Notre-Dame: des dons tombés du ciel

La sidération et l’émotion profonde qui ont saisi la population parisienne et le monde entier à la vue des flammes qui dévoraient ce symbole éminent du cœur de la capitale ont suscité un sentiment de réelle solidarité collective que d’aucuns ont su mettre à profit. La rapidité et l’importance des premières contributions soulèvent notamment une polémique légitime.

Jamais en cette semaine pascale, une telle ferveur n’avait été constatée, et encore moins l’engouement cathodique extraordinaire qui nous assaille de toutes parts depuis cette soirée tragique du lundi 15 avril où l’on avait failli perdre ce joyau de notre mémoire collective, le tout dans un concert de pleurs et de gémissements plus ou moins obligés. Non, rarement les appels à l’Union sacrée n’avaient été aussi forts, alors que le peuple semblait traversé d’une intense émotion que nos chers médias s’efforçaient d’entretenir grâce à leurs chaînes en continu. Le drame est réel, et l’atteinte à nos valeurs communes profonde, même si elle a été magnifiée par le souvenir ému des plus belles pages de nos livres d’histoire. Ce qui est en cause me semble-t-il, c’est plutôt la rapidité suspecte et les montants exorbitants qu’en quelques heures nos grands milliardaires ont spontanément injecté dans les projets de reconstruction de la cathédrale alors que ses cendres n’étaient pas encore refroidies…

Je sais bien que ces questions sont considérées comme iconoclastes et surtout de mauvais goût par les milieux bien-pensants qui nous environnent, et qui nous apprennent de plus en plus à raisonner comme il convient. Les réactions de ceux-ci aux quelques interrogations soulevées à la gauche de notre arc « démocratique » sont particulièrement caractéristiques. Je me souviens notamment des propos indignés sur BFM-TV de cette grande bourgeoise de droite (une élue LR) à la simple évocation du caractère peut-être pas si désintéressé du geste de nos chers mécènes, alors qu’elle s’était montrée extrêmement critique vis-à-vis du macronisme depuis plusieurs mois. Ce fut le cri du cœur : « mais ce sont les riches qui nous font vivre ! », qui nous rappelait brutalement quel sacrilège certains (certaine en l’occurrence) avaient eu l’audace de commettre, et que c’étaient vraiment nos valeurs fondamentales qui étaient attaquées. Oubliés les gilets jaunes et les torrents de larmes versées sur leur condition précaire, oubliée la cassure sociale, oublié le déficit démocratique, oubliée la relégation des banlieues et des espaces périphériques, oubliée la fracture numérique… Non, l’heure était à l’unité sous la bannière de l’Eglise et de son protecteur laïque, un point c’est tout !

Mais tous (et toutes) n’ont pas nécessairement donné dans la communion universelle, et pas seulement quelques gilets jaune égarés ou quelques nouveaux barbares. Des voix s’élèvent pour demander des comptes car les sommes avancées sont énormes, elles se sont montées en moins de 24 heures à plus de 500 Millions d’euros et à peine 5 jours après approchent globalement le milliard d’euros, tandis que le Téléthon rame pendant des semaines pour rapporter 10 fois moins, et alors surtout que l’on nous demande continuellement de nous serrer la ceinture sous le prétexte que les « caisses » sont vides et qu’il n’y a plus d’argent. C’est cette curiosité qui touche au fonctionnement réel de notre système économique et social qui m’amène à proposer quelques explications qui se veulent tout à fait dépassionnées.

Une question très tôt posée

Moins de 48 heures après l'évènement tragique, les « décodeurs » du journal Le Monde avaient fait le point[1] sur plusieurs questions qui étaient sur toutes les lèvres, et notamment sur celle de savoir qui va payer pour les dégâts. Si le grand quotidien du soir ne s’aventurait pas trop sur le terrain de la légitimité des premiers dons d’importance (François Pinault, Bernard Arnault et la famille Bettencourt), il n’en notait pas moins que Jean-Jacques Aillagon, le dirigeant d'institutions culturelles et ancien ministre de la Culture et de la Communication sous Jacques Chirac, avait proposé d’emblée que les donateurs privés bénéficient d’une réduction d’impôt de 90 % en classant par exemple la cathédrale comme « Trésor national ». Il faut rappeler que Jean-Jacques Aillagon est depuis 2011 le conseiller de François Pinault dans ses activités artistiques et culturelles, et qu’il avait auparavant dirigé le Palazzo Grassi à Venise, où est présentée sa collection d'art contemporain.

