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Billet de blog 21 juin 2017

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Le 18 Brumaire d’Emmanuel Macron

L’Hémicycle rayonne. Il passe à l’ultraviolet, et d’un bord à l’autre de l’auguste assemblée ce ne seront bientôt plus que clameurs et brouhahas accompagnant la nouvelle élite chargée d’appliquer les commandements de l’Elu. Las, le bon peuple s’est enfui et ne veut plus participer, mais, pris de remords, il a tenté au dernier moment de limiter son consentement.

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« Il suffisait d’entendre les jappements de triomphe dénués de toute modestie, avec lesquels ces messieurs les démocrates se félicitaient réciproquement des effets miraculeux du 2 mai 1852. Le 2 mai 1852 était devenu chez eux une idée fixe, un dogme, comme pour les chiliastes, le jour où le Christ devait ressusciter et instaurer sur la terre le royaume millénaire. »[1] Ce sont des termes similaires qu’un bon nombre de nos médias et commentateurs habituels ont commencé à utiliser ces derniers jours pour qualifier cette journée historique du 18 juin 2017, une date qui restera dans les Annales. Jamais un aussi petit groupe d’hommes déterminés n’aura autant réussi à prendre la République en otage avec si peu de moyens apparents, et surtout dans une apathie quasi-générale.

Faut-il donc comparer notre nouveau monarque, désormais investi avec les pleins pouvoirs, à celui qu’Hugo appelait Napoléon le Petit et à cette nouvelle « Chambre introuvable » similaire à celle de 1815 ? L’OPA de Macron ne serait-elle qu’une forme légale de coup d’état républicain analogue à celui que le Président de la IIème République avait commis le 2 décembre 1851 ? Non, certes, car le processus a été légal de bout en bout, même s’il s’est appuyé sur une majorité morale et autoritaire qui a pu facilement venir à bout d’une opposition populaire morcelée et impuissante. Les éléments de comparaison existent, mais je laisse la question ouverte aux historiens du futur. Comme Marx l’écrivait en 1852, il ne s’agit pas ici d’une simple aventure individuelle, même si le talent et l’intelligence n’ont pas manqué, mais d’abord d’une prise de pouvoir collective, celle d’une nouvelle élite à la fois mondialisée et rompue aux affaires, celles qui permettent de dominer le pays.

Après un second tour des élections législatives, qui fut fort passionné, et même parfois violent, le bilan est clair. Sur le champ de ruines de la Gauche et les décombres de la Droite, pour ne pas parler d’un Front National en pleine crise identitaire, une nouvelle et très large majorité est sortie de terre.

La vague qu’on nous avait annoncée serait apparemment moins scélérate que prévue, si l’on en croit les commentaires plus prudents des derniers jours et surtout les résultats électoraux. Et pourtant, l’examen attentif des chiffres nous révèle que la réalité est plus complexe, et le dernier tour du dimanche 18 juin a apporté son lot de surprises lui aussi.

Depuis dimanche soir, les chiffres sont restés assez longtemps incertains et provisoires. Les résultats nationaux publiés cérémonieusement à partir de 20h ne sont que des estimations encore partielles et surtout aléatoires. Elles sont d’ailleurs affectées d’une certaine marge d’erreur, ou plus exactement d’un « intervalle de confiance » selon le jargon des statisticiens, qui conduit à les présenter sous la forme de fourchettes, puisqu’elles sont généralement issues des organismes de sondage qui avaient réalisé les prévisions en amont. Elles font évidemment l’objet de nombreuses estimations concurrentes dans un premier temps, avant de pouvoir être normalement collectées, centralisées, affinées et vérifiées par les diverses institutions publiques qui les transmettront au Ministère de l’Intérieur, qui en assure légalement la publication officielle qui sert de référence. A cette étape, de nombreuses corrections et modifications sont probables et le processus peut prendre un temps non négligeable pendant lequel les imaginations vont bon train. Cette fois-ci, la plupart des chaînes télévisées et autres médias n'ont pas pu donner de résultats suffisamment complets dans les premières heures de la soirée, mais seulement des résultats partiels pour les personnalités élues, et des statistiques tronquées par département, en raison des nombreux duels serrés dans les circonscriptions. Beaucoup de journalistes se sont contentés pour l’état global des estimations de leurs propres instituts privés habituels, à la sortie des bureaux de vote dans le meilleur des cas, et ce jusqu’à une heure avancée de la nuit. Les journaux du lendemain matin (la presse régionale notamment qui est très sollicitée pour ses informations locales) ne faisaient pas exception vu leurs heures de bouclage. J’ai en fait procédé moi-même à plusieurs extractions de données à partir du site officiel du Ministère de l'Intérieur. Le premier jeu (à 1 heure du matin pendant la nuit du 18 au 19) était incomplet et ne portait que sur 97 % des inscrits, 568 circonscriptions sur 577 (les 9 sièges restant ont été ensuite attribués à 6 LRM, 1 régionaliste, 1 Républicain et 1 UDI), et sur 46 millions inscrits (il manquait près d'1,3 million d’inscrits, et même 1,7 million par rapport au premier tour). Ce n'était guère étonnant vu les scores très justes dans certains cas (moins de 200.000 voix au total expliquent ces écarts). Le second jeu (obtenu lundi matin à 9 heures) était complet, mais devrait encore rester provisoire tant que le Conseil Constitutionnel ne se sera pas penché sur les contentieux (cf. le cas litigieux de Manuel Valls par exemple). Enfin, en raison d’un recompte à Mayotte qui a inversé les résultats dans la journée, il a fallu extraire un troisième jeu (mardi 20 juin à midi) que j’ai considéré pour l’instant comme quasi-définitif et qui a servi de base aux calculs présentés ici (voir le Tableau 1 en particulier, et les autres données en Annexe). Ces inconvénients ne sont pas rares mais ont été plus importants dans une période électorale marquée par les tensions.

