offre un exemple de mauvaise gestion : les vaccins, trop peu ou trop tard. Peur du gouvernement qui est sans doute obsédé par la réélection de M. Macron, et assimile toute réserve ou hésitation du public à un signe d’impopularité du régime, voire se laisse aller à l’accusation facile et stigmatisante de « complotisme », alors que la grande majorité de la population est a priori plutôt bien disposée. Puis, arrivée trop rapide de vaccins acquis dans des conditions opaques, et enfin pénurie des doses, avec la dépendance vis-à-vis de l’étranger et des grands laboratoires privés. Fonctionnement ubuesque des réseaux de distribution. Tout se passe comme si cela n’avait été qu’un gigantesque coup de pub : convaincre les hésitants supposés par un habile jeu de coups de théâtre, en jouant sur l’émotion et la culpabilité, etc…

 

Enfin, la question posée est bien plus large et concerne toutes les sociétés occidentales (et peut-être les autres) depuis au moins une quarantaine d’années, et l’esprit de revanche fantasmée des penseurs néolibéraux des années 1980. C’est désormais une vision technocratique qui domine au sein des élites dirigeantes. La société est coupée de ses bases populaires, qui en retour développent des formes de populisme, alors que s’accroissent régulièrement les inégalités, qui sont la source d’un étiolement des systèmes « démocratiques », où le primat du court terme et de la finance décomplexée s’imposent. Parallèlement, la politique devient une affaire de techniques, il n’y a plus de choix réellement politiques au bon sens du terme. C’est le triomphe de l’ultra-libéralisme et des dégâts irrémédiables qui s’ensuivent. La statistique n’est plus dans ces conditions qu’une branche de l’art de la communication. Est-ce le Meilleur des mondes, version soft ?

 

[1] Voir notamment Le Monde du 16 janvier 2021, et en particulier son article en page 10 sur l’efficacité du couvre-feu à 18h, qui présente les doutes de l’épidémiologiste Mircea Sofonea sur l’intérêt de cette mesure.

[2] La liste des 15 premiers départements concernés par le couvre-feu à 18h a été établie le 2 janvier 2021 : les Hautes-Alpes (05), les Alpes-Maritimes (06), les Ardennes (08), le Doubs (25), le Jura (39), la Marne (51), la Haute-Marne (52), la Meurthe-et-Moselle (54), la Meuse (55), la Moselle (57), la Nièvre (58), la Haute-Saône (70), la Saône-et-Loire (71), les Vosges (88) et les Territoires de Belfort (90).

[3] Voir mon billet de blog du 14 mai 2020 « Une zone rouge plus riche et plus peuplée »

[4] Île-de-France, Hauts-de-France, Grand Est, Bourgogne et Franche-Comté, Auvergne et Rhône-Alpes, Provence-Alpes-Côte d'Azur.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.