Cette suggestion apparemment généreuse équivalait évidemment à exonérer pratiquement toute donation effectuée par la famille Pinault et les autres. Le tollé suscité par le caractère pour le moins intéressé de cette proposition aboutit évidemment à son retrait rapide car la ficelle était trop grosse. Même si le gouvernement annonça, un peu plus tard, que le taux normal d’exonération serait maintenu pour les grosses fortunes (66 % pour les particuliers et 60 % pour les entreprises), il n’en prévoit pas moins des dispositifs « spécifiques » pour les particuliers moins fortunés et envisage de faire passer une loi permettant de défiscaliser les dons à 75 % jusqu’à un montant de 1.000 €. Après réflexion, et probablement conscient de l’effet bénéfique sur l’opinion publique de ce retrait, François Pinault annonça très vite qu’il ne souhaitait pas profiter de cet avantage fiscal. Il avait dû être également conscient des conséquences économiques désastreuses pour son image de marque commerciale que la participation à une telle aubaine aurait pu produire chez ses clients potentiels. Après quelques journées supplémentaires de réflexion, Bernard Arnault annonça à son tour le retrait volontaire de ses prérogatives fiscales et le début de polémique commença à se tasser.

Trois gros contributeurs privés en premier…

C’est ainsi que trois gros contributeurs se sont spontanément déclarés pour financer la reconstruction, à hauteur de 500 Millions d'euros et la somme symbolique du demi-milliard d’euros fut donc atteinte en quelques heures. Toutefois, la facilité avec laquelle ces sommes qui peuvent paraître énormes pour le commun des mortels ont pu être, sinon débloquées, du moins promises laisse pantois. Néanmoins, au-delà de ces montants peu ordinaires, il faut réaliser que les sommes en jeu ne représentent en réalité qu’une toute petite partie des fortunes considérées. La notion de richesse est d’ailleurs très relative et dépend non seulement des définitions retenues mais également des concepts économiques que l’on mobilise. Tout économiste sait que l’on ne peut mettre sur le même pied un vieil aristocrate ruiné qui vit dans un château historique délabré, sur des centaines d’hectares de terres en friche, avec une famille de jeunes cadres supérieurs aux salaires confortables, mais sans fortune personnelle. Et pourtant tous deux peuvent être considérés comme « riches » selon les critères courants. Il convient évidemment de distinguer les catégories économiques du revenu (un flux) et celle du patrimoine (un stock), puisqu’elles ne sont pas de même nature, et que les inégalités sont en moyenne dix fois supérieures pour ce dernier. Une analyse sérieuse s’imposerait, mais à défaut de temps je me contenterais de quelques comparaisons grossières, à partir d’une source assez connue, le Classement du magazine Challenges des 500 plus grandes fortunes françaises en 2018[2], qui malgré ses limites dues au secret fiscal a au moins le mérite de l’homogénéité.

On y trouve donc :

- La famille de François Pinault (6ème fortune de France, avec le groupe Kering, etc.) qui ne propose modestement que 100 M€, soit 0,32 % des 30,5 Milliards € d'actifs « professionnels » (puisque les actifs privés ne sont pas comptés dans ce classement).

 - La famille de Bernard Arnault (première fortune de France, avec LVMH, etc.) qui propose le double, soit 200 M€ ou seulement 0,27 % des 73,2 Milliards € possédés à titre « professionnel ».

 - La famille Bettencourt (4ème fortune de France, avec L'Oréal, etc.) qui a aussi proposé 200 M€. C'est certes une somme, mais rapporté à sa fortune professionnelle cela ne représente que 0,51 % des 39,3 Milliards € qu’elle détient.