Le taux d'abstention s’est encore accru et a atteint un niveau historique avec 57,36 % des électeurs inscrits au second tour des législatives, soit 6 points de plus qu’au premier tour qui constituait déjà un record pour la Vème République. Cette situation est encore aggravée par le poids élevé des votes Blancs & Nuls (2 millions de voix environ, soit 4 fois plus qu'au 1er tour), ce qui donne 18,2 millions d'exprimés sur les 47,3 millions d'inscrits (seulement 38,43 % ou moins de 2 électeurs sur 5, les autres n’ayant pas jugé bon de donner leur avis). Le Tableau 2 et le Graphique 2 (qui sont liés) permettent de se rendre compte de l’étendue du phénomène, sur toute la période électorale proprement dite qui va du premier tour de la Présidentielle au second tour des Législatives (soit 8 semaines du 23/04 au 18/06). On y constate principalement que l’abstention est un phénomène non seulement massif, mais aussi continu et régulièrement croissant puisque l’on passe de 37 millions de votants à 20,1 millions presque 2 mois plus tard. Le nombre de votants a été pratiquement divisé par 2 sur la période. En outre, si l’on enlève encore les Blancs & Nuls, on s’aperçoit que la diminution est à la fois plus régulière, puisque ces derniers tendent à lisser l’évolution générale, et plus forte, puisque l’on passe alors de 75,77 % de suffrages exprimés (par rapport aux inscrits) aux 38,43 % actuels, soit une baisse de moitié (ou si l’on préfère de 36,1 millions à 18,2 millions en nombre) ! La moitié du corps électoral qui s’était exprimé au 1er tour de la Présidentielle a déserté, ce qui est le signe évident d’un grand malaise dans le corps social, puisque près de 30 millions de personnes (sur 47,3) ont finalement refusé d’apporter leur voix à la construction d’une assemblée parlementaire. Une analyse plus fine (mais toujours quantitative) permet d’aller plus loin, en caractérisant le moment où la participation a basculé, c’est-à-dire lorsque l’on est passé d’un taux « normal » d’abstention de 22,23 % il y a 8 semaines au 57,36 % actuel. Il s’agit du second tour de la Présidentielle où ce taux n’a augmenté que de 3 points (à 25,44 %) mais où les Blancs & Nuls ont été multipliés par 4 pour atteindre plus de 4 millions. On le discerne très bien sur le graphique où l’importance de ce très fort supplément de démobilisation (c’est même un record absolu et historique depuis 1969), dû au refus du chantage sur le choix impossible Le Pen / Macron, a lissé la courbe en faisant passer les exprimés des 3/4 aux 2/3 des inscrits, préparant le terrain pour les législatives suivantes. C’est au deuxième tour de ces élections que le vote Blanc & Nul a repris son ascension à 2 millions, pour des raisons analogues de manque de choix (au niveau local, cette fois-ci).