S’il n’est évidemment pas question pour ces généreux mécènes de liquider tout ou partie de leurs actifs pour assurer ce financement, je ferai observer que leurs revenus habituels devraient y suffire amplement, dans la mesure où l’on peut les déterminer avec précision (le taux de rendement moyen du capital est au moins largement supérieur au taux de croissance du PIB qui était estimé à 1,6 % en 2018[3]). En outre, et c’est sans doute un point méconnu, la plus grande partie de ces fortunes est aujourd’hui constituée d’actifs mobiliers (ceux qui ont été justement exclus de l’impôt grâce à la suppression de l’ISF), et qu’il suffit d’un coup de bourse heureux pour que la plus-value des actions et obligations possédées augmente de plusieurs centaines de millions d’euros sans aucune action de leur part, comme par un coup de baguette magique. C’est l’un des charmes de la spéculation financière et le public ébahi ne devrait pas trop se faire de souci pour les millions versés à cette occasion.

Suivis par deux grandes collectivités publiques

Le secteur public a également participé à cette course au financement mais pour un montant nettement plus modeste (60 Millions d'euros), ce qui prouve que comme le disait George Orwell « certains sont plus égaux que d'autres ». Pour mesurer l’importance de l’effort financier, la difficulté réside dans le choix des termes de la comparaison. Reprendre le concept de patrimoine n’a guère de sens pour des collectivités qui détiennent nombre de bâtiments publics dont certains sont des joyaux du patrimoine national dont la valeur est inestimable. Il suffit de prendre l’exemple de N. D. de Paris pour réaliser que sa valeur marchande n’a pas grande signification. Longtemps, les comptes nationaux français ont utilisé certains principes d’évaluation des biens publics qui se rapportent plutôt à la notion de coût de construction, mais l’harmonisation internationale d’inspiration libérale et anglo-saxonne des concepts de base de la comptabilité nationale a imposé la valeur de marché, supposée rendre compte de la réalité des échanges d’actifs. Cela se comprend lorsqu’il s’agit de biens usuels susceptibles d’être régulièrement échangés, mais devient vite très discutable lorsque l’on considère le long terme ou des biens à usage unique ou spécifique qui n’ont pas de réel marché, même s’ils font parfois l’objet de transactions. Cela est toujours le cas par exemple pour les biens militaires comme les porte-avions ou avions de chasse qui sont produits en très petites séries et dont le prix n’a pas grand-chose à voir avec le principe d’utilité marginale chère aux économistes libéraux. Dans ces derniers cas, il a existé en France au moins trois systèmes différents d’évaluation qui ont suscité de nombreux débats au sein de la communauté des comptables nationaux, et qui perdurent encore…[4]

Quoi qu’il en soit, pour nos collectivités publiques concernées, je préfère utiliser les sources de financement régulières où se font les choix, à savoir les budgets annuels, et parmi ces derniers la part réservée aux dépenses courantes qui rend mieux compte des réelles préférences en matière de dépenses publiques. Bien que les travaux de reconstruction puissent être considérés en dernière analyse comme du « capital » et classés soit en investissements, soit en dépenses de gros-œuvre ou encore en simples dépenses courantes, voire même en amortissement économique, selon les critères adoptés, il m’a semblé plus significatif de rapporter ces propositions de financement exceptionnel à la somme des fonds courants dont disposent nos administrations, afin de mieux mettre en valeur l’effort financier réel, puisque les décisions des collectivités locales en matière d’investissement sont soumises à des contraintes particulières. Cela concerne donc au premier chef :

- La Ville de Paris qui a proposé 50 M€, ce qui semble peu mais, comparé aux recettes de gestion de 8.469 M€ du budget primitif de 2018[5] (c'est je le rappelle un flux non directement comparable au patrimoine qui est un stock), cela représente quand même 0,6 % des capacités courantes, soit un peu plus que nos milliardaires. C’est dans un contexte d’amenuisement des ressources, car les subventions courantes de l'Etat ne font que s'effondrer : seulement 593 M€ en 2017 contre 1.265 M€ en 2008 pour la DGF (Dotation globale de fonctionnement que l'Etat verse aux Collectivités locales). Cette dernière a diminué de 143 M€ en 2017, suivant la logique de désengagement de l'Etat qui court depuis des lustres. En outre, la Ville de Paris verse des subventions régionales autour d'elle au titre de la péréquation avec les communes voisines. C'est donc un gros effort! Mais, il s’agirait semble-t-il d’une avance…

- La Région Ile-de-France (Valérie Pécresse) qui a proposé 10 M€, soit un niveau moindre, bien que cela représente malgré tout 0,2 % environ du budget voté de 2019 de la Région[6]. Cela va sans doute peser sur la part importante prévue pour les investissements, notamment en transports publics, de la Région, et c'est là de nouveau un effort certain des pouvoirs publics, encore qu'un coup de pouce supplémentaire me semblerait possible, quitte à retarder certaines dépenses d'infrastructure…

Et l’ETAT ?

Et l'Etat me direz-vous ? Il n'a donc rien versé ? Que nenni ! Il y a la défiscalisation des revenus pour celles et ceux qui laissent jouer leur bon cœur ! Le cœur, vraiment ? Mécénat et charité privée s'accordent volontiers avec l'intérêt général semble-t-il. Quand certains ont proposé une réduction d'impôt (d'IRPP ou d’IS en fait) de 90 %, c'était un véritable cadeau financé par l'Etat. Au moins F. Pinault (le premier) a eu la décence de refuser le bénéfice de ces exonérations. On repasse donc au taux commun de 66 % (excusez du peu) sur les revenus plus élevés, soit en l'occurrence un bonus de 500 M€ x 66 % = 330 M€ qui pourrait revenir à ces premiers bienfaiteurs de l'humanité, pour commencer… 330 M€ qui est donc la première somme mise à disposition par l'Etat ! et qui diminue du même montant l'impôt sur le revenu de nos chers milliardaires ! Comme on sait, ils sont étranglés par le fisc… Ainsi que le soulignait il y a quelques jours un grand quotidien régional peu suspect de sympathies gauchistes, sur les 750 M€ de promesses de dons récoltées à ce moment-là, 450 M€ seraient financés par l’Etat[7]. Pour être honnête, il faudra retrancher ceux qui ne comptent pas l’utiliser.

Au total, c’est donc à l’Etat que reviendra en dernière analyse l’essentiel du financement des travaux de reconstruction de la cathédrale Notre Dame. Si l’on retient la valeur moyenne du taux de 60 % d’exonération de l’impôt sur les sociétés (IS) pour les grandes entreprises de nos chers milliardaires, car il ne sera probablement pas question de toucher au patrimoine familial de ces généreux donateurs qui disposent de fondations ou autres sociétés-écrans pour leur financement, et si l’on raisonne sur la base d’une contribution globale de 1.000 Millions d’euros, ce seraient donc près de 600 Millions d’euros directement financés par l’Etat. Le scandale, s’il y a effectivement scandale, c’est donc que ces travaux nécessaires pour reconstituer notre patrimoine historique commun ne seront pas ou peu pris en charge par des milliardaires à titre personnel, mais encore et toujours par l’Etat, c’est-à-dire par le contribuable, alors que la gloire et le mérite leur seront publiquement attribués… Le réfuter, ce serait au mieux faire preuve de mauvaise foi selon les médias dominants ou au pire participer au « complotisme » ambiant dont ces grandes familles seraient les victimes ! On reviendrait ainsi à « L’ennemi du peuple » que décrivait en son temps le dramaturge norvégien Henrik Ibsen…

Le peuple, enfin…

Enfin, il reste le grand public, la masse, le peuple, etc.… qui pourra lui-aussi contribuer à hauteur de ses moyens, c'est-à-dire pas grand-chose, puisque Macron a décidé d'ouvrir une souscription nationale pour la reconstruction de la cathédrale. Ces nouveaux « bons de la défense » du patrimoine national seront-ils eux-aussi aidés ? C’est possible. Néanmoins, c'est bien le minimum de ce qu'il faut faire lors des grandes tragédies nationales, mais comme ce n'est pas la guerre et que le nombre d'emplois hautement qualifiés (maçons, charpentiers, tailleurs de pierres, orfèvres et autre artisans du luxe qui travaillent d’ailleurs déjà pour certains de nos milliardaires) sera nécessairement limité, les effets économiques et sociaux de ces dons seront également limités, surtout si cela prend du temps…

 

Détournement d'une affiche de 1914-18 (A. Perry) Détournement d'une affiche de 1914-18 (A. Perry)

Détournement d'une affiche de 1914-18 (A. Perry)

 