L'abstention est toutefois un phénomène complexe qui a pris cette fois-ci un tour inhabituel. En dépit de son caractère massif et régulier (une dimension structurelle bien mise en évidence par l’analyse quantitative précédente), elle correspond, en même temps que la montée du vote Blanc & Nul, à des évolutions très différenciées au sein du corps électoral et foncièrement distinctes de ce qui s’était passé entre le 1er tour des Législatives et celui de la Présidentielle (voir mon précédent billet de blog sur Médiapart). Les phénomènes de « gain » et de « perte » de voix sont de nature différente, essentiellement du fait des enjeux particuliers du second tour qui ont réuni des duels (parfois quelques triangulaires) où les électeurs des partis éliminés au premier tour n’y trouvaient pas leur compte. C’est aussi un effet de la quadripartition récente de la société politique française où un axe pro/anti-européen se superpose apparemment à l’axe traditionnel gauche/droite et aboutit aux 4 quadrants qui font le bonheur des médias. Je n’adhère pas pour ma part complètement à ce schéma trop symétrique et aurais tendance à penser qu’il se résoudra tôt ou tard dans la classique opposition gauche/ droite qui me semble toujours fondamentale.

Alors que, globalement, la perte totale pour le corps politique est de 4,5 millions de voix (due à l’abstention et au vote Blanc & Nul), les gains et pertes (voir surtout le Tableau 2 en annexe) se sont répartis différemment au sein des partis :

  • La majorité présidentielle (LRM + MODEM) continue de progresser et recueille par rapport au premier tour 1,6 millions de voix supplémentaires, soit 8,9 millions de voix au total qui représentent juste un peu moins de la moitié des suffrages (49,11 %). LRM seule a notamment augmenté ses voix en valeur absolue de 1,4 millions, en passant de 6,4 à 7,8 millions d'un tour à l'autre. C’est l’effet de vague.
  • La droite classique (LR + UDI) se consolide et gagne encore 330.000 voix, soit au total 4,6 millions et donc un quart des suffrages (25,26 %). Cela confirme la résistance de sa position idéologique et en particulier celle de son noyau le plus dur et conservateur (proche de Fillon). Les Républicains ont consolidé leur score en l’accroissant d’environ 500.000 voix.
  • Le FN, par contre, poursuit son effritement et perd pratiquement la moitié des voix du premier tour (‑ 1,4 millions). Il voit sa part réduite à la portion congrue (1,6 millions de voix, soit 8,75 % des suffrages), mais toutefois, du fait des configurations locales, il gagne 8 députés, soit un doublement de sa représentation au Parlement.
  • Les Insoumis (FI + PCF) sont toujours victimes d’une image négative (les médias ont fait systématiquement du Mélenchon « bashing », fort efficace sur des troupes fragiles) en dépit du dynamisme de leur campagne qui reste plus limitée géographiquement. De ce fait, ils perdent près des 2/3 de leurs voix du premier tour des Législatives (et 84,4 % de celles de la Présidentielle !), soit une hémorragie de 2 millions de voix, et n’en conservent que 1,1 million (6,06 % des suffrages). On notera malgré tout que les Insoumis ont acquis 17 sièges avec moins de 900.000 voix, et que le PC avec 217.833 voix a conservé 10 députés, qui confortent son enracinement municipal.
  • Quant au bloc socialiste, devenu au fil du temps très hétérogène, et composé par hypothèse du regroupement PS + PRG + Ecologistes (selon la nomenclature des « nuances » propre au Ministère de l’Intérieur), il continue fermement sa descente aux enfers en perdant 1,6 million de voix et ne représentant plus que 6,17 % des suffrages avec 1,6 million d’électeurs, soit un niveau en voix comparable à celui des Insoumis, mais il comporte néanmoins 33 députés (29 PS + 3 PRG + 1 Ecologiste) en raison de ce qui subsiste de son ancrage local. C’est 10 fois moins qu’en 2012 (280 sièges pour le PS, 12 pour les Radicaux de gauche et 17 pour EELV). Toutefois, malgré le désastre annoncé, la recomposition est déjà en marche au centre gauche si l’on considère les DVG et autres (cf. le détail en Tableau 1) ainsi que les divers ralliements en cours, dont une grande partie vers le pôle central Macron.
  • Enfin, l’électorat de Debout la France a été divisé par 15 (il obtient seulement 17.000 suffrages !) et l’Extrême gauche a disparu (mais elle n’avait déjà pas de siège en 2012).

Paradoxalement, on assiste donc à un double mouvement en sens contraire :

  1. poursuite du désintérêt ou de la démotivation pour une grande partie des électeurs, d’une part, ceux qui s’étaient abstenus massivement au premier tour, et, d’autre part, ceux qui se sont sentis démobilisés en raison de l'absence de leur candidat au 2ème tour. Cela a atteint surtout les électeurs du FN et de la FI, dans une mesure difficile à préciser de la « gauche de gouvernement » même si le PS semble continuer sa descente, et de DLF. C’est sans doute principalement la fraction la plus jeune et la plus populaire de l’électorat, qui constitue l’essentiel de la population touchée par le phénomène de l’abstention.
  2. mais en même temps, accentuation et renforcement de la mobilisation (et donc un accroissement du vote) pour d'autres catégories d’électeurs déterminés que l’on peut classer en trois groupes : ceux qui ont voulu prolonger leur victoires précédentes (LRM, MODEM) ; ceux qui souhaitaient récupérer une position qu’ils considéraient comme devant leur appartenir légitimement (la droite classique, LR et UDI) ; et enfin ceux qui ont su résister en tentant de modifier la défaite globale annoncée par la concentration de leurs voix militantes dans les circonscriptions aux duels plus étroits où ils avaient encore une chance de l’emporter (FI, FN et dans une certaine mesure le PCF).