L’argument émouvant et emphatique de notre barde national et conservateur autoproclamé du patrimoine, Stéphane Bern, sur les milliers d’emplois créés par la reconstruction de Notre-Dame est surtout fantasmatique. Il y aura tout au plus quelques centaines d’artistes mobilisés, et encore seront-ce probablement les mêmes que ceux déjà employés aujourd’hui par nos administrations patrimoniales avec les quelques nouveaux recrutements inévitables. Cela dépendra surtout de la durée des travaux… Les grands discours gouvernementaux sur l’ouverture de nouvelles filières d’excellence dans les métiers d’art ne font que reprendre les vieux thèmes de la politique éducative conservatrice qui déplore l’insuffisance des formations professionnelles (essentiellement en travaux « manuels »), à un moment où les petits patrons clament haut et fort que les candidats n’osent pas « traverser la rue ». Si quelque artisan d’art ou ébéniste est peut-être recherché il viendra surtout de l’école Estienne ou de l’école Boulle, mais ce n’est pas le cas des emplois typiques du bâtiment et de la restauration, souvent moins prestigieux, précaires, saisonniers et mal payés, dont on nous rebat les oreilles depuis toujours. Si les quelques 300.000 offres d’emploi habituelles (et encore Pôle Emploi en retranche parfois 1/3 de ses statistiques) étaient si attractives à un moment où le sous-emploi touche près de 6 millions de gens depuis des générations, elles seraient pourvues depuis longtemps. Mais il est vrai que les économistes libéraux nous expliquent depuis toujours que ce chômage dit « volontaire » pourrait être facilement résorbé avec un peu de bonne volonté, parce que l’on serait naturellement proche du niveau d’équilibre de plein emploi, celui qui n’existe que dans les traditionnels manuels béats d’économie…

Le temps du mécénat

Philanthropie, mécénat, charité bien ordonnée sont donc les mamelles de notre démocratie ploutocratique. On peut gloser à l'infini sur cet altruisme supposé, cette contribution volontaire (ils peuvent choisir leurs dépenses publiques, eux !), il n'empêche que ce sont nécessairement les plus riches ou les plus fortunés qui peuvent aujourd'hui payer. Le rôle des milliardaires et des fameux 1 % ne peut que croître avec la tendance à la privatisation de la charité et de la générosité officielle. Va-t-on là encore vers un retour au XIXème siècle, voire même au Moyen-âge ? Les mêmes causes produisent les mêmes effets… et les groupes caritatifs privés et leurs fondations vont s’arroger le monopole de la bonne conscience et du bon usage des fonds qu’ils recueillent, orientant ainsi les activités sociales en fonction de leurs intérêts du moment et délaissant ainsi toute vision collective et démocratique des priorités à long terme.

La question des motivations de nos généreux donateurs a été longuement discutée dans les médias, le plus souvent sous l’angle moral, qui n’est pas en général celui sous lequel on conduit les affaires… Que nos chers milliardaires aient été touchés par la grâce et que comme tout un chacun (ou chacune) ils aient été très sincèrement touchés par l’émotion de ce drame vécu en direct, soit. C’est très possible, et même probable. Mais d’autres motifs se profilent à l’horizon. En premier lieu, ce sont les avantages fiscaux déjà évoqués qui permettent à ceux qui bénéficient des règles du jeu de ne payer qu’une petite partie de ce qu’ils annoncent et de profiter de la notoriété pour ce qui est en réalité financé par l’Etat. Il y a une preuve évidente du rôle moteur de ces exonérations avec l’effondrement en 2018 de la majorité des donations à toutes les associations et autres organismes caritatifs qui est bien dû à la suppression de l’ISF, qui avait ainsi une fonction de niche fiscale classique. Un autre argument en faveur des riches donateurs est souvent également évoqué, la « responsabilité sociétale » ou le sentiment d’œuvrer pour le bien commun en participant, à leur mesure qui est nécessairement plus grande, aux efforts de reconstitution du patrimoine national. Certains individus peuvent le ressentir ainsi, et c’est probablement juste. Mais la logique de ces monstres froids que sont les grandes entreprises, devenues multinationales, ne pousse généralement pas spontanément au sentiment de solidarité qu’elles veulent exprimer. Le doute est donc permis…

Le mécénat est aussi souvent présenté comme un outil de communication. En interne, il permettrait de développer le sentiment d'appartenance des salariés ou de valoriser leurs compétences. En externe, il créerait une représentation publique du don pour le « bien commun », comme l'ont fait de façon spectaculaire LVMH et L'Oréal. Ces entreprises associent ainsi à leur image des valeurs de générosité, de solidarité, etc. C’est une vitrine qui aura nécessairement des retombées commerciales… Ce n’est pas faux mais ce n’est qu’une partie de la réalité. Comme Emmanuel Macron l’avait fait au soir du 10 décembre 2018, lors de son appel télévisé où il allait annoncer les mesures visant à augmenter le pouvoir d’achat des plus pauvres, ce qui allait devenir les fameux « 10 milliards d’euros », l’Etat a en fait peu donné et s’est pour une grande part contenté de demander aux employeurs qui le voulaient de mettre la main à la poche pour les primes de fin d’année. Même si leurs effets ont été réels, au point que l’on a parlé de petite relance paradoxale par la demande, il s’agissait bien plus d’un appel à la solidarité auprès de ses amis du CAC 40 et autres milliardaires qui l’avaient hissé sur le trône, et auquel ils étaient redevables d’une politique fiscale généreuse et cynique à leur égard. Emmanuel Macron est bien plus que le « président des riches », c’est aussi et d’abord le fondé de pouvoir d’une oligarchie qui sait préserver ses intérêts de classe et qui vient au secours d’un pouvoir politique bienveillant quand c’est nécessaire. De même, le mardi 16 avril, au lendemain de la catastrophe à Notre Dame, Macron est sorti de son rôle présidentiel traditionnel en prêchant encore une fois, de manière subliminaire, la solidarité de classe auprès de ses amis. C’est peut-être un retour d’ascenseur, mais c’est aussi l’expression d’une forme de conscience d’intérêts communs bien compris.

De nombreux livres récents ont attesté de cette collusion sociale qui s’est progressivement instaurée depuis 40 ans entre les nouvelles élites républicaines du sommet de l’Etat qui se sont frottées aux tenants du capital et se sont même parfois enrichies à leur contact, grâce au pantouflage systématique et à diverses formes d’entregent, et ces milliardaires qui désormais tiennent les rênes du pouvoir politique. Aujourd’hui, l’arrivée d’Emmanuel Macron constitue l’apogée de ce mouvement intrinsèquement lié à la mondialisation libérale. Il s’agit notamment de « Crépuscule » de Juan Branco, de « La victoire des vaincus » d’Edwy Plenel, de « Le président des ultra-riches » de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, de « Ce pays que tu ne connais pas » de François Ruffin, etc. avec des approches du macronisme souvent fort différentes mais complémentaires.

Nous vivons en France un phénomène que les Américains ont connu depuis longtemps, et que d’autres peuples ont appris à subir à leurs dépens. Jusqu’ici, la société française avait été protégée par son histoire politique et sociale, ses révolutions et ses mouvements sociaux, par le souvenir des principes de la Grande Révolution, l’existence d’un syndicalisme revendicatif et la prégnance d’un état d’esprit qui se traduisait par le sens de l’intérêt général, dans l’enseignement, la fonction publique et les services sociaux. C’était ce que l’on appelait autrefois la célèbre « exception française » qui faisait parfois rêver nos amis américains… Tout s’est progressivement délité et le déclin s’est accentué au fil des dernières décennies avec les restrictions budgétaires de tous ordres, l’introduction forcée des valeurs ultralibérales dans la conduite des affaires publiques et l’assujettissement des services publics aux intérêts des marchés dominants. La haute administration y a joué un rôle prédominant en s’efforçant de corrompre ces systèmes de valeur par l’introduction progressive de règles ou de mesures individuelles permettant une approche strictement comptable de l’action publique que l’on découpe en segments plus ou moins « rentables » afin de justifier les futures coupes sombres ou les privatisations juteuses de pans entiers du service public, sur la base des dysfonctionnements que l’on aura plus ou moins consciemment créés. Il ne s’agira alors plus que de « libérer » les énergies comme la Commission Attali ou le programme d’En Marche l’ont préconisé…