Enfin, dernière surprise et non des moindres, ou en tout cas plus inattendue, la représentation en sièges n'est pas aussi déformée par rapport à la distribution des voix qu'on aurait pu le croire. Le graphique en secteurs que je présente en annexe (Graphique 1) en atteste. Les deux répartitions sont assez concordantes, avec néanmoins deux exceptions : la surreprésentation de LFM qui avec 43,06 % des voix exprimées obtient ainsi 53,38 % des sièges (c'est la prime au gagnant) et la sous-représentation du FN qui avec 8,75 % des voix ne gagne que 1,39 % des sièges (effet spécifique lié à une implantation géographique limitée). Au total, le mode de scrutin a moins faussé les résultats que prévu, car son effet potentiellement négatif dépend de la combinaison d'une représentation inégalitaire (le mode de scrutin majoritaire) et du découpage électoral (les circonscriptions sont socialement hétérogènes et leurs frontières discutables, ce qui ramène à ce que les politologues ont appelé le « jerrymandering » venu des USA, ou à la cuisine électorale si chère à Pasqua) qui dépend ici de la carte électorale. A la réflexion, ce n’est pas si surprenant, car les forces politiques en présence ont été numériquement limitées par l’abstention et la petite partie du corps politique représentée a vu sa traduction logique dans la composition de l’hémicycle. La « correction » a fait le reste. Il sera plus difficile de remettre en cause la légitimité de la victoire de Macron, sur ce plan-là du moins, car sa représentativité globale est atteinte, même si sur le plan formel tout est légal. Comme l’avait dit le Cardinal de Retz, « On ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment » et les jours qui viennent apportent leur lot d’évènements inhabituels pour un nouveau pouvoir, qui attestent de la fragilité du régime. Il n’est peut-être pas nécessaire d’attendre que Mélenchon ou tout autre élu de gauche (comme Hamon) parvienne à faire voter une révision de la Constitution qui permettrait le passage à la VIème République (quel que soit le nom qu’on lui donne) et l’abandon d’institutions monarchiques et inégalitaires, car le « système Macron » est en train d’y parvenir en dynamitant la logique même de la Vème République et ses rares contrepoids habituels, qui commençaient d’ailleurs à disparaître. C’est l’aboutissement d’un long processus et la fin d’un cycle pour nos institutions politiques comme pour les partis qui en ont bénéficié tout en le portant.

La signification de ce second tour est claire : tout se passe en effet comme si les électeurs avaient généralement voulu corriger le premier tour en réduisant les effets de cette vague déferlante sur l’Assemblée Nationale, même si elle accroît son amplitude du fait de l’abstention accrue. En fait on a assisté à 573 élections locales au lieu d’une (4 députés ont été élus au premier tour), ce qui a rendu la situation moins lisible qu’à la Présidentielle où les scores nationaux ont une autre signification. Toutefois, il ressort des analyses précédentes et du Tableau 1 que la majorité parlementaire actuelle de LRM (le cas du MODEM est en cours de règlement, car comme il se doit le vainqueur doit effacer les traces de son ascension) a été élue par seulement une toute petite minorité (16,55 % des inscrits, soit un électeur sur 6) et qu’elle s’est accaparée la majorité des sièges (308 sur 577, soit 53,38 %), et même l’essentiel si l’on ajoute le MODEM (350 sièges, soit plus de 60 % du total). Si l’on y ajoute la droite « constructive » et le centre gauche compréhensif on peut estimer que Macron dispose d’au moins 40 à 50 sièges supplémentaires (près de 70 % au total) pour faire voter ses principales mesures. En ce cas, des « réformes » structurelles déstabilisantes pour la société comme celle du droit du travail seraient alors impulsées par un pouvoir politique dont la base sociale n’a jamais été aussi étroite. C’est en tout cas une fragilité potentielle qui présage mal de l’avenir.

ANNEXES

TABLEAU 1

GRAPHIQUE 1

TABLEAU 2

GRAPHIQUE 2

[1] Marx, « Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte » (1852), in Karl Marx, Œuvres choisies, Gallimard 1963.

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