Parler à ce stade de connivence, d’aveuglement volontaire devant des phénomènes de nature illicite comme l’évasion fiscale ou l’optimisation dans les Paradis fiscaux et de collusion de classe, doublée d’un mépris de classe pour celles et ceux qui ne participent pas au festin me semble donc parfaitement justifié. La manipulation continuelle de l’opinion à travers des médias aux ordres, l’utilisation systématique de l’émotion, que l’on retrouve encore ici avec les réactions passionnelles à l’incendie de N. D. de Paris, et enfin le recours ultime à la force pour les opposants que l’on criminalise comme c’est le cas pour les gilets jaunes, et donc la transformation progressive en un régime policier qui nie l’état de droit, établit un nouvel ordre juridique où règne le droit des contrats entre des parties, que l’on suppose égales mais qui fluctue en réalité au gré des rapports de forces, et qui se substitue au principe fondamental de la Loi égale pour tous.

 Comme le soulignent les observateurs de la société américaine, le phénomène s’y était déjà largement développé en raison d’un milieu culturel plus favorable, où l’individualisme né de l’éthique protestante selon Max Weber justifie les pratiques les plus prédatrices au nom de la rétribution divine du travail personnel, et autorise de ce fait l’inégalité sociale en la couvrant d’un masque de valeurs morales qui mènent à la quasi sanctification de la réussite individuelle, et symétriquement à la culpabilisation des « ratés », des vaincus de la société. Le mécénat y est devenu une activité primordiale comme le rappelle Mathieu Magnaudeix dans un article récent sur Médiapart[8] La religion et la morale y jouent encore un rôle essentiel, en qualité de contre-pouvoir culturel, ou du moins comme garde-fou d’un système qui peut toujours déraper. Est-ce là ce que nous propose Emmanuel Macron dans une société désagrégée qui a perdu ses repères et à qui on ne peut faire miroiter que les mirages du succès entrepreneurial, dur aux faibles et doux aux forts ?

Qu’est-ce donc que la solidarité aujourd’hui ? Qu’est-ce que le geste solidaire ? Un acte individuel isolé, conditionné par l’usage qui est fait du don au moment où il se produit, et par l’état d’esprit du donateur à ce moment-là, ou bien un acte inconditionnel qui participe de la vision du bien commun telle que la collectivité la définit et qui reste pérenne dans le temps ? Quel est le véritable garant de la solidité de ces liens que l’on lie à cette occasion ? Le généreux mécène apparent ou l’Etat responsable de l’intérêt collectif ? Notre société renonce-t-elle aujourd’hui au rôle traditionnel de l’Etat, ou de la collectivité, au nom d’une ancienne idéologie libérale qui a été revivifiée et soutenue par des groupes oligarchiques aux intérêts bien compris, qui cherchent ainsi à justifier et pérenniser leur domination économique, sociale et culturelle en arguant de leur rôle supposé salvateur dans une situation chaotique qu’ils ont eux-mêmes contribué en grande partie à créer ?

 

[1] « Canadair, échafaudages, propagation du feu… Sept questions sur l’incendie de Notre-Dame de Paris », Le Monde du 17 avril 2019.

[2] Voir le classement par Challenges des 500 plus grandes fortunes de France en 2018 (en ligne)

[3] Comptes nationaux trimestriels du 4ème trimestre 2018, INSEE Informations Rapides du 25 mars 2019.

[4] Il ne s’agit pas de simples spéculations théoriques, car il y a des enjeux réels. L’investissement (FBCF) ou la consommation finale viennent abonder le PIB, alors que les consommations intermédiaires ou l’amortissement économique (CCF) le diminuent. La construction du « Charles de Gaulle » a eu selon les cas un effet positif ou négatif sur le montant de la richesse nationale produite. Les pertes ou destructions se soldent souvent par une augmentation ultérieure du PIB, du fait de la FBCF ou de manière plus subtile en fonction de la CCF induite.

[5] « Synthèse pour les citoyens du Budget primitif 2018 » Ville de Paris (en ligne)

[6] « Budget 2019 : c'est voté ! » Région Ile-de-France (en ligne)

[7] Ouest-France du 17 avril 2019.

[8] Cf Mathieu Magnaudeix, «Les milliardaires ont trouvé une occasion de passer pour des héros», Médiapart du 17 Avril 2019, qui cite Anand Giridharadas, un ancien chroniqueur du New York Times qui explique comment se sont imposées aux USA ces pratiques au travers d’une mythologie encensée par les bien-pensants.

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